‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 55 sur 112 · Né en 1720; mort en · texte numérisé non relu

Né en 1720; mort en

monts les plus vrais sont anira(!^s pnrdcs scènes tour à tour gaies et touchantes. C*est le côl6 aimable et affectueux de la sociclé puriiaine. Le Raselas, roman unique aussi do Jobn*son, en est le revers. Ce triste livre n*cst ^uèrc qu'une fiuitc de dialogues moraux sur les vicissitudes de la vie humaine, sur ses lolies, ses craintes, ses espérances et ses vains désirs. Johnson, critique redouté, espèce de dictateur littéraire de son époque, n'avait pas le génie de la narration. Sun roman, composé d'ailleurs dans la solitude et dans un moment de deuil, n'est qu'un grave sermon. Chose étrange, celte sombre conception a une analogie avec le Candl'ie de Voiiairc. Johuî-on lui-même convenait que si les auteurs de ces deux ouvrages s'étaient communiqué leurs manuscrits, on aurait pu accuser chacun d'eux de plagiat. Rasse/as et Candide se ressemblent comme Heraclite et Democrite.

En terminant cette revue rapide du roman anglais au dix-huitième siècle, nous devons nommer encore deux hommes célèbres, dont les principaux ouvrag^'s, sans être des romans proprement dits, se rattachent néanmoins à ce genic de fiction, et marquent leur place dans la littérature par une originalité profonde el une incontestable supériorité. Nous voulons parler du doyen Swift et du pasicur Laurent Sierne.

Swift ^1 667-1 745) est un satirique plutôt qu'un romancier. Affligé par la nature d'un caractère méchant et d'un cœur égoïste, trompé dans son ambition et condamné à la solitude de son décanat de Dublin, après. avoir été le soutien d'un parti et le protecteur hautain d'un ministère, les rancunes de Ihomme d'Etat fermentèrent dans son âme avec les sentimenis haineux du misanthrope; et comme ce misanthrope avait infiniment d'esprit,' il sortit de ce mélange dos ouvrages pleins de verve, de mordant, de cynisme, dune gaieté qui à la fin attriste et fait mal. Swift,

c'est Voltaire dans ses mauvais jours, Voltaire sans son amour de rhumanité, et aussi sans Tuniversalilé brillante de son génie. 11 étudiait encore à l'université de Dublin, que déjà il avait formé et exécuté en partie le plan de son fameux conte du Tonneau. C'était l'oavrage le plus hardi, le plus ingénieux et le plus singulier qui eût encore paru dans la controversée religieuse. tSwilt y traitait fort cavalièrement les différentes églises chrétiennes, dont il entremêlait bizarrement la satire do digressions moqueuses sur les écrivains do son temps Aujourd'hui nous trouvons la plaisanterie de Swift un peu lourde et un peu monolone. Voltaire semble avoir imité cette boutade humoiisiique dan» son Pol'Pourriy de même que dans Micromégas il prit pour modèle l'ouvrage le plus spirituel de Swift, les Voyages de Gulliver,

Cette dernière fiction de Swift a pour objet de briser l'harmonie de nos préjugés, par un simple déplacement dans le point de vue. Il présente à l'espèce humaine un miroir qui la montre tour à tour sous les formes les plus exiguës et les plus colossales. Il conduit successivement son héros chez un peuple de pygmées et chez une race de géants, et fait jaillir de ces combinaisons diverses une foule a'eH'ets comiques et de contrastes inattendus. Les actions humaine > deviennent souverainement déraisonnables, grâce à quelques changements dans la conformation des acteurs. Les inirigucs et les tracasseries politiques, qui sont la principale occupai ion des gens de cour en Europe, ne sont plus que des folies ridicules à Lilliput, dans une cour de petits hommes de six pouces de haut; tandis que la légèreté des femmes de notre monde, que Fauteur met sur le compte des dames do Brobdingnag, devient monstrueuse et dégoûtante chez une population d'une eflrayante stature. On pense bien que les travers de la nation anglaise et de l'administration des.whigs, adversaires politiques de l'auteur, ne sont pa^ m^\i^%^'& ^axa»

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cette peinture. Walpole est représenté dans la personne du premier ministre des Lilliputiens; il ne pardonna jamais à Swift la ressemblance de son portrait; les factions rivales sont désignées par les partis des talons hauts et des talons bas; et le prince de Galles, qui partageait sa faveur entre les whigs et les torys, se reconnut en riant dans Théritier présomptif qui portait par impartialité deux talons de diverses hauteurs.

L'idée d'un pareil voyage n'était pas une nouveauté, sans doute. Lucien, Qiabelais, Cyrano de Bergerac, l'avaient conçue avant Swift. Le grand mérite du satirique anglais, c'est d'en avoir effacé la puérilité sous le sel de ses allusions, et d'avoir donné aux événements les plus incroyables un air de réalité, par le caractère et le style du narrateur. Toute la personne de Gulliver est décrite avec tant de vérité, qu'un matelot anglais soutenait l'avoir T)ien connu : et un docte prélat disait qu'il y avait dans ce livre certaines choses qu'il ne pouvait pas prendre sur lui de croire.

On a dit avec raison que l'esprit sert à tout, mais ne suffit à rien. L'absence de toute sympathie, ou plutôt la haine de l'humanité perce dans cette longue et amère plaisanterie. On sent que l'auteur s'attaque moins aux vices qu'à la nature de l'homme. La Rochefoucauld était, comme il le disait lui-même, « son auteur favori, parce qu'il y reconnaissait son caractère tout entier ». C'était calomnier le moraliste français. La philosophie de Swift est encore plus chagrine et plus désolante. On peut juger de l'esprit de sa critique par l'aveu qu'il en fait lui-même dans une de ses lettres.

Le principal but que je me propose dans tous mes travaux est de vexer le monde entier, plutôt que de le divertir; et si je pouvais remplir mon dessein sans faire de tort à ma per.-onne ou à ma fortune, je serais Técrivain le plus infatigable que vous ayez connu de votre vie... Voilà Ja grande ba«e de misanthropie sur laquelle j'ai élevé Tédifice de mes

Voyages, et je n'aurai jamais ide repos que tous les honnêtes gens ne soient de mon opinion.

On s'étonne peu que Thomme qui a écrit ces lignes et qui en faisait le principe de ses ouvrages, ait eu l'affreux malheur de survivre à sa raison, et dépasser les neuf dernières années de son existence dans un état d'imbécillité de plus en plus complète.

Sterne (1713-1768) est un écrivain aussi bizarre, mais d'une bizarrerie aimable et afTectueuse. Il connaissait le public auquel il avait affaire, et savait que l'originalité, même entachée d'affectation et de recherche, était le meilleur moyen d'attirer son attention. Personne n'avait remarqué les deux sermons qu'avait publiés le modeste pasteur do Stillington. Il fit paraître les deux premiers tomes de Triatram Shandy^ et tout le monde voulut lire deux volumes de sermons qui les suivirent et qu'il donna sous le nom d'Yorick. Deux autres volumes de Tristram servirent encore de précurseurs à quatre volumes de sermons. Ainsi marchait ce moderne Rabelais, entre un pieux discours et un récit licencieux ; il avait trouvé, dans la bibliothèque d'un seigneur voisin de son presbytère, une foule de vieux et joyeux ouvrages qu'il sut habilement piller et refondre. Il mit largement à contribution son confrère français, le curé de Meudon ; puis il accueillit avec la même faveur Agrippa d'Aubigné et son Baron de Fénestôy puis bien d'autres ouvrages anglais, assez inconnus de son temps, et dont les expressions bizarres passèrent longtemps pour les saillies heureuses de son humeur. U est surtout redevable au livre curieux de Burlon, VAnatomie de la mélancolie. Au reste, ses emprunts sont faits avec tant d'art, qu'on ne saurait les soupçonner quand on n'en a pas la preuve. Sterne est à la fois le plus plagiaire et le plus original des écrivains. Il imite tout le monde et ne ressemble à pei^oxiTi^.

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Tristram Shandy n'est pas une histoire, mais nn tissu de ^cèEeH, de dialogues, de récits plaisants ou touchants, en un mot de loules les idées, de lous les souvenirs d'un esprit cultivé et ingénieux, subtil et naïf, grossier et dclicdt. L*oncle Tohie, son Gdèle serviteur le caporal Trimm, et le gai, le spirituel, l'insouciant Yorick, qui n'est autre que Sterne lui-même, sont des figures tracées avec tant de charme qu'elles suffisent, en l'absence de toule intrigut», pour assurer à l'auteur l'un des premiers rangs parmi les romanciers. L'attrait particulier de ce livre et du Voyage sentimental qui le nui vit, c'est Tcffusion des plus tendres sentiments de l'âme. Nul n'a surpassé cet autour dans la peinture des émotions délicates; et, malgré rafîeclatiun ordinaire de ^on langage, il trouve les paroles les plus simples et les plus pénétrantes pour aller au cœur. Un peut blâmer souvent le cynisme et les cxcentricilés de Sterne; il est impossible de ne pas aifflcr sa personne.

Sterne a exercé sur la littérature française une influence incontestable, mais non rapide : notre dix-huitième siècle^ si haidi à l'égaid des idées et des choses, respectait trop profondément les formes du langage et le développement méthodique de la pensée. C'est de nos jours que, pour réveiller la curiosité fatiguée, on a eu recours aux mêmes artifices que le pasteur anglais. On lui a emprunté sa marche capricieuse, ses longues digressions, le laisser aller prétentieux et la nonchalance calculée de ses causeries. Si Sterne avait hardiment pillé ses devanciers, nos feuilleioanistes le lui ont rendu au centuple. Mais il était plus facile dû singer son manque de méthode, que de reproduire la finesse de ses observations et la délicatesse touchante de ses sentiments.

On nous pardonnera, sans doute, de nous être arrêtés longuement sur le roman anglais ou roman de mœurs. Ce genre de Jittéraluxe, o^ui d^Nisil rencontrer tant de sym-

pathie dans les temps modernes, est tout entier d'origine septentrionale. Les littératures néo>latines avaient eu le poème, le conte, le récit héroïque ou burlesque, dans lequel la nation, la cité, la classe d'hommes, tiennent plus de place que Tindividu, la personne, le caractère. Chez les peuples du Nord, l'originalité personnelle se développe plus librement : leurs fictions aiment à la reproduire. Elles tnalysent avec soin les singularités , les physionomies, les accidents, les nuances morales. Elles rendent à l'individu toute la valeur que les littératures méridionales effaçaient volontiers au profit de l'ensemble. Celles-ci créaient des types généraux; celles du nord s^atlachent aux caractères particuliers. Les premières atteignaient plus facilement le beau, les secondes se préoccupent surtout du vrai. Au fond, la ditlérence n'a rien d'essentiel. Car le vrai, et même le réel, est .la matière que doit transformer le génie de l'artiste.

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