‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 83 sur 203 · JEAN WULFER ET WAGENSEIL · texte numérisé non relu

JEAN WULFER ET WAGENSEIL

Quelques années plus tard, probablement sur un nouvel ordre du roi Charles XI, deux autres savants suédois allèrent remplir en Lithuanie la même mission que Peringer, et ils demandèrent à des Caraîtes de les accompagner en Suède pour y donner verbalement des renseignements sur leurs croyances. Un jeune Caraïte, Samuel ben Aron, qui savait un peu le latin, se décida a se rendre à Riga. Là, il eut des entretiens fréquents avec un fonctionnaire royal, Jean PufTendorf, mais ne put lui fournir que des informations vagues et peu abondantes.

Ailleurs encore, on s'efforçait de recueillir des données précises sur les Caraîtes. Un professeur de Leyde, Jacob Trigland, assez familiarisé avec la littérature hébraïque, voulait écrire un livre sur les anciennes sectes juives. Désireux d'être renseigné sur les Caraîtes polonais, il chargea des marchands de remettre à tout hasard un questionnaire à des membres de cette secte (1698) et de les prier d'y répondre avec précision. Un de ces questionnaires tomba entre les mains d'un employé subalterne de la communauté de Luzk, le Caraïte Mordekhaî ben Nissan. Celui-ci ignorait les motifs qui avaient poussé autrefois les Caraîtes à se séparer des Rabbanites, mais il considéra comme un devoir de réunir les livres qui pouvaient l'éclairer sur cette question et de communiquer les résultats de ses recherches à Trigland. Malgré son peu de valeur, l'ouvrage de Mordekhaî resta pendant longtemps Tunique source où l'on puisait des renseignements sur les Caraîtes.

Parmi les savants chrétiens qui étudiaient la littérature hébraïque, il s'en rencontra qui, loin d*y apprendre la tolérance à regard des Juifs, à l'exemple du Français Richard Simon et de quelques Hollandais, y cherchèrent, au contraire, des armes pour les attaquer. Tels furent Wûlfer, Wagenseil et Eiseumenger^ tous trois protestants allemands.

Jean Wiilfer se mit à rechercher des manuscrits hébreux et d'anciens recueils de prières, dans le but unique de prouver l'exactitude d'une accusation portée contre les Juifs. Ainsi, dans la prière finale, appelée Alènou, où il est question du règne glorieux du Créateur, quelques fidèles avaient rhabitude d'ajouter ces mots : a Eux (les païens) adressent leurs prières à une chose sans

consistance et au néant. » Des chrétiens prétendaient que par le mot « néant », en hébreu Wariq^ les Juifs faisaient allusion à Jésus. Ce passage n'était pas imprimé dans les Rituels, mais, dans certaines éditions, la place en était indiquée par un blanc. Wûlfer fouilla les bibliothèques pour découvrir un manuscrit où se trouvât ce passage. Il y réussit. Il rendit alors compte de sa découverte dans un livre où il louait le prince Georges de Uesse d*avoir obligé les Juifs de son État à jurer que jamais ils ne proféreraient plus ce blasphème contre Jésus. Wûlfer fut pourtant assez équitable pour affirmer que Taccusation de meurtre rituel portée contre les Juifs était mensongère et que le témoignage des Juifs convertis sur ce point ne méritait aucune créance.

Un jurisconsulte d'Âltorf, Jean-Christophe Wagenseil, alla plus loin que Wiîlfer. II entreprit de rechercher, lui, les ouvrages juifs contenant des attaques contre le christianisme, que ces attaques fussent faites au nom de la Bible ou au nom de la raison. Pour réunir le plus grand nombre possible de ces écrits antichrétiens, il ne craignit pas de se rendre jusqu'en Espagne et en Afrique. Il consigna le résultat de ses recherches dans un ouvrage qu'il intitula : « Traits de feu de Satan ». Wagenseil ne haïssait pourtant pas les Juifs. Il flétrissait, au contraire, avec indignation les traitements cruels qu'on leur avait infligés pour les contraindre à se convertir. Il désirait qu'on les amenât au christianisme par la persuasion, et, dans ce but, il conseilla aux princes protestants la fondation d'établissements spéciaux pour faire dés prosélytes. Il avait bien vu à Rome, où, depuis le pape Grégoire XIII, un dominicain prêchait parfois devant des Juifs railleurs ou assoupis sur la supériorité des dogmes chrétiens, que ce moyen aussi était peu efficace, mais il espérait que les protestants, plus zélés que. les catholiques, réussiraient mieux. Il faut surtout rappeler a l'honneur de Wagenseil qu'il écrivit un opuscule pour démontrer combien il était abominable d'accuser les Juifs de faire usage de sang chrétien.

Malgré l'affirmation de Wagenseil, corroborée par celle de Wiilfer, un autre protestant, Jean-André Eisenmenger, professeur de langues orientales, réédita cette odieuse calomnie. Il écrivit un gros ouvrage en deux volumes où il distillait sa haine avec une

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méchanceté sans pareille et dont le titre seul était déjà une excitation contre les Juifs : « Le Judaïsme, dévoilé, ou rapport véridique et sincère sur la façon dont les Juifs endurcis profèrent des blasphèmes épouvantables contre la Trinité, outragent la sainte Mère du Christ, le Nouveau Testament, les évangélistes et les j

apôtres, se moquent de la religion chrétienne et manifestent leur mépris et leur horreur pour tout le christianisme. Ce livre contient, en outre, de nombreux détails peu connus ou totalement inconnus, de grossières erreurs de la religion et de la théologie '

juives et des fables ridicules et amusantes ; le tout est prouvé par A

leurs propres ouvrages. Écrit en toute sincérité pour tous les chrétiens. » Dans cet ouvrage, Eisenmenger rapporte tous les cas -^j^

de meurtre rituel imputés aux Juifs, toutes les fables grotesques «j

répandues contre eux, sans oublier Tempoisonnement des puits à J

répoque de la Peste Noire.

Le hasard apprit à quelques Juifs de Francfort qu*Eisenmenger faisait imprimer dans leur ville un ouvrage qui leur était hostile. Craignant qu*il n'excitât les mauvaises passions de la foule, encore tout imbue des anciens préjugés, ils s^eiTorcèrent d*en empêcher la publication. Dans ce but, ils se mirent en relations (1700) avec les « Juifs de cour » ou ffo/juden de Vienne, piincipalement avec le changeur Samuel Oppenheim. Celui-ci leur prêta le concours le plus actif, et, finalement, réussit à faire promulguer par Tempereur Léopold II un édit interdisant la vente du pamphlet d'Eisenmenger. Cette interdiction ruinait Tauteur, qui avait consacré sa fortune à Timpression de son ouvrage, dont tous les exemplaires, au nombre de deux mille, étaient mis sous séquestre à Francfort.

Pour faire lever l'interdit impérial, Eisenmenger sollicita l'intervention de Frédéric I*% roi de Prusse, mais il mourut sans avoir ebtenu satisfaction. Déjà des apostats juifs avaient cherché à irriter ce souverain contre leurs anciens coreligionnaires en les accusant, eux aussi, de blasphémer journellement le Christ dans la prière i'Alènou. Les corporations, toujours jalouses des Juifs, avaient naturellement agi de leur côté pour soulever la colère de la foule contre ceux dont elles redoutaient la concurrence. U en était résulté, dans le peuple, une surexcitation qui, d'après

les plaintes des Juifs, peut-être volontairement exagérées, mettait leur vie en danger.

Frédéric P^ prit alors une résolution qui fait honneur à son esprit de justice. Il invita (1702) les présidents de district à convoquer les rabbins ou, à leur défaut, les instituteurs et les notables des communautés pour leur demander, sous la foi du serment, si, dans la prière incriminée, les Juifs songeaient à Jésus en prononçant ou en évoquant dans leur pensée le mot Warii. Tous jurèrent qu'ils n'appliquaient pas ce mot au Christ. Un théologien chrétien, Jean-Henri Michaelis, de Halle, à qui on avait demandé un mémoire sur cette question, proclama également rinnocence des Juifs.

Cependant, à force d'être répétées, les calomnies contre les Juifs flnirent par exercer leur action pernicieuse sur Tesprit du roi, qui continua de les soupçonner de blasphémer le christianisme. H édicta alors une ordonnance (1703) dont le début est fort caractéristique. Il déclare d^abord qu'il souhaite ardemment qu'Israël, autrefois le peuple élu de Dieu, ouvre les yeux à la lumière et embrasse la foi chrétienne. Il ne se croit pourtant pas le droit de tyranniser les consciences et s'en remet au temps et à la sagesse divine pour amener la conversion des Juifs. Mais il exige, sous peine d'amende, qu'ils récitent à haute voix la prière û'Alénou^ et qu'ils ne crachent pas, en signe de mépris, pendant cette prière. Parfois, des surveillants pénétraient dans les synagogues, comme du temps de Justinien, empereur de Byzance, pour s'assurer que les Juifs se conformaient à l'ordre du roi. Cette surveillance ne tarda pourtant pas à devenir presque une simple formalité, grftce aux démarches d'un Juif influent, Issachar Baermann, de Halberstadt, agent d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne, et qui était très considéré à Berlin.

Après la mort d'Eisenmenger, ses héritiers s'adressèrent, à leur tour, a Frédéric I" pour qu'il demandât à l'empereur Léopold H de laisser circuler librement le « Judaïsme dévoilé ». Le roi de Prusse se décida à intervenir (1705), mais sans résultat. H autorisa alors la réimpression de cet ouvrage à Koenigsberg, où la censure impériale n'avait aucun pouvoir. Sur le moment même, ce pamphlet ne produisit pas l'effet attendu, mais plus tard,

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