King John, publiée en 1838, par M. Collier
2. Le plus ancien est antérieur à 1521 ; John Heywood mourut en 1565. Il est à remarquer que ce satirique, qui met librement en scène les prêtres, les pèlerins et les distributeurs d'indulgences, était viw C^tN^^V. catholique, qui mourut dans PexU pour rester Mèk a s«l 1o\.
ailleurs une plaidoirie burlesque dans laquelle trois interlocuteurs, dont un vendeur d'indulgences et un apothicaire, rivalisent à qui d* entre eux peut se vanter d'envoyer 'le plus d'âmes au ciel. Ces esquisses comiques renferment déjà des traits de caractère empruntés aux mœurs anglaises : c'est un progrès qui place leur auteur au-dessus de ses devanciers.
Cependant, la renaissance classique du seizième siècle essayait de régénérer même le théâtre. Les universitaires, les hommes d'Oxford et de Cambridge, venaient de lire Plaute et Térence dans toute la nouveauté de leur résurrection ; ils avaient admiré les tragédies de Sénèque, qui, en sa qualité d'ancien, ne pouvait manquer d'être parfait ; ils avaient lu VArt poétique d'Horace, et connaissaient par son entremise les fameuses règles d'Aristotc. Plusieurs d'entre eux se mirent à traduire les pièces classiques latines, plus abordables que les grecques; l'un YAndrienne de Térence (avant 1530), un autre V Amphitryon de Plaute (sous Edouard VI ou Marie). Jasper Heywood, fils de John Heywood l'auteur des Intermèdes, s'attaqua au genre tragique et translata la Troade, Thyeste ei Hercule furieux; d'autres donnèrent aux Anglais Œdipe, Médée, Agamemnon, Octavie; puis vinrent Hippolyle et Hercule av, mont Œta, enfin la Thébaïde, Tout Sénèque y passa : en 1581, le public anglais pouvait lire dans sa langue les dix tragédies du déclamateur romain. C'était même quelquefois mieux, ou pis, qu'une pure traduction : Jasper Heywood, par exemple, ajoutait libéralement à son original ici une scène, là un chœur ; et il n'était pas seul à prendre cette licence. Des classiques latins on alla aux Italiens : Cascoigne mit en prose une comédie de l'Arioste (Gli suppo* siti) ; puis, avec l'aide d'un confrère de la basoche, il 'aborda Euripide et fit jouer une Jocaste sur un théâtre improvisé à l'hôtel de Gray.
De ces traductions libres et modifiées à des compositions
originales et d'une forme classique, il n'y avait qu'un pas à faire, et ce pas fut bientôt franchi. Avant même que les traducteurs eussent fini leur tâche, les imitateurs avaient commencé la leur. Vers 1550, Nicolas Udall, professeur à Eton et ensuite à Westminster, composa ce que les Anglais regardent aujourd'hui comme leur plus ancienne comédie, Ralph Roister Doister, Cette pièce, dont l'exécution n'accuse que trop la grossièreté de l'époque, n'en est pas moins, par son plan et par sa structure, une vraie comédie classique. Elle se divise en actes et en scènes, chose peu ordinaire dans les moralités. Sa représentation devait durer au moins deux heures et demie, presque le double du temps qu'exigeaient les vieux drames. Ses personnages sont au nombre de treize, dont deux au moins ont une physionomie distincte et franchement dessinée : Ralph, lui même, brouillon vaniteux et étourdi, dont les vaines prétentions à la main et à la fortune d'une riche veuve forment l'intrigue principale; et son valet Merrygreek, vaurien glouton, héritier à la fois du Dave de Plante et du Vice des pièces allégoriques.
A peu près à la même époque, on jouait dans l'université de Cambridge, au collège de Christ, «la vigoureuse, agréable et joyeuse comédie » qui a pour titre « P Aiguille de la grand'mère Gurton », écrite, dit-on, par Jean Still, maître es arts, lequel devint plus tard évêque de Bath et Wells. Cette pièce, regardée longtemps comme la première en date de toutes les comédies anglaises, n*est guère, sauf le respect que nous devons à son révérend auteur, qu'une bonne grosse farce, bien vulgaire, entremêlée de coups de bâton et de chansons à boire. L'intrigue, qui tourne sur la pointe de son titre, se propose de nous apprendre ce qu^est devenue l'aiguille dont la vieille femme raccommodait les chausses de son domestique. Une voisine, la dame Chatte, est accusée de l'avoir dérobée : à son tour, elle suspecte mistress CrUTton de lui avoir voU ^X iûasx^^ ^^"Q^ ^^«
Les doux vieilles se disputent et se battent ; le curé se mêle de l'affaire , sans parvenir à la comprendre: la discussion passe sans cesse du coq à l'âne, je veux dire à Taiguille, «laquelle se retrouve enfin, grâce à un coup de pied bien ajusté, dans le vêtement « inexprimable » qu'elle se proposait de restaurer.
Sur ces joyeusetés d*un goût « objectionable » est pourtant visible le cachet de l'antiquité classique, au moins dans l'intention de leurs auteurs. Maître Udall déclare formellement, dans son prologue, qu'il marche sur les traces de Plante et do Térence. Dans les pièces elles-mêmes, on rencontre les défauts ordinaires des comédies qui prétendent imiter les anciens, la maigreur de l'intrigue, la pauvreté de l'action, la longueur relative des discours.
La tragédie classique se montra sur la scène anglaise presque aussitôt que sa joyeuse sœur. La première en date, Gorboduc ou Ferrex et PorreXy jouée le 18 janvier 1561 devant la reine, à Whitehall, est l'œuvre d'un lauréat des universités d'Oxford et de Cambridge, qui devint ministre d'Elisabeth, habile et heureux rival du comte d'Essex : Thomas Sackville, lord Buckhurst. Sackville était déjà connu et admiré comme poète : il avait conçu le plan et réalisé une portion d'un vaste et singulier ouvrage, Le miroir des magistrats, collection do récits poétiques sur les vies et gestes des hommes illustres d'Angleterre, imitation d'un livre latin de Boccace (De casibus virorvm illustrium). Le poème anglais, continué par les collaborateurs et les successeurs de Sackville, ne renferme rien qui égale Y Introduction et la première légende, celle de Henri, duc de Buckingham, composées par Sackville lui-même.
La tragédie de Gorboduc était inspirée par celles de Sénèque ; style tendu et toujours sérieux, dignité soutenue du langage, récits substitués au spectacle, emploi fréquent des messagers, admission des chœurs, tout fait rantrer là pièce do Sackville dans le cadre des œuvree
classiques. Du reste, ce ne sont pas les catastrophes qui lui manquent. Le poète accumule dans son intrigue autant d'horreurs que son imagination peut en concevoir ; on en peut juger par l'analyse suivante :
Gorboduc, roi de la (xrande-Bretagne, a, de son vivant, partagé son royaume entre ses deux fils Ferrex et Porrcx. Les deux jeun<es rois entrent aussitôt en lutte : le plus jeune tue Faîne ; leur mère venge la victime en égorgeant le meurtrier. Le peuple indigné se révolte et massacre Gorboduc et la reine : une affreuse guerre civile désole le pays et le combat ne cesse que faute de combattants.
Malgré ces tragiques événements, malgré le stylo savant, clair, aisé, quelquefois même éclatant du poète, Gorboduc est une œuvre fade et ennuyeuse. « Ce qui y manquCj c'est ce qui manquait dans le théâtre de Sénèque qui en a été le modèle : le mouvement dramatique, l'analyse des caractères, et par-dessus. tout l'art de ménager et de graduer l'intérêt par l'habile enchaînement des péripéties. Les personnages y parlent trop et n'y agissent pas assez, ou plutôt leurs paroles n'y servent pas assez à l'action *. 5> Ce sont des maximes générales, des lieux communs sonores, des tirades à effet, en un mot c'est de la déclamation et non pas du drame.
Une curieuse concession faite par Sackville aux habitudes de son public, ce fut d'introduire dans sa pièce, ayant chacun de ses actes, une pantomime qui en annonçait d'avance le contenu. Cet usage des anciens théâtres populaires, où le spectacle muet parlait de loin aux yeux et aidait à entendre et à suivre l'intrigue, se conserva longtemps sur la scène anglaise. Shakspeare, qui l'exclut de ses propres drames, l'admet pourtant dans la pièce que son Hamlet fait jouer devant le roi et la reine.
1. A. MézièreSj Prédéeeaseurs et contemporains de Shakapecvre ^ chapitre u.
D'autres drames dans le genre classique succédèrent à Gorboduc. Robert Wilmot fit représenter en 1568 et imprimer en 1592 Tancrède et Sigismonde, sujet emprunté à Boccace; George Whetstone composa en 1578 Promos et Cassandra, d'où Shakspeare a tiré le sujet de. Mesure pour mesure; Samuel Daniel, en 1594, écrivit deux tragédies très classiques, Cléopâtre et Philotas. Sur cinquante-deux pièces jouées dans les vingt années qui suivirent l'éclosion de Gorboduc et dont les titres ont été conservés, dix-huit avaient pour sujet l'histoire ou la mythologie anciennes, et devaient appartenir d'une façon plus ou moins complète à Técole des imitateurs de Sénèque. Une lutte s'établit entre leurs partisans et ceux d'un drame plus libre et plus populaire qui commençait à s'établir et dont nous parlerons bientôt.
Dans cette querelle anticipée dos anciens et des modernes, des classiques et -des romantiques, l'auteur de YArcadiej le savant et ingénieux Sidney, prit parti pour les anciens. Dans sa Défense de la poésie (1583), espèce d'art poétique, il se prononça nettement en faveur des doctrines que Boileau soutint un siècle plus tard. Il proscrivait en termes formels le mélange du comique et du tragique dans la même pièce ; il se plaignait de la licence avec laquelle les auteurs de son temps déshonoraient par des plaisanteries bouffonnes les situations les plus sérieuses. Quant aux unités d'action, de temps et de lieu, il les exigeait toutes comme également nécessaires. Mêlant l'ironie au bon sens, il se moquait de la manière la plus piquante des libertés prises par ses adversaires. « Dans les pièces nouvelles, disait-il, vous avez l'Asie d'un côté et l'Afrique de l'autre et tant d'autres sous-royaumes, que l'acteur, lorsqu'il y arrive, doit toujours commencer par dire où il est ; car autrement lé sujet ne serait pas compris. Ensuite vous aurez trois dames qui se promènent pour cueillir des fleurs, et vous de^vei croire que le théâtre
est un jardin. Tout à coup vous entendrez parler d'un naufrage dans le même lieu, et vous avez tort si vous ne le prenez pas pour un rocher... Un instant après ce sont deux armées qui s'élancent, représentées par quatre épées et quatre boucliers ; et quel cœur assez dur pour ne pas se figurer qu'il y a là une bataille rangée ? Quant au temps, nos auteurs en sont encore plus prodigues : chez eux, d'ordinaire, un jeune prince et une jeune princesse tombent amoureux l'un de l'autre; la princesse devient mère et met au jour un beau garçon ; elle l'égaré ; il devient un homme, s'éprend d'amour et va devenir père, et tout cela dans l'espace de deux heures. y>
On le voit, la question entre les deux systèmes dramatiques était nettement posée vers le milieu du seizième siècle ; et si Shakspeare et ses contemporains ne passèrent point dans le camp de la tragédie classique, ce fut de leur part choix et non ignorance.
Au reste, l'école classique des Anglais ne se montra pas toujours si sage que nous venons de le voir dans le manifeste de Sidney : elle eut aussi ses bizarreries et ses extravagances. La renaissance littéraire était venue surtout par l'Italie : l'Angleterre, dans sa reconnaissance , confondit volontiers les Italiens modernes avec ceux qu'ils faisaient revivre. Pétrarque avait consacré sa vie à ressusciter les anciens ; il était dans ses Èpitres le correspondant de Gicéron; dans son ^/Vica l'imitateur de Virgile; mais sa T)lus originale, sa plus charmante, sa plus durable gloire, c'étaient ses Sonnets, ses Canzoniy ses Triomphes, où, à travers une passion vraie et céleste, perçait plus d'une fois le bel esprit du temps, la recherche, la morbidezza italienne. Les imitateurs de Pétrarque, les pétrarquisies^ remplirent leurs compositions des faux brillants, caprices passagers du maître. Ces défauts séduisants, dont on pouvait trouver le germe même chez les anciens, chez O^vdû.^ chez Sénèque par exemple (dulcibus vitiis), axTiN^iiX. ^xv
Angleterre sous le patronage de noms illustres, furent aisément pris pour des qualités, et comme ils étaient plus accessibles à l'imitation que les beautés véritables, les beaux-esprits les imitèrent et parvinrent bien vite à les surpasser.
L'écrivain dont le nom se rattache surtout à cette mode littéraire est John Lyly*, bourgeois de Londres, esprit sérieux, moral, délicat plus que passionné, et séduit par l'éclat des dernières productions de la poésie italienne, qu'il était allé étudier sur place. Avant d'écrire pour le théâtre, Lyly composa un roman qui eut un long et durable succès et décida pour vingt années du goût anglais et du ton de la conversation polie : « Euphuès^ ouvrage ce très agréable à lire pour tout le monde et dont il est « très nécessaire de se souvenir, ouvrage où sont contenus « les plaisirs que poursuit l'esprit dans la jeunesse, grâce « aux charmes de l'amour, et le bonheur qu'il recueille « dans l'âge mûr par la perfection de la sagesse. » Tel est le long titre de l'ouvrage, dont la première partie, Euphtiès ou Vanatomie de V esprit parut en 1580; la seconde. Euphvss et son Angleterre, en 1581. L'inspiration du livré vient en ligne droite d'Italie : la scène est àNaples d'abord, ensuite à Athènes ; les doctrines, les habitudes, les discussions sophistiques sur l'amour idéal rappellent l'école platonicienne de Florence ; le nom même d'Euphuès -est emprunté à la République de Platon. Quant à l'action du roman, elle est nulle et sans intérêt ; le seul but de l'auteur, sa préoccupation constante, c'est l'analyse subtile et raffinée des sentiments, le tour ingénieux des pensées et des images. Il n'exprime rien simplement ; il cherche constamment une forme imprévue etpiquante: une perpétuelle
1. John Lyly, Lilly, ou Lylly, l'inventeur de VEuphuismCy naquit vers 1583 dans le comté de Kent. — Euphtiès, the anatomy of wit, Londoa, 1680, iii-4*. — Euphuçs and his England, London, 1581, in-4*.
antithèse non seulement, dans les idées, mais encore dans la forme des mots *, une absurde affectation de savoir, qui se manifeste par des allusions continuelles à Thistoire et à la mythologie, une prodigalité ridicule de comparaisons, tels sont les caractères du style de ÏEuphuès, Citons un exemple de la manière dont parlent ses personnages : Lucilla^ après avoir rappelé à ses admirateurs qu'il y a plus de dangers dans Tamour que de lièvres dans TAthos, passe en revue toutes les histoires de Tantiquité où il est question de femmes trompées par des étrangers, comme Didon, Ariane, etc. :
C'est une chose ordinaire, et déplorable, poursuit-elle, de voir la simplicité prise au piège de la ruse, et ceux qui ont le plus de force avoir aussi le plus de méchanceté 2. L'araignée file sa fine toile pour enlacer la mouche, le loup prend un air candide pour dévorer l'agneau, le milan fond sur la perdrix, l'aigle happe la mouche... J'ai lu que le taqreau attaché au figuier perd sa force, qu'une troupe de daims tout entière s'arrête comme en extase qnand ils sentent une pomme odorante, que le dauphin est attiré au rivage par les sons de la musique. Faut-il s'étonner, quand le daim sauvage est captivé par une pomme, si la douce demoiselle s'apprivoise en présence d'une fleur; et quand le dauphin est alléché par l'harmonie,' si les femmes sont attirées par la mélodie de la parole de l'homme?
Nous avons vu, dans les comédies espagnoles*, des morceaux d'un goût tout à fait semblable. Une exubérance de fantaisie, une ivresse de bel esprit signala partout en Europe Tépoque de la S.enaissance. L'Italie d'abord, puis l'Angleterre, l'Espagne, la France avec ses précieuses et ses épistoliers, subirent tour à tour Cinfluence, Il semble que l'abus de la pensée en précède partout l'usage rai-
1. 11 représente une personne adonnée au vol plutôt qu'au profit, to ihefl than to threfi ; comme si Ton disait en français : il veille au grain plutôt qu^ au gain,
2. Those that hâve most might to be infected with most malice ; remarquez le jeu sur la similitude des sons.