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BLANCHE DE FRANCE

ROMANS DE Du roman

MŒURS d'aventure eût pu se dégager aussi, et plus aisément encore, le roman de mœurs : il suffisait, pour qu'il en fût ainsi, d'étendre à toute la réalité vivante l'esprit d'observation, qui ne s'était guère appliqué jusque-là qu'aux objets matériels, de remplacer les fantasques imbroglios par le récit d'événements vraisemblables et la^ peinture de caractères naturels et vrais. Déjà quelques essais avaient été faits en ce sens, et nous avons pu signaler, dans Joufroi, dans Guillaume de Dôle, dans VEscoufle, quelques scènes familières vraiment prises sur le vif. D'autres devaient suivre, dont certains, nous allons le voir, furent plus qu'honorables. Sans doute, le fond, généralement emprunté au folk-lore, est fort romanesque; mais l'action est située dans un milieu moderne, bien connu des auteurs, et dont ils s'efforcent de rendre de leur mieux la physionomie ; beaucoup affectent même de mettre en scène des personnages contemporains, des princes, des grands, appartenant à la génération antérieure, ou même à la leur propre, qui ne devaient pas toujours être très flattés du rôle qui leur était attribué. Ce qui manque trop souvent encore, c'est l'art de nuancer les caractères, de montrer les passions évoluant selon les péripéties de l'action ; les réminiscences, les clichés tiennent encore trop de place au détriment de l'analyse, rarement précise et personnelle. En revanche, ce qui est vu est bien vu; nous retrouvons ici les qualités d'observation et de style qui font le prix des fabliaux, mais appliquées à im monde plus élégant, à des mœurs plus raffinées. Volontiers

nos auteurs affirment qu'on peut tirer de leurs œuvres un grand profit :

Qui a beaus dis vuet bien entendre De romans, moût i puet aprendrc.

Pour qu'il les vueille retenir (a) (i)

Il ne s'agit point, évidemment, d'enseignements moraux, que la matière, frivole ou scabreuse, ne comportait guère, mais d'enseignements mondains ; ce qu'ils nous montrent, en effet, c'est comment agissent et parlent, en des circonstances délicates, les gens du bel air ; ces romans, tout pleins de subtiles dissertations, de propos raffinés, ressemblent fort, à certains égards, à ceux de Mlle de Scudéry ou de Mme de La Fayette : on a toujours aimé, en France, ces peintures de la vie de salon, ces modèles de langage disert et choisi.

LE <( LAI DE Quelques-uns de ces récits, et ce sont les plus agréables,

L'OMBRE » sont vraiment faits avec rien, comme certains de nos chefsd'œuvre classiques (2). Ainsi en est-il du Lai de V Ombre, dont le récent éditeur, M. J. Bédier, a bien fait ressortir le charme discret et la fine psychologie : dans le même pays vivaient un chevaUer accompli et une dame, merveilleusement belle et sage. Le chevalier, qui n'avait eu jusque-là que de banales aventures, sent son cœur s'ouvrir au véritable amour. Après avoir souffert quelque temps en silence, il se décide à brûler ses vaisseaux : il va rendre visite à la dame, qui, le connaissant à peine, l'accueille avec une politesse assez froide et refuse de prendre au sérieux ses protestations d'amour, d'écouter des prières de plus en plus pressantes. Avant de prendre congé, il a réussi toutefois, sans qu'elle s'en doutât, à lui passer au doigt un anneau de prix. Elle s'en aperçoit, s'irrite, fait revenir le chevalier, et, assise près de lui sur la margelle du puits, dans la cour de son château, lui ordonne de reprendre l'anneau. C'est en vain qu'il supplie et se lamente ; il lui faut obéir :

Regardant l'anneau tendrement : « Certes, dit-il, son or ne s'est point terni pour avoir orné si jolie main. » La dame sourit, croyant qu'il allait le remettre à son doigt. Mais il fit alors chose très sage, qui depuis lui procura grande joie : accoudé sur le puits, contemplant, dans l'eau peu profonde, belle et claire, l'image de sa dame : ^^ Sachez, dit-il, que je ne le remporterai pas d'ici ; il sera pour ma douce amie, pour celle que j'aime le plus après vous. — Dieu, fait-elle, nous sommes seuls ici : où

(a) Pourvu que...

(i) Lai du Conseil, v. 1-3 ; mêmes prétentions, plus nettement affichées encore, au début de la Comtesse d^ Anjou.

(2) Les plus courts se donnent souvent le nom de lais, bien qu'ils ne ressemblent aux lais de Bretagne que par cette brièveté même ; le mot ne désigne plus, à l'époque qui nous occupe, qu'im petit récit en vers sentimental et gracieux.

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

donc la trouverez-vous ? — Par mon chef, elle vous sera vite montrée, la belle, la gente qui aura mon anneau. — Où donc est-elle? — La voilà : c'est votre belle ombre qui l'attend... Tenez, ajoute-t-il, ma douce amie ! Puisque ma dame n'en veut pas, vous le prendrez, vous, sans faire de contestation. » L'eau, quand l'anneau y tomba, se troubla un peu et l'ombre s'effaça.

La dame, émue plus qu'elle ne voulait le paraître, s'émerveille de cette ingénieuse tendresse :

Tendant au chevalier son propre anneau : « Bel ami, ces doux mots, cet acte joli ont rapproché mon cœur du vôtre ; en échange du don fait à mon ombre, prenez cet anneau, comme de votre amie, et mettez-le à votre doigt : je suis sûre que vous ne l'aimerez pas moins, quoiqu'il soit moms beau.

Quant au dénouement, l'auteur nous le laisse deviner : « Ce sont choses, dit-il, qui ne me regardent pas (i). »

A CHATELAINE f DE VERGI »

La Châtelaine de Vergi, im autre petit chef-d'œuvre, déroule, en moins d'un millier de vers, un petit drame rapide et poignant. ^ La dame de Vergi, nièce d'un duc de Bourgogne, aimait en secret, car elle était mariée, un chevalier preux et hardi et si plein de « valeur » que la duchesse s'en éprit. Ayant vu ses avances repoussées, celle-ci l'accuse auprès de son mari d'avoir osé la requérir d'amour. Forcé de se disculper, le chevalier avoue au duc la vérité, et, pour achever de le convaincre, le fait assister à l'un de ses rendez-vous avec son amie. Pressé de questions par sa femme, le duc ne peut se tenir de tout lui raconter; jalouse et furieuse d'avoir été dédaignée pour ime rivale de condition inférieure, elle humilie celle-ci en public, dans une fête, en la félicitant ironiquement de son bonheur. L'amante, persuadée

LE « LAI DE l'ombre ».

(i) Le Lai du Conseil est une œuvre moins nuancée et moins fine, mais qui procède de la même veine : une dame, requise d'amour par trois chevaliers, pourvus de qualités et de défauts divers, demande

que son ami l'a trahie et délaissée pour la duchesse même, s'enfuit, éperdue, dans une chambre basse où, après avoir exhalé son désespoir, elle tombe pâmée et meurt, tandis que la fête, dans la grand'salle, bat son plein. Une suivante, qui

avait entendu ses plaintes, vient expliquer cette mort soudaine ; l'amant, atterré, décroche une épée et s'en perce le cœur. De sa poitrine le duc arrache cette épée, et, courant droit à sa femme, sans un mot, l'abat à ses pieds, vengeant d'im coup les deux victimes. Tout cela est raconté avec tant de naturel et un tel accent de vérité qu'on a soupçonné l'auteur d'avoir exploité, dans un « roman à clef », un récent drame de famille : opinion fort invraisemblable, et pour bien des raisons (i). Mais ce dont il faut surtout louer le poète inconnu, et d'autant plus vivement que ce don était alors plus rare, c'est (' d'avoir su nuancer les caractères de ses personnages et exprimer excellemment leurs diverses passions, l'amour si profond, si tendre et si délicat de la châtelaine, l'attitude loyale et chevaleresque de son amant, la droiture, la noblesse et aussi, on peut bien le dire, la faiblesse du duc, enfin la jalousie féroce et vive, la haine implacable de la duchesse... Les auteurs modernes n'offrent rien de supérieur à ce délicieux roman, comme analyse du cœur humain et comme étude de psychologie amoureuse (2) ». Deux autres romans un peu postérieurs, le Châ- LA VIE DE CHATEAU telaifi de Coud (vers 1280-90) et la Comtesse d'Anjou,

« conseil » à un quatrième, dont les propos lui semblent si pleins de sens et d'agrément que c'est à lui qu'elle offre la ceinture que se disputaient les trois autres. Le Lai de VOiselet, que Rigaut, archevêque de Rouen, raconta un jour à saint Louis, pour endormir la douleur que lui causait la mort de son fils aîné, est un véritable bijou ; il procède d'un apologue oriental, remanié avec une originalité d'invention, un sens de la mesure et une grâce de style, que G. Paris a très finement fait ressortir (Légendes du moyen âge, p. 223).

(i) Cette opinion a été soutenue sans réserve par G. Raynaud ; M. Ch.-V. Langlois {la Société française au treizième siècle, p. 223), sans la repousser absolvunent, a formulé contre elle de sérieuses objections.

(2) G. Raynaud, introd. à sa première édition (Romania, XXI, 151).

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

celui-ci écrit en 1316 pour Pierre de Chambli, seigneur de Viarmes, par un notaire de l'hôtel du Roi nommé Jean Maillart, sont d'autres spécimens du même genre et nous y retrouvons quelques-unes des mêmes qualités, mais fort atténuées par une prolixité qui confine, dans le second, au délayage (i).

On peut s'étonner que ce genre, qui était loin d'avoir donné tous ses fruits, et qui offrait tant de ressources, se soit brusquement éteint au début du quatorzième siècle. A la vérité, il n'avait jamais conquis la faveur du grand public ; de toutes les œuvres que je viens de citer, la seule qui ait vraiment obtenu une large diffusion est la Châtelaine de Vergi. C'est que des récits de quelques centaines de vers étaient de bien faibles armes contre les mornes heures d'ennui qui assombrissaient la vie de château. Le public, encore peu raffiné dans l'ensemble, peu enclin à chercher dans la lecture un aliment pour la réflexion, mettait d'ordinaire la quantité au-dessus de la qualité ; et c'est aussi sur la quantité de la marchandise fournie que se réglait la rémunération dont vivaient les auteurs. Enfin, la principale raison de cette éclipse fut le succès de plus en plus vif qui fut réservé, au moins à partir du milieu du treizième siècle, aux romans en prose.

LE ROMAN La prose n'était pas seulement une forme plus libre et plus

EN PROSE souple, à l'abri du fléau des formules et des chevilles, elle apparaissait aussi, depuis qu'elle avait conquis l'histoire, comme propre aux œuvres sérieuses et instructives : les romanciers s'imaginaient donc, en l'employant, donner aux leurs plus de poids et comme un cachet de véracité. La substitution de la prose au vers est, dans notre histoire littéraire, un fait capital et qui mérite qu'on s'y arrête.

TT E ROMAN DE Lc roman de Lancelot, qui fiit écrit en Champagne

X^ « LANCELOT » q^xiq 121 5 et 1225, ^st probablement le premier en date des grands romans en prose (2) ; il est certainement le premier par son importance, car c'est lui qui détermina cette nouvelle orientation de la littérature narrative. De

(i) Voy. G. Paris, dans Histoire littéraire de la France, t. XXXI, p. 318 et suiv. (2) Hélinand (mort en 1229) nous apprend que les exemplaires complets en étaient de son temps très rares et recherchés des grands. L'auteur d'une histoire de Philippe- Auguste, compilée d'après des sources

ce succès il est mutile de donner des preuves détaillées, mais il est d'autant plus nécessaire de chercher à se l'expliquer qu'il nous surprend davantage : l'œuvre en effet ne nous effraie pas seulement par l'énormité de ses dimensions (l'édition complète, qui vient enfin d'en être donnée, ne remplit pas moins de sept volumes in-4" formant un total de deux mille huit cents pages), il nous déconcerte par une incohérence dont la sèche analyse qui va suivre donnera ime suffisante idée (i).

Le prologue est d'une solennité impressionnante. Dans la nuit du jeudi au vendredi saint de l'an 717 un saint ermite de Grande-Bretagne avait eu dans sa solitude un songe : un ange lui était apparu et lui avait remis un petit livre, pas plus grand que la paume de la main, en lui ordonnant de le transcrire : c'est cette copie d'une œuvre divine que le lecteur a sous les yeux. Ne nous hâtons pas de crier au blasphème :

l'auteur veut simplement nous persuader que son œuvre a une haute portée, et que nous devons la méditer soigneusement.

La première partie (Histoire du Graal) nous dit ce qu'était le « saint vaisseau », qui avait servi à la célé-

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