SOUFFRANCES DRS MARRANES
Cette haine put se satisfaire librement sous le règne de Joao III (1522-1557), successeur de Manoël. Encore infant, Joao manifesta déjà sa malveillance pour les Marranes. Au commencement de son règne, il tint pourtant compte des édits promulgués par son père en faveur des Marranes. II suivit en cela les avis des anciens conseillers de Manoël, qui étaient encorenout émus au souvenir des scènes déchirantes qui accompagnèrent le baptême forcé des Juifs, et, d'un autre côté, reconnaissaient les services considérables que les Marranes rendaient à l'État comme commerçants, industriels, banquiers, savants et médecins. Mais à la longue, sous l'influence de conseillers fanatiques, ses dispositions se modifièrent à l'égard des Marranes. Sur les instantes sollicitations de la reine Catherine, infante espagnole qui avait hérité du fanatisme de son père, et des dominicains qui brûlaient du désir d'imiter les exploits de leurs collègues d'Espagne, Joao m chargea un fonctionnaire, Jorge Themudo, de surveiller la conduite des Marranes de Lisbonne et de lui adresser un rapport sur eux. Comme il était facile de le prévoir, Themudo put affirmerau roi (juillet 1524) qu'une partie des Marranes observaient le sabbat et la Pàque juive et négligeaient les cérémonies et rites chrétiens, s'abstenant d'assister à la messe et aux offices, de se confesser, de demander l'extrème-onction avant de mourir, de se faire enterrer dans des cimetières chrétiens, ou de faire réciter des messes pour l'âme des morts.
A côté de Themudo, le roi Joao avait placé d'autres espions parmi les Marranes. Le principal d'entre eux fut un néo-chrétien d'Espagne, Henrique Nunez. Élevé à l'école de l'inquisiteur Lucero, il désirait que le Portugal imitât sa voisine et allumât, à son tour, des bûchers pour les hérétiques. Profitant de sa qualité de Marrane, il se ghssa comme ami dans les demeures de ses coreligionnaires, les épiant et communiquant au roi les pensées secrètes de ceux qui avaient foi en lui et lui ouvraient leur cœur.
Circonvenu par ses proches et convaincu par les divers rapports qui lui ét'aient parvenus, Joao III envoya secrètement Nunez en Espagne pour informer Charles-Quint de son désir d'introduire l'Inquisition en Portugal, et lui demanda d'appuyer son projet auprès du pape. Mais les Marranes eurent vent de ce qui se tra-
mait et résolurent de faire mourir Tespioa Nunez avant qu'il eût accompli sa mission. Deux Marranes franciscains, ou portant simplement le costume de cet ordre, Diego Vaz et André Dias, suivirent Nunez ; ils Tatteignirent dans le voisinage de la firontière espagnole, près de Badsgoz, et le tuèrent. Découverts, ils furent soumis a la torture et finalement attachés à la potence. Le traître Nunez fut honoré par TÉglise comme un martyr, presque béatifié, et surnommé Firme-Fé, « ferme dans la foi ».
Après cet attentat^ les Marranes s'attendirent a être traités avec la plus grande rigueur. Et, de fait, le roi fit ouvrir une enquête, menaçant les coupables des plus terribles châtiments. Hais, à rétonnement général, cette enquête traîna en longueur, et le roi ne semblait plus vouloir donner suite à son projet d'installer rinquisition dans ses États. Un événement inattendu, Tapparition d*un aventurier juif, avait modifié ses plans.
A ce moment, surgit, en effet, brusquement un homme venu de rOrient, qui agita profondément les Juifs de divers pays par ses visions et ses prédictions messianiques. Était-ce un imposteur? Était-il, au contraire, sincère dans ses prophéties? Voulnit-il jouer un rôle politique ou messianique ? Quoi qu'il en soit, cet étrange personnage, nommé David, se montra subitement en Europe et réussit rapidement à réveiller partout les plus séduisantes espérances. II se disait membre de la tribu de Reuben, qui, à ce qu'il affirmait, vivait indépendante en Arabie ; il se prétendait prince et frère du roi juif de cette tribu, et portait, pour cette raison, le nom de David Reubeni. Après avoir parcouru l'Arabie, la Nubie, TÉgypte, il arriva en Italie. Là, il raconta que son frère, qui commandait à plus de trois cent mille guerriers d'élite, et les soixante-dix anciens du pays de Khaïbar l'avaient délégué auprès des souverains européens, et notamment auprès du pape, pour obtenir des fusils et des canons. Munis de ces armes, les guerriers juifs combattraient, d'une part, les peuplades musulmanes qui empêchaient l'union des tribus juives des deux rives de la mer Rouge, et, d'autre part, expulseraient les Turcs de la Terre Sainte.
David Reubeni avait dans sa personne et ses manières quelque chose d'étrange, d'excentrique, de mystérieux, qui lui attirait la
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conflance. Il était noir de peau, de petite taille et d'une maigreur de squelette, mais d'une remarquable énergie, courageux, et d'une brusquerie qui empêchait toute familiarité. Il ne parlait que rhébreu, mais dans un jargon si corrompu qu'il n'était compris ni des Juifs asiatiques, ni de ceux de l'Europe méridionale. Dès qu'il fut arrivé à Rome (février 1524), il se rendit sur un destrier blanc a la cour pontiOcale, suivi d'un domestique et d'un interprète, et il demanda immédiatement audience au cardinal Giulio, qui le reçut en présence d'autres cardinaux. Il fut également reçu par le pape Clément VII (1523-1534), à qui il remit des lettres de créance.
Ces lettres paraissent avoir été confiées à David Reiîbeni par des capitaines et des marchands portugais qu'il avait probablement rencontrés en Arabie ou en Nubie. Le pape les soumit au gouvernement portugais, et quand on lui en eut certifié l'authenticité, il rendit à David les mêmes honneurs qu'à un ambassadeur. Effrayé du développement incessant de la Réforme et craignant les empiétements de Charles-Quint en Italie, Clément VII accueillit avec empressement le plan que lui soumettait David Reiibeni de chasser les Turcs de la Terre Sainte avec le concours d'une armée juive. Il estimait que le succès de cette entreprise ferait briller le christianisme d'un nouveau lustre et raffermirait l'autorité du pape en Europe.
Au commencement, David Reubeni rencontra bien des incrédules parmi ses coreligionnaires. Mais, quand ils virent l'accueil que lui faisait le pape, ils se dirent que tout ne devait pas être mensonger dans ses récits, et de nombreux Juifs romains et étrangers commencèrent à entrevoir pour le judaïsme un avenir plus heureux. Benvenida Abrabanela, femme du riche Samuel Abrabanel, envoya de Naples à David Reiibeni de fortes sommes d'argent, des vêtements précieux et une bannière en soie sur laquelle était brodé le Décalogue. Mais David affecta de ne pas se lier intimement avec des Juifs.
Invité par le roi Joâo à venir le voir en Portugal, David se rendit (en novenbre 1525) à Almeiria, près de Santarem, où résidait le roi et où il fut reçu avec de grands honneurs. On examina avec lui par quels moyens le Portugal pourrait fournir des
armes et des canons à Tarmée juive de l'Arabie et de la Nubie.
L'arrivée de David Reilbeni en Portugal modifla totalement les intentions de JoSo à I*égard des Marranes. Le souverain portugais jugea, en eilet, qu*il ne serait pas prudent de persécuter des gens d'origine juive au moment où il voulait conclure une alliance avec un roi et un peuple juifs. Du reste, il sentait que, pour une entreprise aussi sérieuse que celle que lui proposait David Reilbeni, il aurait besoin de Tappui, des capitaux et des conseils des Marranes. Il renonça donc à son projet d'introduire l'Inquisition en Portugal. Les Marranes se réjouirent fort quand ils apprirent qu'un Juif était admis à la cour royale et entretenait des relations avec les plus hauts personnages de l'État. Leur courage, abattu par une longue suite de souffrances, se relevait, et l'avenir se présentait à leurs yeux sous les plus radieuses couleurs. L'heure de la délivrance leur paraissait proche. Que David Reilbeni se fût présenté ou non comme précurseur du Messie, eux, du moins, le considéraient comme un sauveur et témoignaient pour lui la plus profonde vénération.
Du Portugal l'heureuse nouvelle se répandit en Espagne, où les Marranes, encore plus misérables que dans le pays voisin, se livrèrent à de véritables transports de joie. Ils allaient donc pouvoir respirer librement, sans la crainte perpétuelle des tortures et du bûcher, et jeter enfln à bas le masque dont on les obligeait à s^afîubler. Ces malheureux vivaient dans une telle anxiété que la moindre lueur d'espoir leur apparaissait comme l'aurore de leur délivrance, et qu'ils ajoutaient foi aux prédictions les plus insensées. Peu de temps auparavant, aux environs de Herrera, une femme marrane s'était présentée comme prophétesse, déclarant qu'elle avait vu sûrement Moïse et les anges et qu'elle était chargée de conduire ses compagnons d'infortune dans la Terre Sainte. Beaucoup de Marranes crurent à ses extravagances. Quand les autorités en eurent connaissance, elles firent brûler un grand nombre de Marranes à Tolède, et plus de quatre-vingt-dix à Cordoue.
Il n'est donc pas surprenant que des gens qui vivaient dans un tel état d'esprit accueillissent avec une joie profonde ce qu'on leur racontait de David Ileubeni. Ils se rendirent en grand nombre en
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Portugal pour le voir de près. Mais David, qui savait qu*unc imprudence de sa part pouvait lui coûter la vie ainsi qu*à ces malheureux, se tint sur la réserve, s'abstenant avec le plus grand soin d*encourager leurs espérances ou de leur conseiller le retour au judaïsme. Les Marranes ne se laissèrent pas rebuter par celte froideur et gardèrent la conviction qu'ils assisteraient prochainement à d'importants événements.
I/enthousiasme que la présence de David Reubeni faisait naître dans tant de cœurs exalta particulièrement un noble et beau jeune homme, Diogo Pires, et causa sa perte. Pires (né vers 1501 et mort martyr en 1532) était remarquablement intelligent, doué d'une ardente imagination de poète, et sa destinée aurait été tout autre sans David Reilbeni.Né Marrane, Pires avait reçu une excellente éducation littéraire; il savait bien le latin, la langue universelle de ce temps, remplissait les fonctions de notaire royal à un tribunal important et était très aimé à la cour. Il avait probablement été initié par un Marrane à la littérature hébraïque et rabbinique, et même aux mystères de la Cabbale. Quand il apprit le but du voyage de David en Portugal, il fut obsédé par les visions les plus extraordinaires, où le Messie jouait toujours le principal rôle, et il s'efforça de savoir si la mission de David concordait complètement avec ses rêves. On dit que David lui aurait marqué beaucoup de froideur et fait observer que sa mission avait un caractère militaire et n'avait rien de commun avec les rêveries messianiques. Pensant que David lui tenait un tel langage parce qu'il n'était pas circoncis. Pires résolut de se soumettre à cette douloureuse opération ; il prit ensuite le nom de Salomon Molcho. A la suite de cette opération^ qui l'avait sans^ doute affaibli, il eut encore des visions plus fréquentes. Un jour, il crut voir en songe un être qui s'entretenait avec lui (Maguid)et l'engageait à se rendre en Turquie. Il communiqua ce rêve à David. Comme celui-ci craignait que si l'on découvrait jamais que Pires s'était fait juif, lui-même ne fût accusé de l'y avoir poussé, il lui conseilla d'obéir à son interlocuteur mystérieux et de quitter le Portugal. Diogo Pires, ou Salomon Molcho, partit donc pour la Turquie.
Là, cet illuminé, beau, jeune, produisit une profonde sensav. 4
tioD. D'abord, il se fit passer pour un émissaire de. David Reubeni, dont la renommée avait aussi pénétré en Orient. A Salonique, il se laissa accaparer par le cabbaliste Josepb Taylasak et ses disciples, qui prêtaient une oreille attentive aux récils de ses visions et de ses rôves. A Andrinople, il réussit à gagner aux doctrines de la Cabbale Joseph Karo, qui avait émigré de TEspagn^ dès son enfance et s'était consacré tout entier, jusqu'alors, à l'étude du Talmud. Ce talmudiste, auparavant si calme et si froid, devint aussi extravagant que Molcho, car bientôt il eut aussi ses visions : il voyait un être mystérieux (Maguid) qui lui donnait des explications mystiques de certains versets de la Bible et lui dévoilait l'avenir. Il alla si loin dans l'imitation de son maître que, comme Molcho, il exprimait la conviction qu'il serait brûlé sur le bûcher « comme un holocauste agréable au Seigneur ».
Grâce à son enthousiasme communicatif, à la sincérité de ses convictions, à sa force de persuasion, Molcho vit grandir sans cesse le cercle de ses partisans. 11 prêchait souvent, et avec une chaleureuse éloquence. On était émerveillé de le voir, lui qui était né dans le christianisme, si familiarisé avec les mystères de la Cabbale. Sur la demande de ses amis de Salonique, il publia un résumé de ses sermons, qui tous avaient pour but d'assurer que rère messianique commencerait avec la fin de l'année 5300 de la création (1640). Cette prédiction trouva une éclatante confirmation, pour ces esprits mystiques, dans un événement qui survint à cette époque. Rome fut prise et pillée (5 mxi 1527) par une armée allemande, composée en grande partie de protestants, sur l'ordre de l'empereur catholique Charles- Quint. D'après les enseignements du mysticisme, la chute de Rome sera suivie de près par la venue du Messie. Or, Rome était tombée. Aussi, en Asie, en Turquie, en Hongrie, en Pologne et en Allemagne, les espérances messianiques se réveillèrent avec une force singulière dans le cœur des Juifs, qui attendaient de Molcho la réalisation de leur plus cher vœu.
En Espagne et en Portugal, c'était David lieiibeni qui restait le centre de toutes les espérances des Marranes. Leur foi en sa mission messianique était si grande qu'ils ne reculaient pas devant les entreprises les plus téméraires, même si elles les exposaient à