‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 12 sur 112 · LA LITTÉRATURE ANGLAISE DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE ANGLAISE DU MOYEN AGE

vent à cheval vers le soir pour y passer la nuit, et s'acheminer le lendemain matin vers le tomheau du saint martyr. Ils sont au nombre de vingt-neuf; Ghaucer est le trentième. U fait bien vite connaissance avec ses futurs compagnons de route et nous les présente de telle sorte qu'il sera difficile de les oublier. C'est en abrégé la société anglaise du quatorzième siècle : voici un chevalier, raide et bravo comme son épée, qui a pris part au siège d'Alexandrie, a bataillé en Russie, en Lithuanie, à Grenade; avec cela aussi sage que vaillant, modeste comme une jeune fille. Près de lui est son fils, galant et amoureux bachelier, tout brodé comme une prairie pleine de fleurs blanches et rouges... Jeune et ardent, aux heures de la nuit il ne dort pas plus qu'un rossignol. Gomme contraste, j'aperçois dans la troupe un robuste meunier, bien nourri et large d'épaules, avec une barbe rousse comme celle du renard et sur le nez une verrue hérissée de poils roux; un gentilhomme campagnard, aux cheveux blanés, à la face rubiconde, goûtant fort le bon vin, la bonne chère, et tenant tout le jour table ouverte pour lui-même et pour ses voisins ; puis un intendant, un marin, un avocat, un moine mendiant, un médecin, un prédicateur d'indulgences, qui revient de Rome avec sa valise « pleine de pardons tout chauds ». Tous défilent devant nous avec une physionomie propre, avec un de ces traits dislinctifs qu'on observe et qu'on n'invente pas. Les femmes surtout, car il y en a plusieurs dans la caravane, sont dessinées avec la touche la plus ferme ou la plus délicate. Voyez-vous d'ici cette* bonne bourgeoise de Bath, riche marchande qui fait des étoffes supérieures à celles d'Ypres et de Gand? Elle porte des bas écarlates bien lires sur la jambe, et son couvre-chef brodé ne pèse pas moins d'une livre. Son regard est hardi, ^on teint blanc et rose. Elle a eu successivement cinq maris, pris à la face de 1 Église, sans parler de quelques aventurer d.^ jeunesse» EJJe prendrait volontiers un sVxifem^ fe^o\3îî.. N.^^

demeurant elle a été toute sa vie une fort honnête femme.

Derrière elle j'aperçois une plus charmante figure, celle de la nonne, de la prieure au doux regard, au sourire réservé, qui ne jure que par saint Éloi. Le poète sait son nom : elle s'appelle Mme Êglantine, elle chante rofficè divin d'un petit ton nasillard qui lui sied à ravir. Elle parlé français, mais avec un accent assez peu parisien. A table elle se comporte en personne du beau monde, ne met point ses doigts dans la sauce et s'essuie scrupuleusement la bouche avant de boire. Quant à ses dispositions morales, elle est si charitable et si compatissante, qu'elle s'attriste à la vue d'une souris prise au piège. Elle a de petits chiens, qu'elle nourrit de viande rôtie, de lait et de gâteaux. Elle pleure amèrement si l'un d'eux vient à mourir, ou si quelqu'un leur donne un coup de canne. Elle est toute conscience et tendre cœur. « Il y a plaisir, dit M. Taine, à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire demi-mondain et demi-monastique. On respire là un délicat parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe. Sa guimpe elle-même est bien ajustée, sa mante est de bon goût ; son bras porte en guise de bracelets deux chapelets en corail émaillés de vert, avec une broche d'or brillant sur laquelle est écrit d'abord un A couronné, puis ces mots : Amor omnia vincity jolie devise ambiguë, galante ou dévote au gré du spectateur. La dame est à la fois du monde et du cloître ».

Voilà, comme le remarque très justement le même critique, un art tout nouveau et inouï au quatorzième siècle : voilà « un poète qui observe les caractères, note leurs différences, et essaye de mettre sur pied des hommes vivants et distincts comme le feront plus tard les rénovateurs du seizième et au premier rang Shakspeare* ».

i. Histoire de la littérature anglaise, livre I, chapitre m.

Page 1