‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 89 sur 203 · LA. SECTE DES HASSIDIM · texte numérisé non relu

LA. SECTE DES HASSIDIM

gieuse et étendit de plus en plus ses ravages. Aux sectes déjà existantes s*ajoutèrent de nouvelles sectes. C*est ainsi qu'en Pologne, des illuminés, sous la direction de Juda Hassid (le pieux), de Dubno, et de Hayyim Malakh, se mirent à mener une vie d'ascétisme excessif pour se rendre dignes de la délivrance messianique ; ils prirent le nom de Hassidim, Les rabbins ne se rendirent d'abord pas compte du danger que présentaient pour le judaïsme les extravagances de ces sectaires. Mais, lorsque Cevi Aschkenazi, appelé aussi Hakham Cevi, eut appelé leur attention sur ces agissements, et principalement sur la conduite équivoque de Hayyim Malakh, ils s'efforcèrent de les entraver dans leurs pratiques. Près de quinze cents Hassidim, sous la conduite de Juda Hassid, émigrèrent alors de Pologne. Partout où ils passaient, ils se signalaient, comme autrefois les frères flagellants, par les plus pénibles macérations, et invitaient leurs coreligionnaires à la pénitence. Par sa voix tonnante, sa gesticulation et ses larmes, Juda Hassid exerçait une profonde action sur ses auditeurs, surtout sur les femmes.

Arrivés en Palestine, les Hassidim perdirent leur principal chef, Juda Hassid, qui mourut à Jérusalem (octobre 1700). Sans guide, sans conseil, souffrant du plus douloureux dénuement, ils se désorganisèrent. Sous le coup de leurs amères déceptions, les uns se firent musulmans, d*autres se répandirent a travers la Palestine, d'autres, enfin, et, parmi eux, le neveu de Juda Hassid, eoibrassèrent le christianisme. Hayyim Malakh resta plusieurs années a Jérusalem, où il continua de présider aux destinées d'un petit groupe d'adhérents. Au lieu du Dieu-Un du judaïsme, il enseignait un Dieu en deux ou trois personnes, admettait le dogme de l'incarnation, et rendait un ciïlte divin à Sabbataï, dont il avait fait sculpter une image en bois pour l'exposer à l'adoration de ses partisans. Expulsé de Jérusalem sur les instances des rabbins, il alla rejoindre les Sabbatiens musulmans ou Donméh à Salonique et, de là, se rendit à Constantinople, où il fut excommunié. Il retourna alors en Pologne et y reprit activement sa propagande. Il mourut, dit-on, des suites de son ivrognerie.

Un partisan de Sabbataï réussit à jeter la discorde parmi les Juifs et à créer une agitation des plus funestes; il s'appelait

Néhémia Hi>7a Hayon (né vers 1630 et mort après 1726). Parmi les mystificateurs si nombreux du xvni'^ siècle, il fut peut-être le plus rusé, le plus hypocrite et le plus audacieux. Il mena une vie d*aventures et de plaisirs, ne craignant jamais d*user de moyens malhonnêtes pour atteindre son but. Après avoir échoué dans bien des entreprises, il se décida à tenter la fortune à Taide d'extravagances cabbalistiques. Il composa un ouvrage pour démontrer que le judaïsme, tel qu'il était enseigné par la Cabbale, reconnaissait un Dieu triple. Avec cet écrit pour tout bagage, il se mit en route. A Smyrne (printemps de 1708), il parvint à duper quelques gens riches, qui lui promirent de le soutenir et de Taider à imprimer son ouvrage sur le Dieu triple dans quelque ville de la Palestine. Il partit alors pour Jérusalem. Il n'avait pas encore débarqué que le collège rabbinique de Jérusalem, averti de ses intentions et avisé du caractère hérétique de son ouvrage, le mit en interdit et condamna son livre au feu (juin 1708).

Pour vivre, Hayon fut de nouveau réduit à mendier. Il quitta la Palestine, et, après bien des pérégrinations, arriva en Italie. Hais la, ses prédications ne trouvèrent pas d*écho. Il avait déjà séjourné précédemment en Italie et y avait produit une impression peu favorable. Du reste, un cabbaliste de Livourne, Joseph Ergas, avait reconnu Tesprit sabbatien dans Touvrage que Hayon lui avait soumis et Tavait déclaré dangereux pour les croyances juives. A Venise, Hayon reçut un meilleur accueil des rabbins et des laïques. Il fit Imprimer dans cette ville un opuscule où il déclarait explicitement que le judaïsme acceptait le dogme de la Trinité, non pas la Trinité chrétienne, mais celle qu'avait enseignée Sabbataï. Comme par une sorte de gageure, il mit dans cet écrit les premiers vers d'une chanson obscène répandue en Italie sous le nom de : « La belle Marguerite ». Chose bizarre, le rabbinat de Venise approuva et recommanda cet opuscule, probablement parce qu'il n'en avait pas pris connaissance ou qu'il n'en comprenait pas la portée.

De Venise, Hayon se rendit à Prague, où il fut bientôt entouré d'un groupe important de partisans. Il eut même parmi ses admirateurs le célèbre talmudiste Jonathan Eibeschiîtz. A Prague aussi, Hayon mena une existence de libertin. Pour se procurer

NÉHÉMIA HAYON. • 239

des ressources, il écrivait des amulettes magiques, que ses adliérents achetaient à l^envi. A la fln, il se risqua à demander une approbation pour son livre sur la Trinité à un rabbin de Prague, Naphtali Kohen, à qui il présenta de chaleureuses lettres de recommandation de rabbins italiens qu*il avait fabriquées luimême. Naphtali, sans même jeter un coup d*œil sur l'ouvrage, Tapprouva. Plus tard, quand il apprit la vérité, il regretta amèrement sa légèreté.

Muni de lettres de recommandation dont les unes étaient fausses et les autres avaient été obtenues par ruse, Hayon visita diverses communautés allemandes. A Berlin, il prorua des dissensions qui régnaient alors dans la communauté pour y asseoir solidement son influence. Les Juifs de Berlin étaient, en effet, partagés en deux camps, par suite, ce semble, de la rivalité de deux familles qui toutes deux étaient en relations avec la cour, la famille de la veuve du joaillier royal Licbmann et celle de Markus Hagnus. Pour faire échec à la famille Liebmann, Harkus Magnus avait proposé de construire une grande synagogue et de faire fermer celle que Liebmann avait fondée. C'est à ce moment que Hayon arriva à Berlin. U se déclara pour le parti Liebmann, qui était moins nombreux, mais plus riche. Il acquit ainsi l'appui du rabbin de Berlin, Aron-Benjamln Wolf, gendre de la veuve de Liebmann, et il put enfln faire imprimer son ouvrage hérétique ; il l'intitula Mehemenauta dekola^ « La foi universelle ». Le texte était d'un Sabbatien, peut-être de Sabbataï Cevi lui-même. Hayon y cyouta deux commentaires, où il démontrait avec force arguments empruntés au Zohar et à d'autres ouvrages cabbalistiques la nécessité de croire à un Dieu triple.

Une fois son livre imprimé. Hayon partit pour Amsterdam. La, il devint la cause de violentes discussions entre les Juifs. A son arrivée à Amsterdam, il avait, en effet, exprimé le désir de faire partie de la communauté portugaise, et, en même temps, il avait offert aux administrateurs un exemplaire de son ouvrage pour être [autorisé à le vendre. Un rabbin de Jérusalem, Moïse Haguès, qui séjournait alors à Amsterdam et qui avait eu l'occasion de lire ce livre, le dénonça à Ilakham Cevi Aschkenazi, rabbin de la communauté allemande. Celui-ci le lut à son tour.

et, quand il en eut reconnu les dangereuses tendances, il invita les administrateurs de la communauté portugaise à déclarer Hayon hérétique. Hais Hayon, qui se sentait soutenu, demanda à Haguès d'indiquer exactement les passages qu'il condamnait ou de faire partie d'une commission nommée par l'administration portugaise qui examinerait son ouvrage. Cevi Âschkenazi rejeta les deux propositions.

'^ Les Juifs portugais d'Amsterdam avaient alors à leur tête le

rabbin Salomon Ayllon, qui avait appartenu auparavant au groupe des Sabbatiens de Salonique. Son collègue, Cevi Aschkenazi, qui le soupçonnait d'être encore entaché d'hérésies sabbatiennes, ne lui avait jamais témoigné beaucoup d'égards. De plus, comme Hayon connaissait son passé, il craignait de provoquer Tindiscrétion de cet aventurier en se déclarant contre lui. Il jugea donc prudent de le soutenir. Il réussit à persuader à l'un des membres les plus influents et les plus tenaces de l'administration portugaise, Aron de Pinto, qu'il serait humiliant pour les Juifs portugais de se soumettre à un ordre émanant du rabbin de la communauté aile* mande. Il eut ainsi l'habileté de faire transformer une question religieuse en une question d'amour-propre. De Pinto repoussa énergiquement l'intervention de Cevi Aschkenazi et chargea Ayllon de former une commission de Juifs portugais pour examiner le livre de Hayon.

Pendant que cette commission, manifestement partiale^ délibérait sur l'ouvrage incriminé, Cevi Aschkenazi, appuyé par Moïse Haguès, prononçait l'excommunication contre Hayon et son livre, a parce qu'il avait essayé d'éloigner Israël de son Dieu et d'introduire des dieux étrangers (la Trinité) ». Aucun Juif ne pouvait plus entretenir de relations avec lui, et son livre devait être brûlé. Cette sentence fut imprimée en hébreu et en portugais, et répandue à Amsterdam.

Cet arrêt irrita profondément les Juifs portugais, qui injuriaient et maltraitaient presque Cevi Aschkenazi et Moïse Haguès dans la rue. Celte irritation s'accrut encore quand la commission d'examen eut déclaré que l'ouvrage de Hayon ne contenait aucune assertion hérétique, mais exposait seulement certaines conceptions nouvelles, comme la plupart des livres cabbalistiques. Hayon fut

LUTTE CONTRE HAYON. 241

conduit 6D triomphe à la grande synagogue d'Amsterdam, où l'administration lui rendit les plus grands honneurs.

Cependant, Cevi Asckhenazi reçut de nombreuses adhésions du dehors. Les rabbins dont Hayon avait publié dans son livre les prétendues lettres de recommandation protestèrent qu'elles étaient fausses. Un des rabbins les plus vénérés, Léon Brieli, de Mantone, dévoila le scandaleux passé de Hayon et approuva énergiquemeni la sentence prononcée contre lui par Cevi Aschkenazi. Mais les Portugais s'obstinèrent dans leur erreur, et les dissensions troublèrent cette belle communauté d'Amsterdam, jusqu'alors si unie. Devant l'hostilité violente de la communauté portugaise, Cevi Aschkenazi quitta Amsterdam, soit que de Pinto eût obtenu contre lui un décret d'expulsion, soit volontairement, pour prévenir l'ordre de bannissement dont il se savait menacé (1714).

Même après le départ de Cevi Aschkenazi, de nombreuses protestations contre Hayon affluèrent encore de rabbins d'Allemagne,. d'Italie, de Pologne et même d'Afrique, qui arrachèrent complètetement le masque du protégé de Tadministration portugaise* Celle--ci sentait bien qu'elle s'était trompée, mais, par amourpropre ou par entêtement, elle ne voulait pas en convenir. Pourtant elle reconnaissait qu'il était de toute nécessité pour Hayon de se défendre contre ses accusateurs. Sur ses conseils, il partit donc pour l'Orient, muni d'argent et de lettres de recommandation, pour essayer de faire annulera Constantinople rexcommunication prononcée contre lui par divers rabbins. Le voyage fut pénible ; aucun Juif ne voulait le recevoir dans sa demeure. A Constantinople aussi, les Juifs l'évitaient, mais il réussit, grâce à ses lettres de recommandation, à pénétrer jusqu'à un vizir. Sonbutpourtant ne fut pas atteint. H partit pour la Palestine, où il fut également mal accueilli, revint à Constantinople, et, après plusieurs années de démarches, trois rabbins, sur les instances du vizir, consentirent a rapporter l'arrêt d'excommunication, à condition que Hayon promit que ni dans des sermons, ni dans des livres, il ne toucherait plus a des sujets cabbalistiques. Hayon s'y engagea par serment (1724), et, réconcilié en apparence avec la Synagogue^ il repartit pour l'Allemagne.

Dans l'intervalle, les germes de l'héréSle sabbatienne répandus

en Pologne par Hayyim Malakh, à son retour de la Turquie, avaient porté des fruits. Un important groupe de Sabbatiens s^ctait formé en Podolie. Sous le masque d'une sévère orthodoxie, ces sectaires transgressaient secrètement les prescriptions talmudiques et se livraient à des actes d*une révoltante immoralité. Lorsqu'ils se sentirent assez puissants, ils mirent moins de soin à dissimuler leur conduite. Le collège rabbinique de Lemberg prononça alors solennellement, dans la synagogue, l'excommunication contre eux. Mais cette sentence n'arrêta nullement leur propagande. Leurs chefs envoyèrent (1725) des délégués en Moravie, en ,Bohènie et en Allemagne, pour se mettre en rapport avec les Crypto-sabbatiens de ces pays. Les rabbins étaient loin de se douter que ces mendiants polonais qui parcouraient leurs communautés, rigoureux observateurs du judaïsme rabbinique et savants talmudistes, étaient, en réalité, des émissaires sabbatiens. A la même époque, un écrit cabbalistique fut répandu de Prague dans toute TAllemagne qui afQrmait de nouveau le dogme de la Trinité, raillait les prescriptions talmudiques et plaçait le ZoAar au-dessus de la Tora. On attribuait cet ouvrage à Jonathan Eibeschiitz.

Lorsque le hasard eut amené la découverte de ces agissements et de la publication de ce livre hérétique, le collège rabbinique de Francfort excommunia, à son tour, les Sabbatiens et ordonna à tous les Juifs de dénoncer tout ce qu'ils apprendraient de leurs intrigues ou de leur propagande. D'autres rabbins se joignirent à leurs collègues de Francfort. On voulut même frapper Jonathan Eibeschutz d'excommunication, parce qu'on le savait afQlié a la secte des Crypte -sabbatiens, mais on y renonça par égard pour sa famille, qui était une des plus considérées de la Pologne. Pour ne pas rester suspect, Eibeschiitz lut lui-même à la synagogue la formule d'excommunication contre les Sabbatiens.

Ce fat à ce moment que Hayon revint de Constantinôple. Sans se soucier du serment qu'il avait prêté, il prit de nouveau part aux intrigues sabbatiennes. En même temps, pour se proléger contre ses adversaires, il se rapprocha des chrétiens, injuriant les Juifs, qu'il traitait de a sots, obstinés dans, leur aveuglement >>, et faisant entendre qu'il croyait également a

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)a Trinité. Mais partout la déflance était éveillée contre lui, et il restait seul et abandonné. A Berlin, il inenaça de se convertir au christianisme si on ne venait pas à son aide. Il se traîna misérablement jusqu*à Amsterdam, où il espérait rallumer en partie Tenthousiasme qu*il y avait excité autrefois. Là aussi, il fut déçu. On l'engloba même dans Texcommunication lancée contre tous les Sabbatiens (1726). Désespérant d'exercer dorénavant quelque action en Europe ou en Orient, il s*embarqua pour le nord de l'Afrique, où il mourut. Son (Ils essaya, plus tard, de venger son pitoyable échec en acceptant le baptême et en se faisant le délateur, à la cour pontificale, de ses anciens coreligionnaires.

Parmi ces illuminés et ces charlatans qui, par leurs excentridtés, jetèrent un trouble si profond parmi les Juifs, apparaît une figure d'une puissante séduction et d'une grande originalité. C'est le poète Moïse Hayyim Luzzato (1707-1747), admirablement doué par la nature, qui aurait pu devenir une des gloires du judaïsme, et qui se laissa séduire, à son tour, par les extravagances cabbalistiques. Né à Padoue dans une famille aisée, il apprit très jeune le latin et l'hébreu. Ces deux langues lui furent très utiles, elles lui ouvrirent les trésors de la littérature classique et de nos sublimes Prophètes. Luzzato avait une âme vibrante de poète, qui résonnait harmonieusement à tous les souffles. Son talent était un mélange de force et de pénétrante douceur, où les fantaisies d'une imagination féconde étaient réglées par un sentiment très juste de la mesure. L'hébreu, considéré généralement comme une langue morte, reprit, dans les écrits de Luzzato, de la vie, de la fraîcheur, et une charmante souplesse.

Bien supérieur à Joseph Penso de la Véga, Luzzato composa, lui aussi, à l'âge de dix-sept ans, un drame biblique en vers : « Samson et les Philistins ». Dans cette œuvre de jeunesse, bien des traits faisaient deviner le futur maître. Il n'avait pas encore vingt ans quand il publia en vers cent cinquante psaumes, qui sont une imitation des Psaumes bibliques, et dont la langue est d'une pureté et d'une élégance remarquables. Peu après, il écrivit un second drame : t La Tour élevée » ou « La Sérénité des jgens vertueux >>, en quatre actes, dont la forme remporte de

beaucoup sur le fond, et qui est imité d*auteurs italiens. II man* quait eoeore d^originalité.

La facilité de Luzzato à présenter ses idées ou celles d'autruî sous une forme claire et attrayante, jointe à son habileté à faire des pastiches, causa sa perte. Un jour, il se proposa d'imiter le style du Zohar^ et y réussit. Ce succès le grisa. Il attribua ce talent d'imitation, non pas à une faculté particulière, mais à une faveur toute spéciale de la Providence, et il se persuada, comme autrefois les cabbalistes Karo et Louria, qu'un génie tutélaire (maguid) l'inspirait et lui avait fait la grâce de lui divulguer les mystères de la Cabbale.

Peu après, sa réputation de cabbaliste dépassa les limites de la ville de Padoue, et il fut tout heureux d'être visité un jour par des cabbalistes de Venise. Ce témoignage de déférence raffermit encore dans son mysticisme. Moïse Haguès, qui avait déjà combattu Hayon avec une courageuse énergie, et qui était alors à Altona, menaça Luzzato, avec l'appui de plusieurs rabbins allemands, de l'excommunication s'il ne renonçait pas à ses divagations et à son rôle d'inspiré. Mais Luzzato persista à afQrmer que Dieu l'avait choisi, comme il en avait déjà choisi d'autres avant lui, pour lui dévoiler ses secrets. Pourtant, sur les instances de son maître, Isaïe Hassan, et de trois rabbins de Venise, délégués auprès de lui, il promit de ne plus enseigner ni propager par des livres les doctrines de la Cabbale (juillet 1730).

Luzzato ne tint pas longtemps sa promesse. Attristé par la ruine de son père, qui avait perdu toute sa fortune, et par les dissensions qui régnaient alors dans sa famille, il se plongea de nouveau dans ses rêveries mystiques pour y trouver le calme et la résignation. On racontait aussi qu'il préparait une réplique aux attaques dirigées contre la Cabbale par Léon Modena, rabbin à Venise. Le collège rabbinique de cette ville, qui avait traite jusque-là Luzzato avec une grande modération, se montra plus sévère pour lui; il Texcommunia et condamna ses écrits au feu (1734). La communauté de Padoue aussi cessa de détendre Luzzato. Le malheureux poète, qui s'était si pitoyablement fourvoyé dans le mysticisme, dut abandonner ses vieux parents, sa femme et ses enfants, et partir de Padoue. Pauvre et découragé^

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il se rendit alors à Amsterdam. Il y trouva un accueil cordial auprès des Juifs portugais, qui lui assurèrent un subside annuel. Pour gagner sa vie, il entra comme maître d*hébreu dans la maison d'un riche Juif portugais, Moïse de Chavès. Mais, afin d*étre indépendant, il renonça à ces fonctions, et, comme Spinoza, se mit à polir des verres de lunettes.

Ainsi délivré des soucis matériels^ Luzzato consacra de nouveau ses loisirs à la poésie. A Toccasion du mariage de son ancien élève Jacob de Chavès avec Rahel da Vega Enrlquès, il composa un drame qui était remarquable par la forme, la langue et les idées et avait pour titre hébreu : Layescharim tehila, « Gloire aux hommes de bien ». Dans cette œuvre poétique, qui n*est pas un vrai drame, Luzzato fait paraître en scène et parler de pures abstractions, telles que Tlntelligence et la Sottise, la Droiture et la Méchanceté. Il montre la foule, capricieuse et changeante, se Dant à ceux qui la flattent et la trompent, et repoussant, dans son aveuglement et son ignorance, les conseils de la sagesse; il montre également Tintrigue et l'ambition luttant contre le vrai mérite et réussissant à triompher. Au dénouement, la victoire reste pourtant au Mérite, qui acquiert la reconnaissance et la gloire en sachant obéir à la raison et à la patience.

Cette œuvre, une des plus belles productions de la poésie néohébraïque, fait voir ce que Luzzato aurait pu créer dans ce domaine s'il avait pu s'arracher aux séductions du mysticisme, mais il n*en eut pas la force. Après avoir achevé cette œuvre, et dans Tespoir de pouvoir se consacrer plus complètement et plus librement à la Cabbale, il partit pour la Palestine. A peine arrivé, il fut emporté par la peste, à Tâge de quarante ans (1747). On Tenterra à Tibériade. C'est ainsi que disparut, dans la vigueur de l'âge, un des plus remarquables représentants de la poésie néo-hébraïque, mort, lui aussi, dans la Terre-Sainte, comme le poète Juda Hallévi.

Jusqu'alors, les vrais talmudistes étaient demeurés réfractaires à l'action délétère de la Cabbale. Possédant, d'ordinaire, un jugement sûr, accoutumés à raisonner avec méthode et précision, ils ne s'étaient laissé prendre ni aux fantasmagories de cette fausse science, ni aux hallucinations de quelques illuminés. Les rabbins s'étaient surtout élevés avec énergie contre les sectes sabba-

tiennes et les hérésies qu*elles propageaient. Il se trouva pourtant, à ce moment, un rabbin très considéré qui se lia avec les Sabbatiens, leur accorda son appui et provoqua une lutte quî troubla encore plus profondément le judaTsme de ce temps. Ce rabbin, dont il a été déjà question, fut Eibeschûtz.

Jonathan Eisbeschutz ou Eibeschutzer (né à Cracovie en 1690 et mort à Hambourg en 1764) était originaire d*une famille de cabbalistes. Doué d'une pénétrante sagacité et d'une mémoire prodigieuse, il se distingua, dès sa jeunesse, par retendue et la solidité de ses connaissances talmudiques. Mais la Cabbale aussi Tintéressa, et, pendant son séjour à Prague, il manifesta une vive sympathie pour Néhémia Hayon. Il s'aventura aussi à lire les écrits de Cardoso, quoiqu'ils eussent été déclarés hérétiques. A la fin, il se rallia à cette idée, qui est un des fondements de la doctrine sabbatienne, que le Dieu Tout-Puissant, la cause première, n'a aucune relation avec l'univers, et que c'est une deuxième divinité, appelée le Dieu d'Israël, qui a créé le monde et révélé la Loi du Sinaï. Eibeschiîtz semble même avoir accepté cette autre croyance des Sabbatiens que Sabbataï Cevi, le Messie, avait été l'incarnation de cette deuxième divinité, et que son apparition sur la terre devait avoir pour résultat l'abolition de la Tora

Eibeschiîtz n'osa pourtant pas conformer sa conduite à ses opinions. Il était trop prudent et craignait trop la lutte pour rompre ouvertement avec le judaïsme rabbinique et se déclarer adversaire du Talmud, comme l'avalent fait de nombreux Sabbatiens polonais. D'ailleurs, il aimait réellement la littérature talmudique, qui lui permettait de déployer sa force de dialectique et sa subtilité d'esprit, et où sa compétence et son autorité étaient si grandes. A l'âge de vingt et un ans, il était à la tète d'une école talmudique par laquelle passèrent successivement plusieurs milliers d'élèves. Il savait, en effet, rendre son enseignement attrayant par son ardeur communicative, l'imprévu de ses saillies ot l'originalité de ses interprétations. Ce fut en faveur des services rendus par son école et de l'autorité dont il jouissait, qu'il ne fut pas excommunié en même temps que les autres Sabbatiens, avec lesquels on le savait en étroites relations.

Cependant, ces relations ne lui furent pas entièrement pardon-

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nées. Quand il demanda à être rabbin de Metz, la veuve du rabbin qu'il voulait remplacer se présenta à la réunion des délégués de la communauté pour les supplier de ne pas infliger cet outrage à la mémoire de son mari en lui donnant pour successeur un hérétique. Cette intervention inattendue produisit son efTet ; on nomma Jacob Josua Falk. Mais, quand ce dernier, quelques années plus tard, eut été appelé à Francfort, les partisans d'Eibes* chutz réussirent à le faire élire.

Au moment où. Eibescbiîtz se préparait à aller occuper son poste à Metz, éclata la guerre de la Succession d'Autriche. La France, qui avait fait alliance avec Frédéric II, roi de Prusse, et Tempereur Charles VII contre Timpératrice Marie-Thérèse, avait fait occuper Prague par une armée. Bientôt le bruit, se répandit en Bohême et en Moravie que les Juifs avaient des intelligences cri* minelles avec Tennemi, et, sur bien des points, ils furent en butte aux mauvais traitements de la foule. Un général autrichien qui campait en Moravie, croyant également ou feignant de croire à la trahison des Juifs, exigea des quelques communautés de cette région (1742) de lui envoyer à BrQnn, dans un délai de six jours, une somme de 50,000 florins, ajoutant a qu'en cas de refus, elles seraient pillées et massacrées ». Sur les pressantes démarches de deux Juifs influents de Vienne, le baron d'Aguilar et Issakhar Berousch Eskelès, Marie-Thérèse annula Tordre du général.

Sans songer a la réserve et à la prudence que commandaient alors aux Juifs les soupçons manifestes à leur égard par la population, Jonathan Eibescbiîtz, une fois nommé rabbin de Metz, rendit visite, à Prague, au général français. Il obtint de lui un sauf-conduit pour pouvoir se rendre en sécurité à Metz. Mais les autorités de la ville crurent Eibescbiîtz coupable d'entente secrète avec Tennemi, et, dès que Tarmée française eut quitté Prague, elles ouviirent une enquête contre lui et mirent ses biens soUs séquestre. Plus tard, tous les Juifs de Bohême et de Moravie furent accusés de trahison. Par deux décrets, rendus en 1744 contre les Juifs de Bohême et en 1745 contre ceux de Aloravie, Marie-Thérèse ordonna leur expulsion a bref délai, a pour des motifs très sérieux ».

L'ordre de l'impératrice reçut immédiatement un commence-

ment d'exécution. Les Juifs de Prague, au nombre de près de \iûgt mille, durent quitter la ville en plein hiver; ils s'établirent provisoirement dans les villages environnants. Mais où chercher une résidence définitive ? Au xviii* siècle, les souverains n'étaient plus empressés, comme autrefois, à attirer dans leurs pays les capitalistes juifs. Du reste, les expulsés avaient perdu pendant la guerre une grande partie de leur fortune. Comme Eibeschutz sentait qu'il avait une part de responsabilité dans l'exil des Juifs de Bohème, il s'efforça de leur venir en aide. De Metz, il demanda des secours pour eux aux communautés de Bordeaux et de Bayonne, et il sollicita la communauté de Rome de plaider leur cause auprès du pape, mais il parait n'avoir abouti à aucun résultat sérieux. Les démarches du baron d'Aguilar, de Berousch Eskelès et d'autres « Juifs de cour » de Vienne, semblent avoir été plus efQcaces. Des chrétiens influents, les ambassadeurs de Hollande, d'Angleterre et d'autres pays consentirent également à s'entremettre en leur faveur. Après de longs pourparlers, et quand il eut été prouvé que l'accusation de trahison ne reposait sur aucun fondement sérieux, l'impératrice Marie-Thérèse prolongea de dix ans le droit de séjour des Juifs en Bohême et en Moravie, < parce que leur départ causerait au pays un dommage de plusieurs millions ». Elle leur imposa pourtant des conditions assez dures. Le nombre des familles admises à résider dans le pays fut strictement limité : en Bohême, environ vingt mille chefs de famille, ou « famlliants », comme on les appelait, et cinq mille cent en Moravie. Seul, l'ainé de chaque famille avait le droit de se marier. De plus, les Juifs devaient verser au Trésor une somme annuelle de 200,000 florins. Ces restrictions furent maintenues jusqu'à la Révolution de 1848. Eibeschutz, à tort ou a raison, fut déclaré coupable de trahison, et on lui interdit l'accès du territoire autrichien.

Dans les premiers temps de son séjour à Metz, Eibeschiitz avait su gagner le respect et Taffection de sa communauté. Ces sentiments se modifièrent peu à'peu, et quand le poste rabbinique des Trois-Communautés (Âltona, Hambourg et Wandsbeck) devint vacant, il le brigua. Grâce à sa réputation de savant talmudiste et aussi de thaumaturge, il fut élu. Comme les Juifs de ces villes

LES AMULETTES D'EIBESCHUTZ. 249

avaient coeore leur propre juridicUon civile, ils avaient besoin â*un rabbin qui fût familiarisé avec les lois rabbiniques, et, sous ce rapport, Eibeschiltz leur convenait infiniment mieux que tout autre. Mais on eût dit qu'avec lui un mauvais esprit était entré à Altona (septembre 1750), car, après son arrivée, un vent de discorde souffla, non seulement sur les Trois-Communautés, mais sur tous les Juifs d'Allemagne et de Pologne. Mais, s'il est vrai qu'il fut le principal coupable, la responsabilité de ces troubles ne lui appartient pourtant pas tout entière.

Au moment où il fut nommé rabbin des Trois-Communautés, il y régnait une vraie panique. Dans l'espace d'un an, nombre de jeunes femmes étaient mortes en couches. Aussi attendait-on avec une vive impatience l'arrivée du nouveau rabbin, parce qu'on espérait qu'il réussirait à mettre en fuite l'ange exterminateur qui avait déjà fait tant de victimes. A cette époque, tout rabbin était un peu considéré comme un magicien qui sait préserver de tous les maux ; mais on attendait encore bien plus de Jonathan Eibeschutz, talmudiste célèbre et thaumaturge avéré. Celui-ci ne pouvait pas ne pas essayer de calmer ces craintes. Il écrivit donc des amulettes et usa d'autres jongleries pour guérir les malades. Il avait, du reste, déjà distribué des amulettes analogues à Metz.

Tout à coup, le bruit se répandit à Altona que l'inscription des amulettes d'Eibeschiitz avait un caractère hérétique. On en ouvrit alors une et l'on y trouva les mots suivants : a Dieu d'Israël, toi qui demeures dans la gloire de ta puissance (expression cabballstique), en faveur du mérite de ton serviteur Sabbataï Cevi, daigne envoyer la guérison à cette femme , afin que ton nom et celui du Messie Sabbataï Cevi soient sanctifiés sur la terre. » Les lettres de certains mots étaient transposées, ou une lettre était parfois mise pour une autre, mais il n'était pas difficile de trouver la clef de ces rébus.

Il y avait alors à Altona un rabbin qui n'exerçait pas de fonctions officielles, mais qui jouissait d'une certaine considération : c'était Jacob Emden, fils de Cevi Aschkenazi. Lorsqu'il eut connaissance de ces amulettes, il en conclut que Jonathan Eibeschijtz continuait d'être affilié à l'hérésie sabbatienne. Il hésita d'abord à entrer en lutte avec un talmudiste dont l'autorité était si

grande et dont les disciples, au nombre de plusieurs milliers, occupaient partout des situations influentes comme rabbins, administrateurs ou hommes privés. Pourtant, cette afl*aire lui paraissait trop grave pour qu*il pût garder le silence. Il proclama donc, dans la synagogue établie dans sa maison, le contenu des amulettes distribuées par Eibeschutz et il accusa ouvertement Fautelir de cette inscription d'hérésie sabbatienne. Il ajouta que ce n*était peut-être pas Eibeschijtz qui avait rédigé cette formule, mais qu*il était trop compromis pour ne pas devoir des explica* tiens publiques à sa communauté. Froissés par cette mise en demeure d'Emden, les administrateurs des Trois-Communautés prirent le parti de leur rabbin et intimèrent à son dénonciateur Tordre de quitter la ville. Emden, qui était autorisé, par un privilège royal, a diriger une imprimerie à Âltona, refusa d*obéir. Soumis alors a toute sorte de vexations et de persécutions, il s'exaspéra de plus en plus dans cette lutte inégale. Il était sur le point de succomber, quand on envoya de Metz des amulettes qu'Eibeschutz reconnaissait avoir écrites et distribuées, et où Sabbataï Cevi était explicitement reconnu comme le Messie.

La querelle recommença plus violente et prit une extensiori considérable. En Allemagne comme en Pologne, on discuta vivement la question des amulettes, et bien des communautés se divisèrent en deux camps. Au synode des < Quatre-Pays », en Pologne', on en vint presque aux mains. Partisans et adversaires s'excommuniaient réciproquement. On ne craignit même pas de faire appel à Tintervention du roi de Danemark , Frédéric V, qui fut informé des agissements des administrateurs à regard de Jacob Emden, et à qui on soumit une traduction allemande, dûment légalisée, de la formule incriminée. Le roi infligea une amende aux administrateurs et enjoignit à Eibeschiitz de se justifier de Taccusation d'hérésie portée contre lui. Celui-ci réussit à modifler en sa faveur les dispositions du roi, qui défendit alors (février 1753) de continuer les discussions relatives aux amulettes et confirma Eibeschiitz dans ses fonctions do rabbin .

Pour obtenir ce résultat, Eibeschiitz s'était servi de moyens que beaucoup de. ses partisans mêmes désapprouvèrent. D'an* ciens administrateurs, autrefois ses amis, se déclarèrent contre

CONDUITE AMBIGUË D'EIBESCHUTZ. 251

lui. De nouveau on se plaignit de lui au roi. On lui reprochait de fomenter des troubles dans la communauté et de se montrer d'une révoltante partialité dans les procès qu'il jugeait, donnant toujours raison à ses partisans. Le roi se décida à demander un mémoire sur cette afTaire à des professeurs et des théologiens qui Bavaient Thébreu (1755).

Dn de ces savants, le pasteur David-Frédéric Megerlin, se prononça en faveur d'Eibeschîitz, mais de telle façon qu'il le rendit encore plus suspect aux yeux des Juifs. Selon lui, les lettres mystérieuses des amulettes appliquées à Sabbataï Cevi étaient tout simplement une allusion mystique à Jésus-Christ. Il affirmait aussi qu'Eibeschiltz était attaché secrètement au christianisme, mais n'osait pas le déclarer publiquement. Il demandait donc au roi de protéger Eibeschutz contre ses persécuteurs, et surtout contre Emden, qui haïssait en lui le chrétien, comme son père, pour le même motif, avait hal Néhémia Hayon. Megerlin engagea très sérieusement Eibeschutz à jeter le masque et à se faire baptiser. En même temps, il adressa un appel à tous les Juifs pour les inviter à organiser un synode qui proclamerait la vérité du christianisme.

Par devoir, et pour sauvegarder sa dignité, Eibeschijtz aurait dû protester énergiquement contre les allégations de Megerlin, au risque de s'aliéner la faveur du roi. Mais, dans son intérêt, il préféra laisser dire qu'au fond du cœur il était chrétien. Quelque absurde qu'elle fût, l'argumentation de Megerlin convainquit Frédéric V. Eibeschutz fut maintenu dans ses fonctions de rabbin, et la communauté d'Altona reçut l'ordre de lui obéir (1756). Le sénat de Hambourg aussi le reconnut de nouveau comme rabbin de la communauté allemande. Ainsi, cette longue lutte de six ans, qui avait excité les plus vives passions dans les communautés juives, depuis la Lorraine jusqu'en Podolie et depuis le Pô jusqu'à l'Elbe, se termina par le triomphe d'Eibeschûtz.

Comme pour donner un démenti aux assertions d'Eibeschûtz, qui avait aflirmé qu'il n'existait plus de Sabbatiens, ces sectaires recommencèrent à ce moment leur agitation en Podolie. Ils avaient eu la chance de trouver un chef plein d'audace et d'initiative, qui sut les grouper en un parti puissant, recruta un

nombre considérable de nouveaux adeptes et remua de fond en comble le judaïsme polonais. Ce chef était le fameux Jacob Frank, de son vrai nom Yanklew Leïbowitz (1720-1791), bien plus habile et de caractère plus aventureux que Hayoïk Déjà dans sa jeunesse, il s'entendait à éblouir les gens, et il se vantait lui-même d*avoir trompé son père. Né en Galicie, il était allé en Turquie. A Salonique, il s*était lié avec la secte mi-juive, mi-musulmane, des Donméh, et il s'était fait Turc, comme il devait se faire plus tard catholique romain et catholique grec. Lorsque son intérêt le lui commandait, il n*hésitait pas à changer de religion. A cause de son séjour en Turquie, on lui avait donné le nom de Frank ou Prenk.

Peu familiarisé avec la littérature talmudique, Frank connaissait bien la Cabbale. Selon lui, les différents Messies qui s'étaient succédé n'avaient pas été des imposteurs^ mais avaient incarné successivement la même âme. Le roi David, le prophète Élie, Mohamet, Sabbataï Cevi et ses successeurs avaient été, au fond, une seule et même personnalité qui avait revêtu diverses formes. Il affirmait que lui aussi était une nouvelle incarnation du Messie. Il fut secondé parles circonstances, car il entra en possession d'une certaine fortune et il put épouser une femme charmante de Nicopolis, qui lui fut très utile pour augmenter le nombre de ses adhérents. Peu à peu, il réunit autour de lui un petit groupe de Juifs de Turquie et de Valachie qui partageaient ses croyances et le vénéraient comme le Messie.

Informé probablement des discussions qui avaient éclaté parmi les Juifs de Pologne à la suite de l'affaire des amulettes d'Eibeschiîtz, il parut tout à coup dans ce pays et se mit en rapport avec les Sabbatiens clandestins, qui étaient alors assez nombreux en Podolie. Il se présenta mystérieusement à eux comme le successeur de Sabbataï Cevi, ou plutôt comme l'incarnation de l'ancien chef sabbalien Berakhia. Il se faisait appeler par ses adhérents a le saint seigneur », et il leur laissait croire qu'il opérait des miracles. Ils étaient tellement convaincus de sa nature divine qu'ils lui adressaient des prières mystiques, dans la langue du Zohar. Peu à peu, les Sabbatiens de Podolie, sous l'impulsion de Frank, formèrent une secte particulière qu'on appela les Frankistes. Leur chef leur enseignait une morale toute spéciale.

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