INTRODUCTION
LA LANGUE ET LA LITTÉRATURE FRANÇAISES DES ORIGINES A LA FIN DU ONZIÈME SIÈCLE
/. La Gaule romanisée. Le sort des idiomes indigènes. — La langue romane rustique. Influences germaniques sur la langue et la littérature. — Les jongleurs et leur répertoire. — //. Les plus anciens monuments littéraires.
N a dit plus haut (i) avec quel empressement la Gaule, en dépit de résistances locales et passagères, avait accepté la domination de ses vainqueurs, comment elle avait mis à profit, pendant trois siècles environ, le bienfait de la paix romaine. Attirés, ici par la douceur du climat, là par la beauté des sites ou la fertilité du sol, les conquérants y étaient accourus en foule et beaucoup s'y étaient fixés. Les plus riches avaient édifié de somptueuses villas, dont les dépendances, peuplées de clients.
(i) Histoire politique, t. I, Première partie, chapitre III
de fournisseurs, de colons, s'étaient transformées en bourgades, où se mêlaient étroitement immigrés et autochtones, bientôt confondus en une population homogène, vivant de la même vie, religieuse, morale et intellectuelle.
LE SORT La langue même, ce palladium des nationalités
DES IDIOMES INDIGÈNES vaincues, qui, de nos jours, en a sauvé ou ressuscité un si grand nombre, n'avait pas résisté à cette lente et pacifique infiltration. Au Sud-ouest, l'idiome parlé par les Aquitains avait été refoulé jusqu'au pied des Pyrénées et réduit à un domaine très restreint ; les dialectes ligures parlés au Sud-est, les dialectes celtiques parlés entre le Rhin et la Garonne étaient bien près de s'éteindre au moment où se produisirent les grandes invasions (i). En s'éteignant ils n'ont laissé que fort peu de traces : dans notre lexique, il n'y a pas plus de trente mots dont l'origine celtique soit assurée, pas plus d'une vingtaine d'autres pour lesquels cette origine soit probable (2). Presque tous désignent des produits du sol ou de l'industrie, qui n'avaient pas en latin de nom exactement correspondant ; parmi eux on ne relève ni un adjectif ni un verbe : preuve évidente de l'énorme ascendant qu'avait tout de suite exercé la langue nouvelle. L'histoire ne connaît aucun autre exemple d'une assimilation aussi rapide, aussi complète.
LA LANGUE ET LA UTTÉRATURE Ccttc laugue ressemblait évidemment fort
DES GALLO-ROMAINS peu à Celle de Cicéron ou de Sénèque. Le latin
importé en Gaule, comme dans les autres pays conquis, par les soldats, les colons, les commerçants était très différent de la langue littéraire dans sa prononciation, son vocabulaire et sa syntaxe, et il n'avait cessé, sous les divers climats où il avait été transplanté, de s'en éloigner de plus en plus. « Le latin d'aujourd'hui, dit saint Jérôme, varie selon les temps et les lieux. » Mais de ces variétés dialectales qui devaient, dès lors, affecter le latin de la Gaule, comme celui du reste de la « Romania », nous ne pouvons rien savoir avec précision, les écrivains d'alors maniant la langue littéraire avec assez de maîtrise pour éviter les vulgarismes ou provincialismes.
Quant à la littérature, elle était devenue une simple province de la littérature latine ; Ausone, Rutilius, Prosper d'Aquitaine peuvent avoir leur originalité ; mais on a peine à saisir entre eux un air de famille tel que celui qui rapproche, par exemple,
(i) Même en Armorique, où le celtique a été réimporté au sixième et au septième siècle par des habitants du pays de Galles et du Sud de l'Angleterre fuyant les envahisseurs saxons. (2) L'étude des patois permettrait à peine d'accroître ce chiffre de quelques imités.