‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 102 sur 112 · LIFT SEPT, I^X · texte numérisé non relu

LIFT SEPT, I^X

•médiocre ou superficiel. A cette pénurie des personnages répond la faiblesse des intrigues Jamais Jean-Paul n'a su trouver et développer une action dramatique et saisissante. Ses romans ne sont qu^une série assez lâche d'événements plus ou moins vraisemblables, sans motifs puissants, sans enchaînement solide, où domine d'une manière importune ce qui devait entièrement disparaître, la personnalité de l'auteur. Aussi ne faut-il pas s'étonner que ses ouvrages principaux soient singulièrement vieillis et démodés. ' là humour passe comme un caprice, comme un sourire : il n'y a d'oeuvres impérissables que celles qui sont fondées sur la nature et sur la raison.

C'est à ce dernier titre que vivront les petits récits populaires de Jean-Paul. « Une idylle comme Quintus Finleiriy dit M. Hettner, est une perle qui gardera sa place non seulement dans la littérature allemande, mais dans l'ensemble des littératures ».

Avec Jean-Paul Richter, peut-être même avant lui, k : romantisme existait dans la littérature allemande; il ne j restait plus qu'à le constituer systématiquement en école , et à lui donner son nom. C'est ce que fit l'association de i trois écrivains distingués, les deux frères Schlegel et Louis ' Tieck. Les deux premiers se firent les théoriciens du groupe ; l'autre en fut le poète et le romancier.

Auguste-Guillaume Schlegel (1767-1845), élève de Heyne à Gôttingue, s'était livré de bonne heure aux études esthétiques, et à celles des langues et des littératures modernes. L'un des premiers, il avait, par une intelUgente critique, contribué à la popularité de Gœthe et de Schiller : il s'était fait l'admirateur passionné de Shakspeare, et en avait commencé la traduction complète. Dès sa première jeunesse, il avait étudié les littératures méridionales, traduit des fragments de Dante et de Pétrarque, et donné des imitations des romances espagnoles. Plus tard

flon ardeur studieuse s'étendit jusqu'aux langues et aux «euyres de l'Inde. A. G. Schlegel était l'héritier et le représentant des grandes vues de Uerder sur une littérature universelle.

Son jeune frère Frédéric Schlegel (1772-1829), qui devint l'organisateur et le doctrinaire de l'école, était moins marquant au début. Ses travaux, ses opinions paraissaient exclusivement classiques. A GôUingue, à Leipzig, il semblait s'engager sur les traces de Winckelmann et de Wolf. Son premier article dans la Revue mensuelle de Berlin, avait eu pour sujet Les écoles de la poésie grecque. Mais bientôt il passa, lui aussi, aux littératures plus récentes; il compara, dans son essai sur VÉtude de la poésie grecquôj l'art des anciens avec celui des modernes, et, devançant l'auteur de Gromwell, assigna comme lui pour but au poète des temps nouveaux non pas le beau, mais le caractéristique « das Charakteristische ». Les maîtres de cet art du caractéristique étaient pour lui Dante et surtout Shakspeare.

Louis Tieck (1773-1853) nourri dès son enfance des premières œuvres de Goethe et de Schiller, s'éprit de bonne heure de Shakspeare et de Cervantes. Encore élève à l'Université de Gôttingue, il avait traduit librement le Volpone de Ben Jonson, la Tempête de Shakspeare, et composé sur Y Emploi du merveilleux dans Shakspeare un essai qui a encore aujourd'hui sa valeur. Bientôt il 's'occupa aussi de la littérature italienne. Puis, à la suite de Goethe et de Herder, il s'éprit de ce qu'il y a de naïvement sublime dans le moyen âge germanique. Doué d'un vif sentiment de l'art dramatique, il était pour le théâtre de Berlin un critique écouté et puissant. Mais l'éclat de cette universalité de savoir s'éclipsait en quelque sorte dans le jeune écrivain devant son talent poétique: Tieck était, lui aussi, un des épigones les plus brillants de la période d'assaut et d'irruption.

Ses premières œuvres, Almansur (1790), Abdallah (1792)9 et surtout William Lovell (1796), exprimaient cette vague douleur, cette sombre mélancolie qpii ne voit dans le monde que souffrance et désespoir. Son ami Wackenrôder lui reprochait de se considérer déjà comme un homme mort au monde, et de ne regarder l'univers qu'à travers le soupirail grillé de son tombeau.

Bientôt une tendance plus saine et plus virile se manifesta dans ses compositions. Il avait, comme il le dit lui-même, appris à lire dans le Gôtz de Berlichingen, il se passionna pour les contes et les aventures des vieux livres populaires à demi oubliés, écrivit dans leur esprit et à leur imitation Mélusine^ VHistoire des quatre fils Aymon, les amours de Magelone et du comte Pierre de Provence (1796). Imités ou originaux, ces récits étaient animés du souffle vivant de l'imagination populaire ; et ce n'est pas pour Tauteur une médiocre gloire d'avoir fait longtemps chercher par les critiques du temps les sources d'un de ses poèmes de pure invention, le Blond Ekbert.

De ces récits populaires Tieck passa, par une piquante ransition, à la satire littéraire présentée sous une forme de comédie fantastique. Les ridicules du temps, les sottises, les platitudes des écrivains devinrent l'inépuisable matière de sa spirituelle moquerie.. La Barbe^bleue est une parodie de l'enflure romanesque des copistes de Gôtz et de Moôr; Le chat botté frappe sur la platitude des pièces sentimentales d'Iffland; Le inonde renversé^ et Le prince Zerbino tournent en ridicule la prétendue moralité et la sagesse bourgeoise de l'école philosophique ; tout cela sous une forme enjouée, bizarre, humoristique, étincelante, d'une poétique folie, qui rappelle à la fois la gaieté mordante d'Aristophane et les féeries vénitiennes de Charles Gozzi.

Ce fut pendant Vêlé de \7<à^ c^uè Tieck et Frédéric Schlè-

g^ 80 rencontrèrent à Borlin. Doux ans plus tard Tieck fit personnellement connaissance avec Auguste-Gruillaume Schlegel, qui avait déjà parlé de lui de la manière la plus flatteuse dans la gazette littéraire d'Iéna, et Tavait signalé^ au public comme «un vrai poète, un poète créateur». Les trois écrivains résolurent d'unir leurs efforts. Tieck vint même en 1799 fixer son séjour auprès de ses nouveaux amis à léna.

Bientôt de nouvelles recrues augmentèrent le groupe; avant tous le poète Frédéric de Hardenberg, qui signait ses ouvrages du nom significatif de Novalis (1772-1801); pois Schelling, Steffcns, Clément Brentano, qui n'était encore qu'un étudiant. Une vive ardeur, une passion mystique pour la poésie animait les jeunes associés. Un journal littéraire, V Athénée (1798-1800), fut le porte-voix de la nouvelle école.

Le principe de ses doctrines était audacieux et bizarre : ce n'était rien moins que la souveraineté complète, absolue, illimitée de la fantaisie dans les œuvres comme dans la vie du poète. Quelques années auparavant (1794), le philosophe Fichte avait, dans sa Doctrine de la science^ posé le Moi, le principe pensant de chaque individu, comme origine et fin de toute réalité. Le moi était créateur : non seulement il concevait les choses, mais il les faisait en les concevant. C'était la doctrine do Platon transportée de Dieu à l'homme. Cette philosophie étrange s'appelait Vidéa- Usme Iranscendantal. Les fondateurs de la jeune école littéraire, entre autres Frédéric Schlcgel et Novalis, avaient étudié à fond la théorie de Fichte et ils se piquèrent d- aller encore plus loin^ A la place du moi créateur, ils placèrent la fantaisie créatrice. C'est elle qui est le prin-

1. Fichte, dit Frédéric Schlcgel, n'est pas assez absolument idéaliste, parce qu'il n'est pas assez critique, assez universaliste ; Uardenberg et' moi le sommes encore davantage.

cipe et le but de la nature. « La nature n'est que la fantaisie devenue perceptible aux sens. » Toute limite imposée aux libres élans de la fantaisie est une mutilation^ une dégradation de ce qu'il y a en nous de vraiment humain, une chute du sein de notre infini natif.

Si la fantaisie est la souveraine, la créatrice du monde, rien de plus saint et déplus auguste que Tart et la poésie, qui en sont les organes. De là une vénération profonde de la jeune école pour les vrais, artistes et par conséquent pour elle même. De là ce ton d'hiérophante avec lequel ces jeunes gens parlent du sacerdoce de leur mission. Nos préfaces de 1828 furent l'écho de ces hymnes d'adoration réflexe.

Si la fantaisie est souveraine, pourquoi les règles, poux^ quoi le bon sens, pourquoi l'étude de la nature? Quand la fantaisie s'écarte de la nature, c'est la nature qui a tort: car la fantaisie est l'idéal ; la nature n'est qu'une imparfaite copie.

Le groupe qui se rattachait à ces doctrines prit le nom diQ romantique^ parce que dans cette dénomination, qui rappelait le moyen âge, ses vagues aspirations, ses doctrines et ses institutions confuses, il croyait trouver une répudiation solennelle de la forme régulière et de la pureté plastique de l'art des Grecs.

Frédéric Schlegel, toujours prêt à formuler en système ce que ses jeunes amis sentaient d'une manière vague et presque inconsciente, publia dans l'Athénée, en 1800, le manifeste de l'École romantique sous le titre à^ Entretien sur la poésie. Il n'hésite point à y déclarer que <c le premier caractère de toute poésie est de supprimer la marche et les lois de la raison raisonnante, et de nous replacer dans la magnifique confusion de la fantaisie ». — « Un ouvrage est romantique, quand il nous présente un sujet aentimental dans une forme déterminée uniquement par la fantaisie. »

LES ÉPIOONËS. 343

La réalité n'est plus la matière sur laquelle travaille le poète; le sens commun n'est plus son guide: la sensation^ l'impression vagiie, le caprice personnel, voilà désormais la substance de la poésie L'univers n'est plus un organisme régulier, objectif, dont l'artiste, comme le savant, doit étudier les lois ; c*est une âme mystérieuse, fille et créature de notre âme, une vie secrète et incompréhensible à la- (pielle nous unit la sympathie ou l'effroi. Les intimes émotions qu'excite le spectacle de la nature, le calme solennel, le murmure enchanteur de la forêt solitaire les mille couleurs et reflets qui jaillissent sous un rayon de soleil d'une herbe ou d'une fleur ivre de rosée ; la splendeur merveilleuse des nuits, la lueur de ces mondes innombrables qui constellent les cieux, ou de cette lune pensive, qui semble nous verser d'en haut de douces et pures méditations, le son de la cloche du soir qui se répand sur la vallée comme une invitation à l'extase, tout attendrit, alanguit l'âme du poète, l'arrache à sa personnalité, et la verse enivrée et délirante au sein de cette universalité de vie où elle se confond et se perd*.

Tel est l'esprit qui anime plusieurs des contes de Tieck, Le fidèle Eckartj Les Tannhàuser^ Le Runenberg^ auxquels vinrent se joindre plus tard Le philtre d'amouv^ Les féeSy Le bocal. Les romantiques ont une prédilection pour les contes, parce que le conte est le domaine illimité de la fimtaisie. C'est par excellence la poésie du merveilleux, où la raison, la réalité n'ont rien à voir*.

Telle est aussi l'inspiration des plus belles poésies de Noyalis,les Hymnes à la nm7, de «on fragment intitulé Les^ disciples de SaiSy et surtout de son roman Henri d'O/Yer». dingen, copie et réfutation du Wilhem Meister de Gœthe*:^

1. On retrouve tout cela en France, par exemple dans les Premièrêt Méditations de Lamartine. - • ^

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