‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 46 sur 203 · LE PAPE GRÉGOIRE XIII · texte numérisé non relu

LE PAPE GRÉGOIRE XIII

tholique, qui ne visait à rien moins qu*a extermiaer tous les adversaires de l'Église. Ce fut du Vatican que partit le signal des guerres civiles qui décimèrent l'Aiiemagne, la France et les Pays- Bas. Ck>mme les Juifs, depuis Paul IV et Pie V, étaient également considérés comme hérétiques, ils souffrirent naturellement, eux aussi, de ce fanatisme. Peu à peu leur nombre diminua en Italie. Dans le Sud, on n*en trouva bientôt plus, et, au Nord, les grandes communautés de Venise et de Rome ne comptèrent plus respect!* vement que deux mille et quinze cents âmes.

Au pape Pie V avait succédé Grégoire XIII (1572-1585), qui, sous l'influence des Jésuites et des Théatins, suivait les exemples d'intolérance de son prédécesseur. Malgré des prohibitions répétées, il y avait encore en Italie des chrétiens qui aimaient mieux recourir aux soins d'habiles médecins juifs, tels que David de Pomis et Elia Montalto, qu*à ceux de mauvais praticiens catholiques. Grégoire XIII s'en montrait très irrité. Non seulement il renouvela Tancienne loi canonique défendant à des malades chrétiens de se faire soigner par des médecins juifs, mais il interdit aussi a ces derniers, sous les peines les plus sévères, de donner leurs soins à des malades chrétiens. Une autre de ses lois atteignit tous les Juifs d'Italie, sans exception. Il plaça, en effet, le judaïsme italien sous la terrible surveillance de Tlnquisition. Tout Juif qui émettrait un propos hérétique, c'est-à-dire désagréable à l'Église, ou qui entretiendrait des relations avec un hérétique ou un renégat catholique, serait appelé à comparaître devant l'Inquisition et pourrait être condamné à perdre sa fortune, sa liberté et même sa vie. Si donc un Juif d'Italie s'avisait de venir en aide à un pauvre Marrane fugitif d'Espagne ou de Portugal, tous deux s'exposaient aux rigueurs de Tlnquisition. Le Talmud aussi fut persécuté par Grégoire XIII. Ceux qui possédaient des exemplaires du Talmud ou d'autres ouvrages réputés hostiles à l'Église, même expurgés par la censure, étaient passibles d'une forte amende.

Grégoire XIII s'attacha surtout à encourager la conversion des Juifs. Il ordonna que, les jours de sabbat et de Jûte, des prédicateurs chrétiens prêchassent en langue hébraïque, si possible, sur les dogmes du chrislianisme, et que les Juifs des deux sexes, à partir de Tâge de douzei ans,^ fussent obligés d'as-

sister à ces sermons ; le tiers, au moins, de la communauté devait se présenter à ces réunions. II invita tous les princes catholiques à prendre des mesures analogues. Détail caractéris- Uque, c*étaient les Juifs qui étaient contraints de payer ces prédicateurs! Tous les décrets du pape furent appliqués avec la plus rigoureuse sévérité. II en résulta que de nombreux Juifs s'en allèrent de Rome.

Sous le pontiBcat de Sixte-Quint (1585-1590), cet ancien gardeur de pourceaux qui déploya une si remarquable énergie dans le gouvernement de FÉglise, la situation des Juifs s'améliora. Ce pape s*abstint de les persécuter, il protégea même un Marrane portugais, Lopez, qui Taida de ses conseils dans Tadministration des finances des États pontificaux. Le 22 octobre 1586, il promulga une bulle pour abolir toutes les lois restrictives de son prédécesseur. Les Juifs purent de nouveau s'établir dans toutes les villes des États de TÉglise, entretenir des relations avec les chrétiens et employer des domestiques chrétiens. Amnistie pleine et entière leur fut accordée pour toutes les condamnations qu'ils avaient subies en qualité de Juifs. Sixte-Quint défendit également aux chevaliers de Malte de continuer à réduire en esclavage les Juifs qu'ils capturaient sur mer, dans leurs traversées entre l'Europe et le Levant. Aussi les' expulsés juifs retournèrent-ils dans les Etats du pape ; ils revinrent à Rome au nombre de deux cents. Un chrétien de Rome, Pietro Secchi, qui avait parié une livre de chair à découper sur le corps 4u perdant avec un Juif du nom de Sansone Ceneda et avait gagné son pari, fut condamné a mort par le pape, parce qu'il avait insisté pour rexécution des conditions du pari, et le Juif fut condamné à mort parce qu'il avait accepté un pari où son existence était en jeu. Enfin, Sixte-Quint autorisa de nouveau les médecins juifs à soigner des malades chréliens, mais il maintint la loi qui obligeait les Juifs à assister aux sermons de prédicateurs chrétiens.

Un des principaux médecins juiDs de ce temps était David de Pomis (né en 1525 et mort en 1588). C'était un homme de grande valeur qui, à sa science médicale, joignait la connaissance de la littérature classique et de l'hébreu ; il écrivait élégamment l'bé-

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breu et le lalin. Sa destinée se ressentit des fluctuations qui se manifestèrent dans les sentiments de la curie romaine à Tégard des Juifs. A la suite d'un décret de Paul IV, il fut dépouillé de toute sa fortune. Traité ensuite avec bienveillance par Pie IV, il prononça devant ce pape et le collège des cardinaux une belle harangue latine qui lui valut d'être autorisé exceptionnellement à soigner des chrétiens. Sous Pie V, il fut de nouveau soumis à toute sorte de restrictions. Pour montrer Tabsurdité des préjugés qui existaient alors contre les Juifs et surtout contre les médecins de cette religion, de Pomis écrivit Touvrage latin : De medieo hebrœo, « Le Médecin hébreu v, où il expose dans un style élégant et abondant que le Juif est tenu, par ses lois, d*aimer le chrétien comme son frère, et que le médecin juif soigne ses malades chrétiens avec la plus vigilante sollicitude. Il mentionne de nombreux médecins juifs qui ont réussi à guérir des prélats, des cardinaux et des papes, et auxquels ces dignitaires de TÉglise ainsi que des villes tout entières ont accordé les plus hautes distinctions. A la (in, il ajoute quelques « sentences dorées », extraites du Talmud et traduites en latin, pour prouver que ce livre tant décrié ne mérite pas les reproches dont Taecablent ses détracteurs. L*ouvrage apologétique de David de Pomis, dédié à François-Marie, duc d*Urbin, semble avoir produit une impression favorable sur Sixte-Quint. Du reste, David fit probablement partie de Tentourage de ce pape, puisqu'il put lui dédier son deuxième ouvrage important, un dictionnaire talmudique en trois langues.

Encouragés par la tolérance de Sixte-Quint, les Juifs essayèrent d'obtenir de lui Tabolition de la loi qui proscrivait le Talmud et d'autres livres rabbiniques. Sous les deux prédécesseurs de ce pape, tout Juif convaincu de posséder un exemplaire du Talmud était menacé des rigueurs de l'Inquisition. Il était même dangereux d'avoir des ouvrages hébreux absolument inolTensifs, car les autorités ecclésiastiques, ne comprenant pas ces livres, s'en rapportaient en dernier ressort à des apostats juifs, qui, par rancune ou malveillance, pouvaient facilement faire dépouiller de leurs biens ou condamner aux galères les propriétaires de ces livres.

Pour remédier à cet état de choses, les communautés de Man. toue, de Milan et de Ferrare adressèrent une supplique à Sixte- Quint afln d*ètre autorisées à se servir d'exemplaires du Talmud et d'autres ouvrages hébreux qui auraient été préalablement expurgés des passages soi-disant hostiles au chrislianisme. Elles déléguèrent à Rome, auprès du pape, Beçalel Hasserano, qui fut chargé de remettre avec la pétition une somme de 2,000 scudi. Sixte-Quint accueillit fovorablement la demande des Juifs ; il leur permit de réimprimer le Talmud a condition de supprimer les passages incriminés. A peine la commission nommée pour ce travail de censure s'élail-elle mise à Tœuvre (7 août 1590) que Sixte-Quint mourut. On dut donc interrompre Pimpression du Talmud.

Clément VIII (1592-1605), successeur de Sixte-Quint, suivit à regard des Juifs le système de vexations et de persécutions de Paul IV, Pie V et Grégoire XIII. Lui aussi les expulsa de ses États, ne leur permettant de séjourner qu'à Rome, à Ancùne et à Avignon, où, d'ailleurs, ils étaient, soumis à de nombreuses restrictions.

Une partie des expulsés parait avoir été accueillie a Pise par Ferdinand, duc de Toscane (juillet 1593), qui leur permit également de posséder des exemplaires du Talmud, à condition que la commission instituée par Sixte-Quint les eût d'abord examinés. A Mantoue aussi, gouvernée alors par Vicenzo Gonzague, le Talmud devait être préalablement soumis à la censure. Ainsi, là même où régnaient des princes libéraux et cultivés, l'intolérance pontificale exerçait son action funeste. Les Juifs ne pouvaient posséder que des ouvrages religieux mutilés par la censure, et eux-mêmes étaient obligés de payer les censeurs, presque tous Juifs convertis. Encore ne se trouvaient-ils pas à l'abri des condamnations quand ils avaient entre les mains des livres même tronqués, car un censeur malveillant pouvait toujours y découvrir quelques mots suspects. Pour éviter autant que possible des surprises de ce genre, les Juifs prirent le parti d'effacer euxmêmes tous les passages relatifs à l'idolâtrie et à la venue du Messie ou qui faisaient l'éloge d'Israël. C'est ainsi que la plupart des Juifs d'Europe, qui tiraient en grande partie leurs ouvrages

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