L'ÉTABLISSEMENT DES JUIFS EN ANGLETERRE ET LA RÉVOLUTION ANGLAISE
A répoque même où, en Pologne, les Juifs étaient pourchassés et massacrés, ils virent s'ouvrir pour eux un pays qui leur était resté fermé pendant deux siècles et demi. Ce pays était l'Angle-^ terre. Les Juifs d'Amsterdam et de Hambourg, qui étaient en rapports avec les marchands, les armateurs et les savants da cette lie, désiraient ardemment pouvoir y établir une colonie, mais l'exécution de ce projet semblait se heurter à des obstacles insurmontables. Le haut clergé anglais était peut-être encore plus intolérant que les papistes qu'il persécutait, et le peuple anglais, qui n'avait pas vu de Jui& depuis des siècles, partageait, en grande partie, l'aversion du clergé.
On homme courageux entreprit alors la tâche difficile de dissiper les préjugés des Anglais contre les Juifs. Menasse ben Israël, deuxième ou troisième rabbin d'Amsterdam, qui ne jouait qu'un rôle secondaire dans sa patrie et trouvait si peu de ressources dans ses fonctions de prédicateur qu'il était résolu, pour nourrir sa famille, à aller s'établir comme commerçant au Brésil, ce savant à la fois prudent et hardi, énergique et souple, vaniteux et désintéressé, réussit à faire admettre ses coreligion? naires en Angleterre. Il n'était pas d'une intelligence supérieure, mais il inspirait la sympathie et recevait un excellent accueil dans tous les milieux. 11 possédait aussi une rare facilité d'élocution, beaucoup de chaleur, et il savait porter la conviction dans les esprits. C'était surtout un grand cœur.
Au point de vue littéraire, il prit pour modèle Isaac Abrabanel, dont il avait épousé l'arrière-petite-fille, Rahel Soeira. A l'exemple V 11
d'Abrabanel, il composa un ouvrage, le Conciliador, où il essayait de concilier les apparentes contradictions des livres saints, mais avec moins de prolixité et d'ennuyeux développements que son modèle. Manassé était un lecteur un peu crédule, il acceptait tout sans critique, le vrai comme le faux, ajoutant la même foi aux inventions des mystiques qu'aux récits de la Bible. Il était convaincu de la vérité de la "Cabbale et de la théorie de la métempsycose. Pourtant, aux yeux des contemporains, les ouvrages de Manassé eurent une très grande autorité. Ils plaisaient par rélégance du style et inspiraient conflance par retendue de rérudition qui s'y manifestait. Savants juifs et savants chrétiens Tadmiraient et le respectaient.
A ce moment, sous Tinfluence des circonstances et l'impulsion de Tillustre philologue Joseph Scaliger, la Hollande était devenue un centre de remarquables recherches scientifiques. On s'appliquait surtout à étudier a fond les langues et les littératures grecques, latines et hébraïques. A côté de l'hébreu, Joseph Scaliger, Toracle des théologiens protestants, avait également appelé Tattention des savants sur la littérature rabbinique et témoignait même de la considération pour le Talmud. Ses disciples suivirent son exemple et se consacrèrent avec un grand zèle à cette branche de la science, pour laquelle on n'avait manifesté que dédain un siècle auparavant. A Bâle, Jean Buxtorf l'ancien se distingua par sa profonde science de l'hébreu et de la littérature rabbinique, qu'il fit connaître dans les milieux chrétiens. Il entretint une correspondance suivie, en langue hébraïque, avec des savants juifs d'Amsterdam, de l'Allemagne et de Constanlinople. Des femmes même s'occupaient d'hébreu, Anne-Marie Schurmann d'Utrecht, Dorothée Moore et l'excentrique reine Christine de Suède. Enfin, Thébreu était étudié par des hommes d'Etat tels que le Hollandais Hugo Grotius et l'Anglais Jean Selden, qui avaient besoin de le savoir pour leurs recherches historiques ou théologiques.
Mais, malgré leur zèle pour ces études, les savants chrétiens ne pouvaient se diriger dans la littérature rabbinique qu'avec l'aide d'un guide juif, lis accueillirent donc avec une vive salisfaction les ouvrages de Manassé ben Israël, où se rencontraient