Dans le chapitre xlviii de Don Quichotte
Cependant la foale les écoate avec plaisir, die les approuve et les tient pour bonnes quoiqu'elles soient si loin de l'être. — Soigneur chanoine, dit à son tour le curé, vous venez de toucher un sujet qui a réveillé en moi, contre les comédies d'à présent, une vieille rancune. La comédie, suivant Cicéron, doit être le miroir de la vie humaine, l'exemple des mœurs, Timage de la vérité, et celles qu'on représente aujourd'hui sont le miroir des extravagances, l'exemple des niaiseries, l'image de la débauche. Se peut -il une plus grande sottise par exemple que de nous montrer, à la première scène du premier acte, un enfant au maillot qui, dans le second acte, porte barbe au menton? N'est-il pas ridicule de voir un vieillard batailleur, un jeune homme poltron, un laquais rliétoricien, un page conseiller, un roi portefaix, une princesse fille de cuisine? Que vous dirai-je par rapport à U durée de la repréi^entation? J'ai vu une comédie dont la première journée se passait en Europe, la seconde en Asie, la troisième se terminait en Afrique. Sans doute si elle avait eu quatre journées, la quatrième se serait achevée en Amérique. Ainsi l'action aurait été partagée entre les quatre parties du monde. Gomment l'intelligence la plus commune concevra-t-elle que dans une action qui se passe du temps du roi Pépin ou de Charlemagne, le prin> cipal personnage soit l'empereur Héraclius, entre avec la croix dans Jérusalem et prenne possession du saint sépulcre, comme le fit Gode> froy de Bouillon? Le plus grand mal, c'est que les ignorants disent qu'en cela gtt la perfection, que le reste n'est qu'une recherche vaine.
Cervantes termine cette diatribe en s'écriant avec non moins dlndignation que le Misanthrope de Molière :
Tout cela sort du bon naturel et de la vérité, et nous fait regarder par les étrangers conune des barbares et des ignorants.
Mais Cervantes avait platôt le génie de l'épopée que celui du théâtre. Sa carrière de poète dramatique se divise en deux périodes séparées par vingt années de silence ou pour mieux dire de travaux différents. De la première, où il obéit à rimpulsion de son propre talent, il ne nous reste que deux pièces, imprimées seulement vers la fin du siècle dernier, la Vie d'Alger et la DestmcHon de Numance. La Vie d*A Iger^ que le poète composa au sortir de sa captivité, cet un tableau saisissant des souffrances qu'enduraient les esclaves chrétiens dans le bagne des
pirates musulmans ; mais cette pièce n'a guère d'un drame que le nom : les différents groupes entre lesquels se partage l'action sont à peine réunis par le lien fragile d'un intérêt commun. La Destruction de Numance est une œuvre d'un tout autre mérite. C'était une entreprise hardie que de mettre sur la scène un sujet entièrement épique, une tragédie dont le héros est tout un peuple. L'auteur s'y est rapproché de la grandeur et de la simplicité antiques. L'idée de la destinée y domine. Les acteurs visibles ne sont que les représentants d'un personnage idéal et sublime, la patrie. Bien plus, le poète, franchissant les limites du genre, où son inspiration épique se sentait à l'étroit, ose mettre en scène des êtres mythologiques et divins : l'Espagne, le fleuve Douro, la Guerre, la Maladie, la Faim, la Renommée. Rien n'est omis de ce qui peut exciter l'admiration, la terreur, la pitié; le dévouement héroïque des assiégés, les cris déchirants des enfants affamés, le désespoir des mères, les sinistres présages des sacrifices, la résurrection magique d'un cadavre et ses lugubres prophéties, tous ces détails, joints à la catastrophe finale où un peuple tout entier s'ensevelit sous les débris fumants de sa ville, forment un tableau de l'effet le plus puissant. C'est quelque chose de la poésie d'Eschyle; c'est une épopée dramatique analogue aux Sept chefs devant Thèbes. Toutefois, il faut le dire, cet intérêt collectif n'est pas celui qu'on demande au théâtre: cette sympathie pour tout un peuple perd en énergie ce qu'elle gagne en majesté. Cette immobile beauté d'une cité qui meurt sous nos yeux répondait peu à l'attente des spectateurs castillans, qui voulaient avant tout du mouvement et de l'intrigue; qui demandaient qu'on satisfit leur curiosité plutôt que leur admiration. Cervantes le sentit bien. Vingt ans après il reconnut, non pas qu'il s'était trompé, mais qu'il avait manqué la route du succès. Contraint par la pauvreté à composer pour vivre, il se jeta sans réserve dans tous les
défauts qu'il avait si spirituellement blâmés, a II vaut « mieux, s'écriait-il tristement, gagner à dîner avec le a plus grand nombre qu'une bonne réputation avec les « autres. » Ce nouveau calcul lui réussit moins encore. Ses nouvelles pièces, refusées au théâtre, ne furent livrées par lui à l'impression que pour subir de la part de la postérité un jugement non moins sévère que celui des comédiens.