CHAPITRE m
FORMATION DE LA POÉSIE ITALIEmiE
Iroitation des troubadours.
Importnnce du nii ieu politique. — La ville de Florence.
luUucnce de la France du nord. — Uronetto Latini.
Le» progrès mêmes de l'instruction cléricale retardèrent la naissance de la litiérature italienne. Toute la sève du
d(^dtésà Charlema^no. Il srmMe que dans certains manuscrits, aujonrd*liiii perdiie. vc> vvr» s'cjovaifiil au nombre de 664. de 1096 et même de 16a.) Vo r TiralNiS4 Jii. .V uria UeUa UtUr. ilal., 111, p. 1, p. 395.
1. Tiraboaclii, l V p. I.H. 160, et H. Hallam, Histoire de la UtUrature^ t. l,p 19 (irai, inuiç.).
2. L*iine cnlreiirisf |>ai- les ordres de FrM^ric H. Tautre sons la direction de saint Thmiias. IIii<^ Iroisièine traduction fut faite OLCOre, en llalie. à lépoque dt- lu litMiais ancc. d^nprèf li* vœu de Nicolas V,
S. « Uiinam la Averntnn f,aii poise», disait t*un d*eax à Pétrarque^
»r .'. . . Ti
talent se portait vers la langue latine, que les hommes instruits voulaient toujours, dans leurs regrets orgueilleux, regarder comme la langue nationale. La poésie ellemême, quand elle ne s'exprimait pas en hexamètres demibarbares, conservait encore ses dédains et ses préférences. Les chantres provençaux avaient pénétré en Lombardie par suite des relations politiques qui unirent la noblesse des deux pays. Les troubadours étaient accueillis et fêtés dans les cours féodales de Montferrat, d'Esté, de Vérone et de Malaspina : séduite par leur succès, la poésie italienne se prit à parler leur langue; elle perdit un temps précieux à suivre cette mode étrangère : de plus elle contracta, à l'école de ces dangereux maîtres, ces funestes habitudes de faux goiClt et de fade galanterie dont elle put difficilement se débarrasser même dans ses plus beaux jours *.
Mais quoique entrée la dernière des contrées de l'Europe dans la carrière de la poésie, l'Italie semblait prédestinée à y devancer toutes les autres. La lumière de la civilisation antique s'était moins éclipsée pour elle. Les invasions des barbares y avaient été moins sauvages; le système muni^ cipal avait concentré la vie sociale dans le sein de ses villes, où la féodalité l'avait moins facilement atteinte. L'industrie, le commerce, y renaissaient rapidement, et en même temps l'opulence et l'activité. La longue lutte de ' l'empire et de la papauté, l'insurrection glorieuse de la ligue lombarde. Milan deux fois ruiné, deux fois renaissant de ses cendres, Théroîque bataille de Legnano, la démocratie triomphant à la paix de Constance, les dissensions mêmes des vainqueurs, ces guerres intestines si
ui videres quanto ille tuit his nugaloribus major sU, » Mém. de Pélr., . tome 111. page 759.
1. Nous prions le lecteur de vouloir bien se reporter pour ce qui regarde la poésie des troubadours^ au chapitre xu de notre Histoire th la Utiéraiure française.
déplorables pour la prospérité de l'Italie, si fécondes en grands caractères et en grandes actions, tout agitait profondément les âmes et les éveillait aux nobles pensées. D'ailleurs des souvenirs historiques, des ruines éloquentes entretenaient dans les cœurs une vague fierté, un retentissement lointain d'enthousiasme. Il y avait dans la race ita~ lienne une poésie latente, tenue pour ainsi dire en suspension dansles juasses populaires. Il ne fallait qu'un homme de génie pour la précipiter. Joignez à cela l'éternelle poésie du climat, les fêles splendides d'un beau ciel, les douces et enivrantes séductions do la nature du Midi, cette Circé immortelle I L'Italie, dont la tête se couronne des ombrages luxuriants de la Lombardie et des neiges imposantes des Alpes, baigne voluptueusement ses pieds dans les tièdes eaux de la Sicile, sous un soleil africain, au milieu des laves de volcans, parmi les aloès et les monstrueux cactus; on sent que l'Europe finit là, et que nous sommes sur la limite d'un autre monde.
Il appartenait à l'Italie d'adoucir dans une forme harmonieuse les aspérités sévères du moyen âge. Le spiritualisme du Nord n'y pouvait garder sa raideur; le souffle de la Grèce avait jadis passé sur elle; Naplcs et la Sicile semblaient en frémir encore ; les Arabes enfin y portèrent au moven âge une inspiration orientale plus décisive, et joignirent le sensualisme de l'imagination à celui du climat. Tout semblait promettre à l'Italie une nouvelle jeunesse âo poésie et de gloire.
Ce fut en Sicile que naquit la poésie italienne. Elle grandit à la cour élégante et presque asiatique de Frédé* rie II (1194-1250), au milieu des émirs dont il avait peuplé son palais. Malgré les agitations politiques de son règne et ses longs démêlés avec les papes, ce prince trouvait le loisir de fonder r^niversité de Naples, d'ouvrir des écoles nombreuses, à Palerme et dans toute la Sicile, de protéger le célèbre enseignement de Saleme. « C'était
« un homme très généreux, dit un ancien auteur, il donce nait volontiers et iainait bonne grâce : quiconque avait a du mérite s'empressait de venir le trouver, qu'il fût a poète ou beau parleur *. » Lui-même faisait des vers : il nous reste encore une de ses canzoni. Ses fils Enzo et Manfred imitèrent ses goûts poétiques. Celui-ci, au dire de Matteo Spinello, « sortait souvent la nuit par les rues « de la jolie ville de Barletta, et s'en allait prenant le irais « et chantant des couplets d'amour, en compagnie de deux a musiciens célèbres de la Sicile *. »
Ici se révèle le caractère de toute cette poésie naissante» Elle ne fut qu'un chant d'amour et de plaisir, une redite harmonieuse des chansons des troubadours. Les Siciliens lui donnèrent pourtant une forme plus parfaite : ils créérent le sonnet, ce moule si savant, si régulier, où devaient couler au moins la moitié des inspirations lyriques dô l'Italie, et dont nous aurons lieu de parler un peu plus loin.
Nous répéterons ici une observation que nous avons faite dans un autre ouvrage à l'occasion des troubadours. Les sujets qu'ont traités ces poètes ne souffrent guère de citations : nen de plus fade pour les personnes désintéressées dans la question, que des soupirs et des compliments ; les vers d'amour semblent exiger la même discrétion que le sentiment qui lés inspire. D'ailleurs, les poésies des Siciliens et de leurs imitateurs ne reproduisent guère que les galantes frivolités des cours d'amour :
1. La gcntc ciie aveva bontadc vcniva a lui da tiiUc lo parti : a l'uomo donava molto volcntieri e mostrava belli sembianli; c clii aveva alcona spéciale bontà a lui veniano, trovalori e belli parlatori. Cenlo noveUâ antiche, Nov. XX.
2. Cantando strembotti e canzoni; ed iva pigliando il fresco, ocon esso ivano due musici siciliani ciic erano grandi romanzatori. Y. Muratori, ScripL rer, iial.^ t. VII, p. lODâ.
ils comparent leurs maîtresses au soleil, aux étoiles; ila ont de longues conversations avec leur cœur,
Et, totijours bien portants, meurent par métaphore ';
mais ils rencontrent rarement un trait de passion ou de vérité. C'est là le péché originel de la poésie italienne, la faute que Dante reproche si nettement à ses prédécesseurs'.
Ce défaut est si choquant, quelquefois môme si ridicule, il y a tant de fausseté et de froideur dans ces peintures d'un amour qui n'a rien de commun avec Tamour, que, pour disculper cette nombreuse école de poètes, un critique moderne s'est avisé d'un ingénieux et très bizarre système ». Selon lui ces expressions d'une passion idéale ne sont autre chose qu'une perpétuelle allégorie politique : c'est le langage d'une franc-maçonnerie italienne, dont se servaient les Gibelins pour se communiquer leurs vœux, leurs espérances et leurs douleurs antipapales. Si le vieux Sennuccio s'écrie que le peuple le persécute à cause de son amour, cela veut dire à cause de son parti; s'il prétend qu'il sera forcé de mourir, il veut parler de la nécessité
1. mon cœur, que ne te déchires-tu? Sors de peine et sépare-toi du corps. Car il vaut mieux mourir une fois que souffrir toujours.
Core, cbè non U smembri?
Esci di pêne, t dal corpo U parti , Chè assai val meglio un' ora Morir, che ognor penare.
Canxone de Enzo, fils de Frédéric U.
3. Et je lui dis: moi je suis ainsi fait, lorsque Tamour m'inspire, j'écris, et selon qu'il me dicte au dedans de moi-môme, je vais le répétant.
— frère, Je vois maintenant, dit-il, le nœud qui nous retient, le notaire, Guittone et moi (Buonagiunta),endeçà de ce doux style nouveau que j'entends.
Je vois que vos plumes s'en vont pressées après celui qui vous dicte (l'amour); ce qui certes n'arriva pas aux nôtres. (Pttr^.,XXlV, 51-60.)
3. Gabriele Rossetti, SuUo spirito antipapale eh» prodvisse la Ri forma. Londra, t832, in-8.
où il va être de se faire guelfe. Les amants que le poète invite à pleurer avec lui sont les partisans de Tempire; les dames auxquelles il s'adresse sont les chefs du parti; Tamour c'est le parti lui-même.
U suffit de jeter les yeux sur Thistoire des villes d'Italie, de voir la violence des luttes intestines, la franchise des haines, la licence des actions et des paroles, pour savoir à quoi s'en tenir sur cette dissimulation prudente qui se serait enveloppée de si étranges voiles. D'ailleurs ces fadeurs prétendues platoniques sont antérieures aux partis guelfes et gibelins; les troubadours en avaient donné Texemple, et les plus anciens poètes siciliens les repro* duisirent avec une malheureuse docilité. LUnvention du système de M. Rossetti prouve du moins combien ce délire erotique et universel des poètes italiens du treizième siècle semble aujourd'hui inexplicable et ridicule.
Nous choisirons parmi les débris de leurs œuvres, pour les citer ici, quelques fragments qui semblent faire exception à ce caractère trop général.
Le meilleur des vieux poètes siciliens est le notaire Jacopo de Lentino (l'ancien Leontium), Voici comme il termine une de ses chansons, en lui adressant à elle-même la parole, selon l'usage des Provençaux.
Ma chansonnette polie, Vole, vole ce matin Vers la fleur la plua jolie Qu*ait Amoar en son jardin.
Et vous, plus blonde qu'or fin, i Donnez votre amour si chère,
Madame, au pauvre notaire| Au notaire de Lentin.
Mil ctBXoneUa flaa* MaoTiti la mattina
1. Noos croyons nécessaire, pour garantir la fidélité de nos traduo» tions en vers, de les foire suivre par le texte.
2(k [/ITALIE.
Davanti alla più fina Fiore d*ogu amoranza.
BioDdà più choMro flno, Lo voslro amor da caro Dooatelo al notaro Ch'è nato da Lentino.
Le même auteur a mis une naïveté assez piquante dan» on de ses sonnets que nous allons reproduire tout entier :
Je m'étais mis de cœur à servir Dieu, AÛn qu'un jour, au bout de ma vieillesse, II voulût bien me loger au saint lieu Où sont toujours, dit-on , ris et liesse.
Mais si devais ne plus voir au ciel bleu Celle qui porte œil vif et blonde tresse , Au paradis aime mieux dire adieu ; Car ne pourrais vivre sans ma maîtresse.
Point ne vous dis que j'ai le projet noir De faire au ciel péché, ni chose affreuse! Oh nonl voudrais tout seulement y voir
Son doux regard, sa marclic Iang:ourciise ; C'en est assez : mon cœur, sans nul espoir, Serait heureux en la voyant heureuse.
lo m^aggio posto in core a Dio aervir»
Corne io polesse gire in paradiso.
Al loco santo c'aggio audito dire Ove si mantiene sollazzo, gioco, e riso ;
Senza la mia donna non vi vorria gire, Qaella c*a la blonda testa eU claro viso, Chè senza lei non porzeria gaudire Estando da la mia donna diviso.
Ma non lo dico a taie intendimento, Perché peccato ci volesse fare, Se non vedere lo suo bel portamento
E lo bello TÏso e*l morbido sguardare, Che lo mi tiria in grand consolamonto Veggendo la mia donna in giuin stare.
L'Italie continentale ne tarda pas à irai 1er la Sicile. Le treizième siècle est comme le printemps de la poésie ita-
lîenne : les chants mélodieux s'éveillent de tous côtes à la fois. Bologne, Pérouse, Floronce, vingt autres villes, rivalisent ensemble par le nombre, sinon parle mérite de leurs poètes. Le premier nom qui brille sur cette liste est celui du fondateur des frères mineurs, Giovanni Moriconi, d'Assisi (1182-1226), qui dans la suite s'appela François à cause de la prédit ^cion qu'il avait pour la nation et la langue françaises. Outre quelques autres compositions poétiques, il nous reste de saint François d'Assise un can-r tique admirable où, à l'exemple du Psalmiste, îl invile toutes les créatures ses sœurs à s'unir à lui pour louer leur père commun.
« Très haut, très puissant et bon Seigneur, à toi les louanges, la gloire, rhonneui', à toi toute bénédiction.
• Elles conviennent À toi seul, et nul homme n*est difrne de te nommer.
« Sois loué 4 ô Dieu mon Seipmeur, avec toutes les créatures, spécialement pour monseigneur ie Soleil, notre frère, qui fait le jour et luit alors à nos yeux. Il est beau et rayonne d'une grande splendeur ; il porte. Seigneur, le signe de (a puissance.
« Sois loué, ô mon Seigneur, pour notre sœur la lune et pour les étoiles ; tu les as formées dans les cieux brillantes et belles.
m Sois loué, mon Seigneur, pour noire frère le vent, pour Pair tantôt nuageux el laulôl serein, par lesquels tu soutiens toute créature.
m Sois loué, mon Seigneur, pour notre sœur Teau ; elle est utile et louable, précieuse et chaste.
« Sois loué, mon Seigneur, pour notre frère le feu, par lequel tu illumines la nuit : il est beau et agréable, vigoureux et fort.
« Sois loué, mon Seigneur, pour notre mère la terre, qui nous soutient et nous gouverne : elle produit les fruits, les herbes et les fleurs diaprées, »
Grâce à l'émotion religieuse qui l'animait, le pieux auteur a mis plus de vraie poésie dans cet hymne qu'on n'en trouve dans les sonnets de la plupart de ses contemporains. On ne peut s'en étonner, quand on connait sa vie si enthousiaste et si poétique, ses visions gracieuses et tendres, les extases de ses prières, l'éloquence entraînante de ses discours, enfin la vive et profonde sympathi .^
dans laquelle il embrassait toute la création. La légende de saint François d'Assise est un poème populaire plein de naïveté et de charme.
Bologne, la ville savante, la cité du S^udto (Université) , fut Tune des premières à recueillir l'héritage des chantres siciliens. Ses poètes chantent aussi l'amour, mais ils impriment à leur poésie un cachet particulier. Le voisinage d'un docte enseignement, les habitudes d'esprit d'une éducation scolastique, donnent à leurs vers quelque chose de moins frivole, de plus ferme, mais aussi de plus recherché et de plus pédantesque. Écoutez le plus célèbre d'entre eux, Guido Gruinizelli. Le trait de l'amour, pour aller à son cœur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au dedans. « Je reste, dit le poète, comme une statue de bronze où il n'y a ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme. »
Ailleurs il met aux prises son cœur avec ses yeux. « Le cœur dit aux yeux : C'est par vous que je meurs ; les yetix disent au cœur : C'est toi qui nous as perdus. »
La recherche devient plus choquante quand il compare les attraits de sa dame à la force magnétique du pôle. « Dans les régions placées sous l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air la vertu d'attirer le fer; mais comme elles sont éloignées, elles ont besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir, et diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Mais vous, madame, possédez les montagnes de mérite d'où se répand l'amour : l'éloignement n'en détruit pas la force ; car elles agissent de loin et sans secours. »
Les lecteurs pardonnaient volontiers à cette affectation de la pensée en faveur de la noblesse du style. Nous voyons par un des ouvrages de Dante De vulgari eloquio^ que la grande atfaire poétique de l'époque c^était la formation d'un langage noble, commun à toutes les provinces de l'Italie.
Dans cette préoccupalion, on était bien plus choqué d*un mot Tulgaire et d*un idiotisme local que d'une pensée froide ou d'une image forcée. Aujourd'hui, placés à un point de Tue différent, nous n'en jugeons peut-être pas ainsi. Nous citerons donc sans scrupule quelques poètes au langage grossier et plébéien {goffo e plebeo)^ de préférence à d'habiles artisans de ce beau style qu'il s'agissait alors de créer. A ce titre, nous allons traduire quelques stances de Fra Jacopone, ce moine fou et poète, espèce de Triboulet populaire, enfermé par les ordres du pape Boniface YIII^ Il va lui-même justifier doublement notre citation, par le mérite de ses Ters et par l'opinion qu'ils expriment :
Sache bien dans la poussière Prendre un joyau précieux, Et d'une bouche grossière, Un langage gracieux ; Tire d'un fou la sagesse .
Et la rose d*un buisson; Une béte est ta mattresse.
Si tu sais prendre leçon.
Nous voyons qu'une main vile Trace un élégant tableau ; Du sein d'une informe argile ■ Sort un vase utile et beau.
Aux sales vers on sait prendr La soie aux longs filets d'or; Le verre vient de la cendre, Et des sous font an trésor.
La souris la plus petite Peut délivrer un lion;
1. Jacopone était un jeune avocat de Todi : dans une fête à laquelle il assistait, il vit la jeune fille qu'il allait épouser écrasée tout à coup par la chute d'un plafond. En recueillant son corps, on s'aperçut que, sous •es riches vêtements, elle portait un cilice. Jacopone , frappé d'un tel malheur, perdit la raison, et n'en recouvra quelques lueurs que pour embrasser la vie monastique dans l'ordre des frères mineurs. Il mourut en 1306.
Le taureau so précipite Quand le pique un mouchcroa L'avis que je veux le dire, C'est de ne rien mépriser; Souvent un objet peut nuira S*il ne peut favoriser.
Avec toute seigneurie Fuis la contestation ; On le vole, on t'injurie A la moindre occasion , Et tout le monde s'écrie :
• Monseigneur a bien raison !
Ne réponds pas du navire Avant qu'il ne soit au port :
N'adore pas le martyre.
Avant que le saint soit mort, Car souvent le fort chavire, Et le droit devient le tort.
Sappt ben délia poWere Tor pielra preziosa, E da uom senza grazia Parola grazioza :
D'al folle sapienzia E da la spiaa rosa, Prenda esempio da beslia Cbi a mente ingeniosa.
Vedlamo belle imagine Falta con tili delà :
Vaseilo bello ed utile Fatto è di sozza creta :
PigUam da laidi Ternuiii La preziosa seta.
Vetro da laida cenere, E da rame monela.
Se paote picciol eorioe Léon disprigionare, Se pao la moaca pioccla Il bue precipitare, Per mio coasigliu donoii Pf rsona non sprezzare Chè forae ti puô nocei^ 8i non li puô giovare. .
Con signore non pren<Ier«>, 6« tu puoi, quistione; Ch* el ti ruba.el ingiuna Perpicciola ca^iione;
E lulti gli altri gridano :
« Me»sere ha la ragioue. •
Non sicurar la nate Finchè non giunU in porto Santo non adorare Innanzi chè sia roorto ; Chè il rorte puô cascare, El dritto farai torto.
J'avoue que c'est avec bonheur que je trouve un langage si franc, une phrase si nette parmi les flammes et les soupirs des poètes italiens du treizième siècle.
Plusieurs circonstances préservèrent la poésie italienne de Tépuisement prématuré qui avait atteint la muse provençale, son dangereux modèle.
La formation des républiques lombardes donna de la gravité aux intérêts et aux pensées : les poètes furent en même temps des hommes et des citoyens. De sérieuses études se mêlèrent à leurs chansons légères et les tirèrent de cette fatale ignorance où se plaisait la paresse des troubadours. Le plus élégant des lyriques italiens avant Pétrarque, Guittoncino Sinibaidi, plus connu sous le nom de Cino da Pistoia (1270-1337), fut un jurisconsulte distingué ; il publia un commentaire sur les neuf premiers livres du Gode. Il professa le droit à Trévise, à Péronse, à Florence et eut pour disciple le célèbre Bariole (1515-1356). Veut-on prendre sur le fait rinfluencc que ces travaux sérieux exercèrent, au moins quelquefois, sur son talent de poète ? Au milieu de ses poésies d amour, qui ressemblent trop à toutes celles de ses contemporains, on lit le sonnet suivant, qu'un troubadour n'aurait certes jamais écrit :
A quoi bon, superbe Rome, tant de lois faites par tes sénateurs , ton peuple, les jurisconsultes? A quoi bon tant d'édits et de décrets, si tu ne gouvernes plus, comme autrefois, le monde? Lis, malheureuse, oui, malheureuse, lis les vieux exploits de tes fils invincibles, qui te firent jadis gouverner l'Afrique et TÉgypte. Maintenant, c'est toi qu*on gouverne, et tu ne gouvernes plus rien. Que te sert aujourd'hui d'avoir dompté les autres contrées, et mis le frein aux nations étrangères, si
la gloire est désormais morle avec toi ? Pardon, mon Dieu, d*aToir mal employé mes jours à étudier des lois injustes et vaines, au préjudice de ta loi que chacun porte écrite dans son cœur.
De toutes les ailles de la Péninsule, Florence offrit à la culture des lettres le sol le plus fécond et le plus généreux. Cette cité avait eu des origines obscures, une lente et forte croissance. Ville secondaire de l'Ëtrurie, éclipsée par le voisinage de la puissante Fésules, elle devint colonie romaine, puis duché sous les Lombards, comté sous les Carolingiens, et fit enfin partie du domaine des marquis de Toscane, si riches et si puissants au onzième et au douzième siècle. Florence, dans sa vie politique, eut le bonheur de n'être point précoce. Elle s'éveilla plus tard que les autres villes de l'Italie aux agitations et aux luttes de la liberté ; mais elle se présenta dans l'arène avec toute sa force. Au douzième siècle, elle fut des dernières à s'ériger en commune et à posséder des consuls ; au commencement du treizième, elle réclama des dernières les droit« régaliens ; des dernières aussi elle connut les divisions des Guelfes et des Gibelins, des plébéiens et des nobles. Les autres cités d Italie avaient accompli leur révolution populaire avant que le développement de leur civilisation leur permît d'en tirer des conséquences fécondes : elles avaient passé brusquement de l'enfance à la virilité. Florence eut une belle et florissante jeunesse : tous les arts, toutes les sciences du temps, présidèrent à la naissance de sa liberté, et formèrent autour de son iront une brillante couronne La peinture, la musique, l'architecture, y prirent un soudain essor. La poésie surtout y jeta un vif éclat. A la fin du treizième siècle, quand les passions politiques déchiraient déjà la plupart des cités voisines, Florence, à la veille de s'y livrer tout entière, jouissait encore, au sein de ses institutions républicaines, des mœurs les plus douces et les plus élégantes. Un chant de Casella, un sonnet de Cavalranti, une fête du mois de mai, excitaient un intérêt public parmi ce peuple
FORMATION DE liA POESIE ITALIENNE. ??
né pour les arts, a II y avait dans ce temps à Florence (1282), dit G. Villani, plus de trois cents cavaliers qui donnaient à leur réception de splendides banquets, et beaucoup de compagnies de cavaliers et de damoÎHelies qui soir et matin tenaient une riche table, avec beaucoup d'hommes de cour distribuant à Pâques un grand nombre de robes fourrées. Au? si on voyait accourir de Lombardie et de Tltalie tout entière des jongleurs, des bouffons, et des hommes de cour qui se rendaient à Florence, et tous étaient reçus avec plaisir ; et il n'y passait pas un étranger de renom, et digne d'être honoré, qu'il ne fût à l'envi invité et retenu par iesdites compagnies, et conduit à pied et à cheval par la ville et par le pays, comme il convenait *. »
De telles mœurs supposent la richesse et la culture de l'esprit : Florence était riche et intelligente. Elle fabriquait de belles étoffes de laine, avait inventé les lettres de change et faisait le commerce par terre, comme Pise et Venise
1. Jean Villani nous transmet de précieux détails sur la prospérité de Florence dans la première part<e du quatorzième siècle. Le revenu de la Réf) ibiique montai) alors à trois cent mille florins, honiiiie qui, eu égard à Tavilissement des métaux précieux, équivalait au moins à •quinze millions de francs. Le travail de la laine employait à lui seul deux cents manufaeliires et trente mille ouvriers. La vente des draps pro- •duisait en moyenne, chaque année, douze cent mille tlorin», dont la vaUur d'éctiange était de plus de soixante millions On frapimii annuel l«^inpiit quatre cent mille florins. Quatre-vingts banques conduisaient les opérations commerciales, non pas seulement de Florence, mais de tonte l'Europe, et leurs opérations 8*élevaifnt quelquefois à ane «nip<jrtance di^e d'étonner même nos banques contemporaines Deox maiKoiiti florentines avancèrent à É Jouard 111 d'Angleterre plu» de trois cent mille marcs, À une époque où le marc contenait plus de soixantedeux Irancs d'argent, et où la puissance de Targenl était plus que quadrii|<lc de ce «qu'elle est aujourd'hui. Le prêt en question équivalait donc k plus de soixante-quinze millions. La ville et ses envin ns conienaient cent soixante-dix mille habitants. Dans ses diverses écoles dix mille enfants apprenaient à lire, douze cents étudiaient l'a ithniélique, SIX cents recevaient une éducation littéraire. — Ce résumé de Vilinni est dû à riiistorien Mxaulay, CriticcU and hiatorical Ëêsays^ tume !« f âge 69, édition de Leipzig.
par eau. Son dialecte était le plus pur de l'Italie : on n'avait presque qu'à Técrire pour avoir une langue littéraire. Le» besoins du gouvernement communal avaient rendu vulgaire le talent de parler en public. Les poètes n'étaient pas seulement des troubadours ; c'étaient des savants, des lettrés, presque des philosophes. Nous avons entendu des vers du professeur de droit Gino da Pistoia; Guido Gavalcanti, ami in lime de Dante et poète alors célèbre, passait pour se livrer à des recherches métaphysiques, et même assez peu orthodoxes : quand on le voyait marcher par les rues de Florence, la tôte baissée et l'air abstrait, ks médisants prétendaient qu'il cherchait des arguments pour prouver que Dieu n'existait pas. Enfin le maître de Dante, Brunctto Latini, a laissé, comme poète et comme prosateur, des ouvrages dont l'Italie moderne n'avait encore vu aucun modèle.
Brunetto forme le lien qui, au treizième siècle, unit Paris avec Florence. Banni de sa patrie, à la chute du parti guelfe (1260), il vint chercher un asile en France. G'était l'époque où notre poésie, fatiguée déjà d'une longue et brillante carrière, riche de ses chansons de geste et de ses fabliaux, commençait à se faire savante et allégorique. Guillaume de Lorris, l'auteur de la première partie du Roman de /a rose*, venait de mourir (vers 1260); son œuvre ^ qui devait exercer une si longue influence, était alors dans toute sa vogue. Le goût public tournait aux œuvres encyclopédiques : saint Thomas écrivait son admirable Somme ; Jean de Meung, continuateur de Guillaume, devait donner à la suite du Roman l'apparence d'une compilation scolastique, et rédiger de plus un autre ouvrage sous le nom de Trésor. Le troubadour Pierre de Gorbiac avait déjà appelé Trésor une pièce où il exposait l'ensemble des connaissances qui avaient fait l'objet de ses études. Ge
1. Voyez notre Histoire de la liUératùre française, cbap. xi, p. 119.
fut sous le même titre que le réfugié florentin composa à Paris et en langue d*oîl son plus important travail. Lui* même nous on dévoile ainsi le but et le plan :
« Ce livre est appelé Trésor; car comme le sire qui veut en petit amasser chose de grand vaillance, non pas pour son délit (plaisir) seulement, mais pour accroître son pooir (pouvoir) et pour son état assécurer en guerre et en paix, met les plus chères choses que il peut trouver selon son intention ; tout autresi (ainsi) est le corps de ce livre compilé de sapience. Si comme celui qui est extrait de tous les membres de philosophie brièvement en une somme. »
L'auteur annonce ensuite qu'il divisera son œuvre en quatre parties traitant l'une de la philosophie théorique, à laquelle il joint très sagement l'histoire, la seconde de la morale, les deux dernières de la rhétorique et de la politique. « Et si aucun demande pourquoi ce livre est écrit en roman, selon le patois de France, puisque nous sommes Italien, je dirai que c'est pour deux raisons. L'une est parce que nous sommes en France, l'autre si est parce que françois est plus délitauble (délectable) langage et plus commun que moult d'autres. »
L'influence française est peut-être plus frappante encore dans un autre ouvrage que Brunetto fit avant le Trésor et écrivit en italien, je veux parler du Tesoretto, comme on Ta depuis appelé pour le distinguer de l'ouvrage écrit en français. Ici on ne peut méconnaître une imitation du Roman de la rose : comme le poème de Guillaume, le Tesoretto est écrit en petits vers de huit syllabes, rimes deux à deux, à la manière du cycle à'Arthur^^ avec une facilité négligente et diffuse : comme l'auteur français, le Florentin aune vision; il s'égare dans une forêt, il y voit la nature qui lui parle de Dieu, de la création, des facultés de l'homme, des éléments, des plantes, et lui ordonne de