‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 71 sur 203 · BARUCH SPINOZA · texte numérisé non relu

BARUCH SPINOZA

troublé par le doute. On raconte que déjà à quinze ans, il manifestait ses doutes sous forme de questions embarrassantes qu'il adressait à son maître Morteira. Son scepticisme augmenta encore quand il suivit les cours d'un savant philologue, le médecin François van den Enden. En contact avec des jeunes gens chrétiens très cultivés, son horizon s'étendit bien au delà du milieu juif où il avait puisé jusque-là toutes ses croyances et toutes ses conceptions. Il étudia aussi les sciences naturelles, les mathématiques, la physique, et lut surtout avec avidité les œuvres du philosophe français René Descartes^

Spinoza apprit de ce philosophe à recourir, pour la recherche de la vérité, à la seule raison, sans tenir compte de tout ce qui est conventionnel ou traditionnel. Ce principe de ne croire qu'à ce qui lui fût démontré comme vrai par le raisonnement le poussa à rompre avec la religion qu'il avait appris à aimer dès son enfance; il ne rejeta pas seulement le judaïsme talmudlque, mais dénia tout caractère divin à la Bible. Spinoza était trop probe et trop loyal pour accomplir par crainte, par habitude ou par intérêt, des pratiques auxquelles il ne croyait plus. Il était supérieur, sous ce rapport, à son maitre Descartes, qui fit vœu de se rendre en pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette afm d'obtenir la protection divine pour son système philosophique, qui, en somme, aboutissait a la négation du christianisme. Pour Spinoza, les actes d'un homme devaient refléter ses sentiments et ses convictions. Dès qu'à ses yeux le judaïsme ne représentait plus la vérité, il eut le courage de n'en plus observer les prescriptions. Il cessa de fréquenter la synagogue et de célébrer le sabbat et lés jours de fête, de tenir compte des lois alimentaires, et il chercha a faire partager ses idées à ses élèves.

Les chefs de la communauté d'Amsterdam, si fiers de la haute intelligence du jeune Spinoza, furent profondément affligés des manifestations de son incrédulité. Craignant qu'il ne se convertit au christianisme et ne tournât contre sa propre religion les merveilleuses facultés dont il était doué, il leur parut urgent de prendre des mesures de préservation. Cette désertion les attristait d'autant plus qu'ils voyaient encore toujours accourir d'Espagne et de Portugal des fugitifs qui abandonnaient de belles

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situations, risquaient leur fortune et leur vie pour pratiquer librement le judaïsme. D autres, ne pouvant s*échapper de ces pays, se laissaient enfermer dans des cachots ou montaient sur des bûchers pour ne pas trahir la foi de leurs pères.

A cette époque, en effet, les persécutions contre les Marranes avaient repris avec une certaine violence dans plusieurs villes d'Espagne et de Portugal. À Lisbonne, le marrane Manuel Fernando da Villa-Real, homme d'État, écrivain politique et poète, qui avait dirigé pendant quelque temps le consulat portugais à Paris, fut incarcéré par Tlnquisition, à son retour en Portugal, soumis à la torture et mis à mort (1^ décembre 1B52). À Cuença, cinquante-sept chrétiens « judaïsants » furent traînés en un seul jour à un autodafé; dix furent brûlés (29 juin 1654). Une de ces victimes fut Balthazar Lopez, de Valladolid, homme très considéré et très riche, qui monta sur le bûcher avec un courage héroïque. On fut particulièrement ému, à Amsterdam, du martyre de deux Marranes du nom de Bernai. Cette exécution fut pleurée en vers espagnols, portugais et latins. Et c'est au moment où tant de vaillants se laissaient torturer ou mouraient pour leur foi que Spinoza venait déclarer que cette foi s'appuyait sur des absurdités et des erreurs ! Il eût été étonnant que les rabbins n'eussent pas essayé d'arrêter la propagation de doctrines aussi subversives.

Avant de rien entreprendre contre Spinoza, les rabbins firent une enquête minutieuse sur ses actes et ses idées. Une fois convaincus de son incrédulité, ils le firent comparaître devant eux et rengagèrent à revenir de ses erreurs. Ils essayèrent d'abord de le ramener par l'indulgence. Mais Spinoza maintint avec fermeté le droit des libres recherches et persista dans sa résolution de conformer ses actes a ses idées. De crainte qu'il n'embrassât le christianisme, les rabbins et les administrateurs de la communauté n'osèrent pas encore le traiter avec rigueur. Ils lui offrirent, par l'intermédiaire de ses amis, une pension annuelle de 1 000 ducats, à la seule condition qu'il n'attaquerait plus le judaïsme et qu'il se rendrait de temps à autre à la synagogue. Spinoza repoussa cette offre; l'hypocrisie répugnait à sa nature franche. Un fanatique conçut alors l'idée de l'assassiner; il l'épia un soir, au sortir du

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