Histoire de la littérature anglaise^ tomeUl, ^«lÇ»» 'âKi
Mais à côté de cette imagination excessive, de cette emphase rhétoricienne, de ce bombast, pour employer l'expression anglaise, qne de grandeur réelle, et surtout quelle verve d'honnêteté dans les discours de Burke ! Il fut toujours Tavocat des nobles causes; il lutta, sans jamais faiblir, contre les attentats du pouvoir en Angleterre, contre les attentats du peuple en France, contre les attentats des particuliers dans Flnde. On l'accusa d'inconséquence et de contradiction, parce qu'après avoir défendu la liberté il flétrit la licence. Le fait est que Burke n'écouta jamais que Tinstinct de son cœur et de sa conscience, et que le seul parti qu'il embrassa, auquel il resta toujours fidèle, fut celui de la justice et de Thumanité.
Au moment où Burke brillait de tout son éclat, trois orateurs plus jeunes grandissaient à ses côtés et devaient l'éclipser bientôt dans l'opinion des contemporains, Fox, le jeune Pitt et Sheridan^
Fox et Pitt, prédestinés à une glorieuse rivalité, accusèrent dès leur enfance l'opposition qui devait éclater un jour dans leurs caractères. Le premier, fils de lord Holland, ami et confident du ministre Walpole, fut élevé dans toute la licence d'une grande fortune et d'une morale peu sévère. Il mêla dès sa première jeunesse aux laborieuses études d'Oxford le goût de la dissipation et des plaisirs; mais en même temps il acquérait sous la direction et à l'exemple de son père une grande habitude de la parole, une verve de discussion et de raisonnement qui annonçait, en lui le puissant orateur.
Le second Pitt, deuxième fils de lord Ghatam, et nommé William, comme son illustre père, avait été sévèrement et pieusement élevé, loin des séductions du monde.
1. Charles James Fox, né en 1749, mourut en 1806. — William Pitt, né en 1759, mourut en 1806. — Richard Brinsley Sheridan, né en 1751, mourut en 1816, — Nous parleroûa de celui-ci au chapitre suivant.
HISTOIRE. ÉLOQUENCE RARLEMENTAIRE. 171
Les études classiques dans toute leur austérité avaient été les jeux de son enfance. A Tâge de douze ans, nous apprend son précepteur, il ne rencontrait plus de difficultés dans les auteurs latins; bientôt après il traduisait à livre ouvert des pages entières de Thucydide, qu'il lisait en anglais sur le texte grec.
Tous deux, en se présentant sur la scène politique presque au sortir de Tenfance, trouvaient pour piédestal la réputation de leurs pères. Tel est l'avantage de l'aristocratie anglaise : tandis qu'elle ouvre ses rangs au mérite prouvé des hommes nouveaux, elle hâte la renommée des jeunes patriciens de talent en la greffant sur celle de leurs aïeux. Charles Fox entra à la Chambre des Communes à l'âge (illégal) de dix-neuf ans ; William Pitt fut élu député à vingt et un ans, et devii^t ministre deux ans après.
« Par une singularité remarquable, dit Villemain, les rôles qu'avaient soutenus lord Holland et lord Chatam devaient être renversés en la personne de leurs fils. Lord Holland avait été le soutien zélé d'un pouvoir corrupteur, insidieusement arbitraire. Chatam avait été l'ennemi constant de ce pouvoir, et le défenseur e];)ithousiaste de la liberté. Le fils de Chatam, au contraire, l'illustre Pitt, devait être, avec beaucoup de génie sans doute et avec l'excuse d'une grande nécessité, le plus habile promoteur du pouvoir; et Fox devait être un jour le plus ardent ami de toutes les doctrines populaires. »
Les talents respectifs de ces deux orateurs diffèrent comme leurs opinions : Fox ardent, impétueux, n'écoute que le cri de son âme, n'obéit qu'à l'élan d'un généreux et imprudent enthousiasme : Pitt est né homme d'État, il connaît d'instinct l'Angleterre et lé caractère anglais. Quand il parle à la Chambre, il se livre sans doute à ses émotions, qui le font éloquent, mais les principes d'où elles partent, la carrière où ^Ues l'entraînent, sont rigoureusement circonscrits par une pensée poli\i<c\v]L^\ OckfiaV^Iv
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rien de capricieux: rien de fortuit. U n'a pas même ces inégalités, ces élans qui accompagnent presque toujours Téloquence : on ne peut détacher tel ou tel passage saillant de ses discours : c*e$t le discours tout entier qu'il faut prendre. Ce qu'il y a ^'éloquent chez lui, c'est l'ensemble, c'est cette large compréhension qui embrasse et impose toute sa pensée ; c*est cette progression continue qui enlace pied à pied l'adversaire, établit fortement une idée, écrase en passant Tobjection et le doute, et arrive à la conclusion avec toutes ses preuves réunies et victorieuses.
On peut dire plus encore : Téloquence de Pitt est puissante parce qu'elle n*est qu'un moyen : le but c'est le pouvoir, c'est la grandeur de TAngleterrç; le résultat, c'est ce ministère de vingt ans qui s'étend de l'indépendance des Etats-Unis à l'apogée de l'Empire français, qui commence par gagner le roi George III, malgré la Chambre des Communes ; qui renverse la Chambre des Communes avec l'aide de la nation, lutte contre la Révolution française, soulève et soudoie l'Europe contre l'empereur Napoléon, et meurt d'Austerlitz, en léguant sa vengeance à Waterloo.