CHAPITRE TREIZIÈME
UEspagne souffre, depuis un demi-siècle, de ce mal des révolutions que lui a inoculé la France. Est-ce un progrès, une transition vers un avenir meilleur? On voudrait le croire, mais on est effrayé, inquiet, de ce qu'on est convenu d'appeler les libertés modernes. Il se mêle à ce développement social de tels excès, de tels malheurs, des passions si violentes et si perverses, que beaucoup de bons esprits se découragent, maudissent la liberté devenue licence, et se rerusent à voir un progrès dans ce qui produit tant de malheurs privés et publics.
Le fait est que l'Espagne, depuis le commencement du siècle, présente le plus désolant spectacle. Après les violences que lui fit subir la France sous Napoléon I*% elle a été la proie des partis, des ambitions rivales, des coups d'état militaires, des guerres civiles longues et acharnées. On peut dire que la révolution y est en permanence. La déviation du principe d'hérédité dans la succession à la couronne y a été la cause principale de ces agitations et de ces luttes, car l'esprit révolutionnaire n'est qu'à la surface, et l'esprit monarchique reste au fond très-vivacc. Ceux qui veulent la pousser hors de ce principe ne comprennent pas qu'on ne peut faire oublier à un peuple d'un seul coup toutes ses traditions, ses habitudes, ses mœurs, ses institutions, en un mot tout son passé historique. Ces changements brusques, violents, contre nature, sont contraires au progrès véritable : ils l'entravent au lieu de le servir. Nous comprenons pour les sociétés humaines les évolutions, non les révolutions. L'humanité ne peut rester stalionnaire, pasplus que l'individu ; le mouvement, l'action est le propre de la vie. Mais de même que le développement successif, normal, constitue l'état de santé, et que la maladie, révolution organique, tend à détruire l'être vivant.
ut LITTÉRATURE ESPAGNOLE.
ainsi, pour une nation, ie progrès consiste dans Yivolution naturelle de sa force active, sous le rapport matériel, intellectuel, moral et religieux; mais toute secousse trop forte, tout mouvement précipité , toute révolution en un mot ne produit que le désordre , altère les forces vitales, jette la perturbation dans le corps social, et fait reculer au lieu de faire avancer. Tout se tient et s*enchaine dans la vie d'un peuple, l'avenir doit être greffé sur le passé : ainsi, dans le paratonnerre, une solution de continuité, au lieu de préserver l'édifice, détermine l'éclat de la foudre et le pulvérise. A l'appui de ces réflexions, nous pourrions invoquer l'expérience et l'autorité de l'histoire; mais nous laissons au lecteur le soin d'en faire l'application comme d'en tirer les conséquences.
La nation espagnole, si originale, si forte, si vivace, si glorieuse par son histoire et son esprit patriotique, mérite d'exciter toutes nos sympathies. Quel pays a un sol plus riche , plus varié , plus fécond , un ciel plus doux et plus pur, un cadre géographique mieux dessiné et mieux garanti , une population plus intelligente et mieux douée sous tous les rapports? On la dit indolente : mais ce défaut tient à une grande vertu, la sobriété; avec plus de besoins, elle aurait plus d'activité, mais peut-être moins de vertu. On la dit superstitieuse : mais la foi simple, naïve , la foi du charbonnier n'est-elle pas préférable à ce froid rationalisme qui n'a d'autre refuge que la négation 7 L'ignorance est sans doute un mal, et nous appelons de tous nos vonix la lumière qui la dissipe ; mais il n'y a que la mauvaise foi ou un préjugé absurde qui puisse soutenir que la foi religieuse soit incompatible avec la raison; l'une et l'autre doivent aspirer à la vérité, en se prêtant un mutuel appui; et s'il faut que l'une prédomine, le choix ne saurait être