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LA RESTAUKATION. 115
Le style de la poésie ^>ie7«^9%si^Me, c'est-à-dire Térudition exploitée d'une manière bizarre, Tesprit se fatiguant à combiner les images les plus disparates, se réfugia dès lors dans la satire. Le premier des humoristes, Butler*, resta en possession paisible du style de ses graves prédécesseurs, qui devint désormais impossible dans les sujets sérieux, depuis que le satirique en eut habillé son grotesque Hudibras,
Cette épopée burlesque est la contre-partie de Tépopée sublime de Milton : l'une exprimait les grandeurs de Tinspiration puritaine ; l'autre jette une dérision piquante sur le zèle farouche et minutieux des sectaires. Hudibras est un autre Don Quichotte, un brave juge de paix presbytérien qui, prenant son clerc Kalpho pour écuyer, court le pays en chevalier errant pour rétalilir partout le bon ordre et la justice. Ce poème, que Butler laissa inachevé,, obtint sous Charles II un^ popularité éclatante, et nul ouvrage n'eut pendant un demi-siècle un plus grand nombre de lecteurs. Il est curieux encore comme monument historique et comme tableau de moeurs. Mais il a subi le sort de toutes les œuvres qui s'attachent à des faits passagers et non aux éléments impérissables de la nature morale. La postérité néglige ces caricatures dont elle ignore les originaux, et se lasse d'une plaisanterie qui a besoin d'un perpétuel commentaire.
De tous les genres de poésie le théâtre fut celui que la restauration favorisa le plus. Mais elle gala la scène anglaise en la protégeant. Au lieu de faire revivre et de perfectionner l'ancien drame national, inauguré si heureusement par Shakspeare, Johnson et Massinger, la cour voulut transporter à Londres le théâtre de Versailles , qu'elle
1. Samuel Butler, ne à Slreiisham (Vorcosler) en 1612, mourut au comble de la réputation et dans la misère eu 1680. Les trois parties de >un y/iK<«6raô- furent publiées en 1663-1664-1678.
avait plus admiré que compris, et qu'elle aimait par vanité plutt5t que par goût. Malheureusement
Quand sur uue p«i>«.>nQe ou prétend se régler l'/esl par le* beau\ o.-tes «/uom nr ptut l'égaler.
au lieu d'imiter Corneille et Racine, les tragiques anglais calquèrent La Calprenède et Scudéry. La tragédie héroïque (c*est ainsi qu*ils appelèrent leur prétendue imitation) ne fut guère qu*un roman de chevalerie en vers rimes. Le héros fut un véritable chevalier errant, invincible à la guerre et dévoué à sa Dulcinée par un amour délicat, métaphysique et dégagé de tout ce qu*ii y a d^instinctif et de naturel dans la passion. Les scènes les plus applaudies contenaient de subtiles discussions, analogues aux entretiens galants de la délie et d*Artamène. Le goût national venant se combiner avec ces éléments étrangers, infligea à la scène une pompe et un éclat bizarres. On inséra dans les tragédies héroïques des fêtes, des processions solennelles, des batailles terrestres et navales. On fit subir à la fortune des personnages les changements les plus étranges, les plus inattendus : on déchaîna sur le théâtre les fantômes et les démons.
Deux remarquables tragédies de Thomas Otway, Venise sauvée -^662 et L'oiy/*t*/iii, se distinguent par un vrai talent au milieu de la déclamation et de l'emphase du théâtre tragique de la restauration. On retrouve chez Otway quelque chose des sombres et puissantes imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare. Mais Fauteur,' mort de misère presque au début de sa carrière, ne put justifier ou démentir les espérances que ses débuts avaient données.
La satire est le remède naturel de Textravagance. Une pièce burlesque d'un courtisan, du duc deBuckingham,I.a répétition {The rchearsal 1671 , jctasur la tragédiep ré-
tendue héroïque un tel éclat de ridicule, que celle-ci n'osa plus guère dès lors se montrer sur la scène. La répétition fut le Don Quichotte du théâtre anglais.
La comédie s'éloigna, plus encore que la tragédie, de la scène française qu'elle prétendait imiter. Son vrai modèle fut le drame espagnol avec son mouvement, ses machines, ses déguisements et son intrigue compliquée. Tout cela convenait mieux au public anglais et même à la cour que le genre si fin de Molière, qui tire tout son prix de la peinture des ridicules et de la vérité du dialogue. D'ailleurs la paresse des auteurs, ou pour mieux dire la misère, qui les forçait de produire sans relâche et sans soins, conspirait ici avec le goût des spectateurs. Charles II n'imitait pas Louis XIV dans sa munificence pour les gens de lettres. Il n'égalait pas davantage la royale majesté desesfaiblesses.
L'exil et l'indigence l'avaient rendu le compagnon de débauche de ses courtisans ; et il avait repris son trône sans retrouver sa dignité de roi. De là cette absence de toute réserve dans le langage de la comédie. La licence d'un siècle grossier reparut avec un siècle corrompu, et les pièces même qu'on traduisait du français et de l'espagnol étaient soigneusement assaisonnées d'indécences et de mots à double entente, pour plaire au plus spirituel et au plus dissolu des monarques.
L'immoralité du théâtre de la restauration ne consiste pas seulement dans la grossièreté du langage : sous ce rapport les anciens dramaturges, Fletcher et Massinger, Ben Jonson et même Shakspeare ne seraient pas à l'abri de tout reproche ; mais du moins ne peut-on signaler dans les ouvrages de ces premiers maîtres aucune intention arrêtée d'honorer le vice et de jeter le ridicule sur les actions vertueuses. Il n'en est pas de même des poètes comiques de Charles II ; chez eux la dépravation des mœvii^ ^^\ Y^^senîée comme Vattribut nécessaire des gens domxîi^ \\Ka.\\X.^
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le vice est une parure à la mode, aussi indispensable aux personnages privilégiés qu'un nœud de ruban, et qu'une élégante perruque. Les poètes de cette époque ont l'art d'appeler toutes les sympathies du public sur les corrupteurs, toutes SCS moqueries sur leurs victimes.
Non seulement la morale est entit'Tcment sacrifiée dans leurs peintures ; mî?.is le goût, cette seconde morale, qui chez nous vient souvent en aide à la ])remiore, est choqué à chaque scène par la brutalité de nos imitateurs insulaires. Dans le monde qu'ils nous présentent, les femmes, dit Macaulay, sont aussi grossièrement impudentes que des hommes dissolus, et les hommes ne peuvent trouver une place digne de leur mérite (|u*à Tîle de Norfolk ou à Botany-Bay.
Les poètes comiques les plus célèbres de cette époque furent William Wicherlev, l'auteur de U amour me bois, du Franc, lionn(Hr homme, et de L'épouse campagnarde^ le plus brutal des écrivains ([ui aient sali le théâtre*; puis Farquhar, Vanbrugh, Congreve; les deux premiers, plus réalistes, peignant le monde tel qu'ils le voient et la société telle qu'ils la trouvent ; le troisième, plus ingénieux et prêtant trop volontiers, comme notre Beaumarchais, son esprit à tous ses personnages; tous trois libres et grossiers dans leurs peintures, et dignes, par leur immoralité, des spectateurs qui les applaudissaient.
Le poète le plus illustre de la Restauration et peut-être le plus grand poète qu'ait produit la vieille Angleterre après Shakspeare et Mil ton est John Dryden^.
1. Taine, Littérature anglaise, II, 485. — Le môme critique fait des citations plus que suffisantes des comédies an^rlaisos de celte époque, tome II, pages ooô et suivantes. — Voncz aiissi Walter Scott, Essai sur le drame^ et Macaulay, Les poètes comiques de la restauration.
2. Né en 1G31 à Oldwinckle (Northaïupton), mourut à Londres en Ï700. Dryden vccut et mourut cal\^oV\(\\\o..•
Sa longue et laborieuse carrière agitée par tant d'événements, remplie par tant d'ouvrages, sujette à plusieurs variations de goût, semble moins l'histoire d'un homme que celle d'une littérature. Dans sa jeunesse il imita le subtil Gowley; il continua ensuite l'œuvre de l'harmonieux Waller. Il combattit d'abord vaillamment sous le drapeau de la tragédie héroïque^ puis l'abandonna pour une forme dramatique moins factice. Froid et lourd dans la comédie, il excella dans la satire politique : l'auteur à'Absalon et Achitophel, de Lekmédaille^ de Mac Flecnoe, surpassa de beaucoup le chantre burlesque de Hudibras. Enfin ses odes sont pleines de passages brillants et d'une versification mélodieuse malgré son irrégularité. L'une d'entre elles, Le festin d* Alexandre , étale, dans l'éclat des images et la richesse savante de l'harmonie, les beautés extérieures les plus frappantes dont puisse se parer la poésie lyrique.
Toutefois il manquait à Dryden un don essentiel, la sensibilité. Il n'habitait que les dehors de son âme, et ne s'élevait point à l'idéal le plus pur de la poésie. Magnifique artisan de langage, il prodiguait les belles images et les nobles pensées ; mais on ne sent point au dessous l'émotion intérieure qui aurait dû les produire. Le poète semble les avoir créées avec ses doigts et non avec son cœur.
Il ne sait ni inventer des personnages, ni les ressusciter d'après l'histoire. Il n'a rien de ce don créateur qui fait le génie de Shakspeare. Il ressemble plutôt à Voltaire, qui l'a pris plus d'une fois pour modèle : comme chez notre brillant compatriote, on rencontre dans les tragédies de Dryden la tirade à effet, la sentence ambitieuse, l'image éclatante mais antidramatique. Quel que soit le personnage qu'il mette en scène, Aureng-Zeb, Antoine ou Montézuma, c'est toujours le même luxe de langage, le même éclat de fausses couleurs.
La vie de Dryden donne peut-être jusqu'à un certain point Je secret de ces défauts : conlraml ^^t \^ ^%xx^\^\^
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d'écrire à la tâche et d'épier les variations du goût public, la poésie fut souvent pour lui un métier plus qu'un art; vendu corps et âme au directeur d'un théâtre et à un libraire, il épuisait sa facilité dans des travaux sans inspiration.
C'est surtout par son style que Dryden a mérité l'admiration de ses compatriotes. Le caractère distinctif de son génie semble avoir été le pouvoir de raisonner, et d'exprimer Je résultat de ses raisonnements dans le langage le plus convenable. Les jours de la poésie pure commençaient à passer pour l'Angleterre : la versification s'acheminait peu à peu vers les qualités d'une excellente prose.
Dryden montra le premier que la langue anglaise était capable d'unir la douceur à ia force: les vers scabreux de ses prédécesseurs furent abandonnés même par les poètes du dernier rang; et, grâce à ses préceptes et à son exemple, les plus médiocres chansonniers de l'année 1700 firent des vers plus doux que Donne et Gowlcy, les chefs d'école de la première moitié dudix-septièmesiècle. On peut, dit Johnson, appliquer à Dryden perfectionnant la poésie anglaise ce qu'on a dit d'Auguste embellissant la ville de Rome; qu'il l'a trouvée Je brique et l'a laissée de marbre. Nous ajouterons néanmoins que pour notre part nous préférons sans hésiter la brique de Shakspeare et de Mil ton à tout le marbre de Dryden.