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CHAPITRE VI

Boccace. — Les Cent nouvelles anciennes. — Franco Sacchetti Les chroniqueurs : Dino Compagni ; les Villani.

Les langues naissent et se développent par la poésie, elles ne se fixent que par la prose. L'Italie du quatorzième siècle, à côté de ses grands poètes, Dante et Pétrarque, eut déjà un grand prosateur dans la personne de Boccace; poète encore par son éducation, par ses habitudes et par son imagination brillante, il s'éloigne de la poésie par la nature de ses sujets, par la tendance familière et peu idéale de son esprit, enfin par l'absence du mètre dans ses meilleurs ouvrages. Boccace se tient sur la limite des deux

1. On nous pardonnera d'avoir osé caractériser avec autant de décision le style de deux grands poètes étrangers, quand on saura que nous D'avons fait que reproduire le jugement à'Ugo Foscolo^ dont Touvragti, intitulé Essais sur Pétrarque et écrit en anglais^ renferme les observations les plus intéressantes Kur le sujet qui nous occupe.

régions, dans le domaine incertain et vague des romanciers, ce border de la poésie.

Fils d'exilé comme Pétrarque, sa naissance fut déjà un roman : il eut pour mère une jeune Parisienne que son père avait séduite. Lui-môme naquit et vécut longtemps à Paris; comme si Tltalie devait emprunter au pays des fabliaux le premier des conteurs, aussi bien que la meilleure partie de ses contes. Après avoir fait beaucoup de vers qu'il brûla en partie quand il lut ceux de Pétrarque, il se mit à écrire, à raconter en prose. D'abord quelques essais assez faibles, comme le Filocopo, qui contient les aventures extravagantes de Flore et de Blanchefleur, et la Fiammetta, tableau peu intéressant de ses propres amours, étaient loin d'annoncer l'habile et ingénieux auteur du Decamerone.

L'ouvrage qui a fait à juste titre la gloire de Boccace est un recueil de contes. Le Decamerone est la forme définitive donnée par un admirable écrivain à ces joyeux et piquants récits du moyen âge, qui se trouvent partout, et dont personne n'est l'auteur; fabliaux naïfs et moqueurs, aimable et rieuse troupe de bohémiens, venus peut-être de l'Orient, qui parcourent l'Europe en chantant et se multiplient au hasard sur la route. Boccace les a reçus, accueillis, placés avec soin et attachés pour toujours à son nom et à sa gloire*.

Le cadre même dans lequel l'auteur italien a réuni ces narrations n'était pas sans modèle dans la littérature. Le roman indien de Sendebad avait été traduit successivement en arabe, en syriaque, en grec, et imité en latin au

1. Manni a recherché Torigine de chacune des nouvelles de Boccace, dans son ouvrage intitulé : Istoria del Decamerone di Giovanni Boccacio, 1742, in-4.

Fauchet a indiqué la source de quelques-uns de ces contes. On peut consulter aussi Caylus : Mémoires de l'Acad. des Insc, XX, 375, in-4; Barbazan, préface du recueil des Fabliaux; et surtout les notes des Fabliaux de Legrand d'Aussy.

douzième siècle par un moine français, Jean, de Fabbaye do Haute-Selve, sous le titre de Dolopathos ou de Roman du roi et des sept sages; puis il avait passé en français, en vers d'abord, et enfin en prose. Plusieurs contes de ce recueil sont reproduits dans le Decamerone : il est donc probable que Boccace eut connaissance de la version latine ou française de cet ouvrage, et qu'il lui emprunta l'idée do rattacher ses cent nouvelles à un même sujet.

Quoi qu'il en soit, la fiction de Boccace est bien supérieure à celle du Dolopathos. Il y a quelque chose de la sérieuse volupté du climat italien, de cette nature enivrante et meurtrière, dans le beau contraste qui éclate au début du livre. C'est pendant la peste de 1348, dont l'auteur trace le plus énergique tableau, qu'une élégante compagnie de jeunes et belles femmes, de jeunes gens spirituels, se réfugient à la campagne, et là, dans une douce retraite, aux portes de la cité où l'on meurt, charment leurs loisirs par les récits les plus divers et les plus libres. N'est-ce pas bien là le génie de l'antique Italie, cet acre mélange de plaisir et de mort, qui se retrouve dans le climat luimême, et dans les arts, dans les mœurs, dans les jeux de l'ancienne Rome? Dix jours ^ se passent ainsi, et chaque journée produit ses dix nouvelles. L'auteur a su répandre dans son ouvrage la plus grande variété. Parmi les aventures qu'il nous raconte, quelques-unes sont tristes, tragiques même, la plupart amusantes et comiques, un trop grand nombre licencieuses. Dans tous ces genres divers, l'écrivain a toujours la mômç facilité, la même vérité, la même élégance ; toujours il sait donner à chaque personnage le caractère et le langage qui conviennent à sa position. Ici paraissent bur la scène des seigneurs oppresseurs et cruels, là des chevaliers francs et courtois; des prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient souvent alors, des

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