LÉON MODENA
dait ses croyances, puis, peu à peu, il reconnut lui-même fabsurdité et rétrangeté de certaines pratiques. Sur les instances de ses amis chrétiens et principalement d*un lord anglais, et aussi par suite de besoins d*argent, il se décida a publier en langue italienne un recueil des lois cérémonielles juives, « Rites hébreux », qu'il dédia à Tambassadeur de France à Venise. Il rendit ainsi un très mauvais service à sa religion auprès des chrétiens, car pour des personnes étrangères au judaïsme, bien des usages devaient forcément paraître singuliers et parfois absurdes. Dans son ouvrage, il fait connaître aux lecteurs chrétiens les prescriptions observées par les Juifs dans leurs maisons, à leur lever et leur coucher, relativement à leurs vêtements et à leur vaisselle, dans les synagogues et les écoles. Inconsciemment, dans son exposé, il s'associe aux contempteurs du judaïsme, lui qui, en sa qualité de rabbin, enseignait et pratiquait cette religion. Il s'en rendit compte, car il dit dans son introduction : « Pendant que j'écrivais ce livre, j'avais oublié que j'étais moi-même Juif; j'ai parlé en témoin impartial et sincère. Pourtant, je me suis efforcé d'éloigner de ma religion le ridicule qui pourrait s'attacher à elle à cause de ses nombreuses lois cérémonielles, mais j'avoue que je n'ai pas cherché à défendre ces lois ; mon but était de raconter et non pas de convaincre. »
Léon Modena ne rompit pourtant pas avec le judaïsme rabbinique. Au moment même où il exposait les ritesjuifs aux railleries das chrétiens, il écrivit une défense de la loi orale. Il composa enfin un autre ouvrage, le meilleur qui fût sorti de sa plume, où il se livre, d'un côté, aux plus violentes attaques contre le judaïsme rabbinique, et, de l'autre, réfute éloquemment ces attaques. Pour v.e pas proférer lui-même des accusations contre le Talmud, il les met dans la bouche d'un personnage imaginaire, qu'il fait parler avec la plus grande hardiesse et auquel il prête certaines propositions, téméraires pour le temps et ayant pour but de purifier le vieux judaïsme biblique de toutes les scories dont il s'était couvert à travers les siècles. C'était la première tentative de réforme. Il s'agissait de simplifier les prières et les autres parties du culte, d'abolir le deuxième jour de fête, de rendre plus facile l'observance du sabbat, de Pâque et des autres
jours fériés, même de la fête de TExpiation, de supprimer ou de modifier les lois alimentaires.
Si Léon Modena avait été un homme de caractère énergique et de solides convictions, il aurait peut-être pu créer une agitation sérieuse parmi ses coreligionnaires et provoquer des réformes. Mais, après avoir vilipendé le Talmud, il en fit Téloge, par pur jeu d'esprit ; réquisitoire et plaidoyer restèrent enfouis au milieu de ses paperasses. 11 laissa également inédit un ouvrage, Ari Noham ou a le Lion rugissant », qu*il écrivit contre la Cabbale. Jusqu'à sa vieillesse, il persista dans ses incohérences et dans sa conduite déréglée, s* adressant d*amers reproches dans son autobiographie, mais n'ayant pas le courage de se corriger. Il mourut dans un complet dénuement.
Joseph Salomon Delmedigo (1591-1655) ressemblait en apparence à Léon xModena, mais était au fond bien différent de lui. Il ne ressemblait pas plus à la famille à laquelle il appartenait, qui avait toujours cultivé la science et le Talmud, et dont un des membres les plus connus était Elia Delmedigo, son bisaïeul. A rUniversité de Padoue où il étudiait, il manifestait une prédilection marquée pour les mathématiques et Pastronomie. Du reste, il eut pour maître, dans cette ville, Tillustre Galilée, qui lui flt connaître le système planétaire de Copernic. Ni Delmedigo ni aucun Juif croyant n'eurent jamais l'idée de considérer comme hérétique l'opinion qui admettait le mouvement de la terre et l'immobilité du soleil. Il étudia également la médecine, mais seulement pour gagner sa vie; sa préférence demeura acquise aux mathématiques. Disciple de Léon . Modena, il entassa dans sa mémoire, comme son maître, les connaissances les plus variées. Dans le milieu juif où il vécut et où l'on s'exprimait librement sur la religion, Delmedigo commença à douter de l'authenticité des traditions juives, mais il ne se décida ni à essayer de triompher de ses doutes ni à y conformer sa conduite.
Ainsi ébranlé dans ses croyances, il retourna à Candie, dans sa famille, où ses opinions causèrent du scandale. Il fut contraint de repartir de la maison paternelle et, à l'exemple d'Abraham ibn Ezra, il commença alors à mener une vie errante. Partout où il rencontrait des Caraïtes, il se liait avec eux, et eux, de leur
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côté, s*attachaient à lui. Au Caire, ses connaissances mathématiques lui valurent un vrai triomphe, dans un tournoi scientiflque auquel Tavait convié un vieux savant musulman. De là, il se rendit à Constantinople, où il fréquenta également des Caraïtes, et partit ensuite pour la Pologne. Comme les mathématiques ne lui procuraient aucune ressource, il dut exercer la médecine. Estimé bientôt comme un habile praticien, il fût appelé auprès du prince Uadziwill, près de Vilna.
Mais en Pologne non plus il ne resta pas fixé longtemps. Par crainte de ses coreligionnaires, il n'osa pas se lier trop intimement avec la noblesse, et, d'autre part, le pays était trop pauvre pour qu'il pût nourrir Tespoir de gagner beaucoup d'argent. Il partit donc pour Hambourg, où venait de s'organiser une communauté portugaise. Peu consulté comme médecin, il accepta des fonctions rabbiniques, peut-être à titre de prédicateur. Il consentit ainsi, par nécessité, à agir en hypocrite et à prêcher le judaïsme rabbinique, auquel il ne croyait pas. Il alla plus loin. Pour donner un démenti à des bruits venus de Pologne, qui le représentaient presque comme un hérétique, il n'hésita pas à faire l'éloge de la Cabbale et à la qualiFier de suprême sagesse. Il publia en faveur de cette fausse science un plaidoyer où il combattit l'argumentation de son aïeul Ella Delmedigo.
De Hambourg il alla à Amsterdam. Il arriva dans cette ville au moment où la communauté était encore sous l'impression de la lutte engagée contre Uriel da Costa. Delmedigo crut donc prudent de s'en tenir à une stricte orthodoxie, afin d'écarter de lui tout soupçon d'irréligion. Il fut nommé prédicateur à Amsterdam ou dans une localité voisine. Mais, sans fortune et poussé par la passion du mouvement, il quitta bientôt les Pays-Bas pourFrancforlsur-le-Mein. Dans cette ville, habitée par de savants lalmudistes, Delmedigo n'était pas de force à occuper des fonctions rabbiniques; il demanda sa subsistance à sa profession de médecin. Sa situation n'y était sans doute pas brillante, car, après un séjour assez court, il partit de Francfort pour Prague (vers 1648- 1650). Il demeura dans cette dernière ville jusqu'à sa mort. Son influence resta circonscrite dans un cercle très restreint. Aussi
ne réalisa-t-il qu^une bien minime partie des espérances fondées sur lui.
Simon ou Simha Luzzato (né vers 1590 et mort en 1663) peut aussi être rangé parmi les esprits novateurs de cette époque. Il était d'une trempe plus vigoureuse que Léon Modena et Delmedigo. Excellent mathématicien d'après le témoignage de Delmedigo, il était également familiarisé avec les littératures ancienne et moderne. Mais il se distinguait surtout par sa sincérité et sa grande probité. Dans sa jeunesse, il écrivit en italien une « Parabole », 011 il expose ses idées sur les rapports de la science et de la foi, et où il fait preuve d'une précoce maturité d'esprit. Il fait interpréter sa pensée par le philosophe grec Socrate. La Raison adresse une requête à l'Académie pour pouvoir sortir de la prison où l'autorité religieuse la tient enfermée. Sa demande est accueillie et son ennemie est destituée. Mais la Raison, jouissant d'une liberté absolue, cause de grands dommages, et l'Académie ne sait a quel parti s'arrêter. C*est alors que Socrate prend la parole pour démontrer que la Raison et l'Autorité ne produisent que maux et erreurs si ou laisse à l'une ou à l'autre le pouvoir absolu, et qu'on obtient, au contraire, une parfaite harmonie en limitant la Raison par la Révélation, et réciproquement.
Tout en restant fermement attaché à ses croyances, Simon Luzsato ne se laissa jamais égarer par la Cabbale. Il publia une remarquable défense des Juifs et du judaïsme, sous le titre de a Traité sur la situation des Hébreux ». Il y conjure les amis de la justice et de la vérité de ne pas témoigner moins d'estime pour les Juifs parce qu'ils ont beaucoup souffert et ont été décimés par les persécutions, « car, dit-il, vous admirez un chef-d'œuvre de Phidias et de Lysippe, même quand il est mutilé. Or, de l'aveu de tous, le peuple d'Israël a été créé et guidé avec une prédilection particulière par l'Artiste suprême. »
Par ce plaidoyer, Luzzato cherchait surtout à proléger ses coreligionnaires contre la malveillance de quelques patriciens de Venise, où il exerçait les fonctions de rabbin avec Léon Modena. Le peuple vénitien, qui vivait en partie des Juifs, avait moins d'antipathie pour eux. Mais, parmi les personnes au pouvoir, des fanatiques ou simplement des concurrents jaloux réclamaient de non-.
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velles restrictions contre les Juifs, et même leur expulsion. Venise avait été surpassée par d'autres puissances maritimes, les Pays- Bas et TÂngleterre, et écartée du marché du Levant. De là, une diminution sensible dans ses affaires et la ruine d*importantes maisons de commerce. D'orgueilleux marchands virent ainsi prendre leur place par des capitalistes juifs, qui avaient des relations étendues et étaient mieux armés pour lutter contre leurs rivaux anglais et hollandais. Au lieu de s'en prendre à euxmêmes ou aux circonstances, ces marchands se tournèrent contre les Juifs. Avec d'habiles précautions et par des allusions ingénieuses, Luzzato indiqua aux autorités de Venise les raisons du déclin de certains marchands vénitiens et leur fit comprendre les avantages considérables que les commerçants juifs fixés à Venise assuraient à la ville. Il établit par la statistique que les Juifs procuraient à la république un revenu annuel de plus de 250,000 ducats, faisaient vivre quatre mille ouvriers, livraient au public à un prix peu élevé les produits du pays et importaient les marchandises étrangères. Luzzato rappela aussi les services considérables que les capitaux juifs avaient rendus récemment à la république, lors d'une épidémie.
Si Luzzato signala les mérites de ses contemporains juifs, il eut aussi le courage de montrer leurs défauts. « Sans doute, dit-il, les Juifs vénitiens diffèrent de leurs coreligionnaires turcs, allemands ou polonais; mais ils présentent aussi des traits communs. Ils sont pusillanimes, sans énergie, absorbés par leurs intérêts particuliers et peu préoccupés de l'intérêt général. A force d*être économes, ils sont presque avares; ils admirent l'antiquité et ne comprennent pas les temps présents. Beaucoup d'entre eux manquent de culture, ne cherchent pas à connaître les langues. Leur obéissance aux lois religieuses va jusqu'à la mortification. Par contre, ils ont de remarquables qualités : ils sont fermes dans leurs croyances, et, s'ils manquent de vaillance pour aller audevant du danger, ils endurent les souffrances avec un grand courage. Ils connaissent fort bien la Bible et ses commentaires, sont hospitaliers et charitables envers leurs coreligionnaires, très soucieux de l'honneur de leur famille, habiles a traiter les affaires les plus délicates, pleins d'égards et de déférence envers tous.
excepté envers leurs propres coreligionnaires. » Luzzato n'indique que d'une façon confuse ce qu'il pense du judaïsme rabbinique, mais il se déclare franchement Tadversaire de la Cabbale.