L'ÉLOQUENCE POLITIQUE ET JUDICIAIRE
diers ; les rues voisines occupées par la cavalerie. Les Pairs vêtus d'or et d'hermine s'avançaient sous la direction du roi d'armes ; les juges dans leur costume solennel assistaient la cour, prêts à donner leur avis sur les points de droit. Environ cent soixante-dix lords, les trois quarts de la chambre haute, telle qu'elle était alors constituée, marchèrent dans un ordre imposant du lieu ordinaire de leurs séances à la salie d'audience. Les tribunes, les galeries étaient remplies de spectateurs. Tout ce que l'Angleterre contenait de plus grand, de plus illustre, par la naissance, par la fortune, par le talent, tous les ambassadeurs des puissances étrangères, assistaient à cette solennité. Le monde avait les yeux sur l'Angleterre.
Hastings se présenta à la barre avec une contenance ferme et modeste; il fléchit le genou devant ses juges. Près de lui se tenaient ses avocats, Law, Dallas, Plomer, les lumières du barreau, qui tous s'élevèrent depuis aux plus hauts rangs de la magistrature.
Mais ni l'accusé ni son conseil n'attirèrent aussi vivement l'attention que les accusateurs. Le banc qui leur était réservé contenait peut-être, dit Macaulay, tout ce que l'éloquence a jamais eu de plus illustre depuis la grande époque d'Athènes. On y voyait Fox et Sheridan, le Démostiiène et l'Hyper ide anglais ; on y regardait surtout le promoteur de l'accusation, Burke, le grand orateur, ignorant, il est vrai, ou dédaignant l'art d'adapter ses raisonnements et son style à la capacité et au goût des auditeurs, mais qui par l'ampleur de sa pensée et la richesse de son imagination n'avait jamais eu d'égal ni dans Tantiquité ni dans les temps modernes.
On sait que, quand Gicéron se porta pour accusateur du proconsul de Sicile, il eut le bon sens de sacrifier momentanément son amour-propre d'orateur à l'intérêt de ses clients. Il s'abstint de toute harangue, &\. ç.^TO^^^'îâLVî^ les témoins, interrogeai l'accusé, et mil V^^ \^'^?>'^^ ^"^ '^'^~
LITTs SEPT» VI
meure de prononcer sans délai la sentence. Les Verrines que nous lisons furent composées après coup, dans le silence du cabinet. Le procès de Toppresseur des Indes fut dirigé avec plus d'éclat et moins d'habileté.
Les débats eurent des proportions énormes comme le sujet.
On commença ^ ar lire les charges et les réponses de l'accusé, lecture qui occupa deux séances. Le troisième jour Burke se leva. Quatre séances furent remplies par une exposition générale, et préliminaire à l'accusation. L'orateur, avec une abondance de pensée et un éclat d'expression qui fît plus que satisfaire la haute attente de l'auditoire, décrivit le caractère et les institutions des Hindous, raconta les circonstances dans lesquelles l'empire asiatique de la Grande-Bretagne avait pris naissance, exposa la constitution de la Compagnie des Indes et des Présidences anglaises. Après avoir ainsi essayé de donner à l'assemblée une idée aussi vive de ce monde oriental qu'il l'avait formée lui-même dans son esprit, Burke présenta l'administration de Hastings comme un défi systématique à toutes les règles de la morale et du droit. L'auditoire tout entier fut ému, des femmes s'évanouirent. L'énergie et le pathétique du grand orateur arrachèrent au sévère et hostile chancelier des marques inusitées d'admiration, et l'accusé lui-même sembla, pour un moment, accablé et percé jusqu'au cœur. Â la fin Burke conclut. Élevant la voix de manière à faire retentir les voûtes du vieil édifice :
C'est pour cela, dit-il, qu'avec toute confiance il m*a été ordonné par es Communes de la Grande-Bretagne d'accuser Warren Hastings de hauts crimes et 4élits. Je l'accuse donc au nom de la Chambre des Communes du Parlement, dont il a trahi la confiance; je l'accuse au nom de la nation anglaise, dont il a terni l'antique honneur; je l'accuse au nom du peuple de l'Inde, dont il a foulé aux pieds les droits, et tlont il a changé le pays en désert. Enfin, au nom de la nature humaine ellemême^ au nom des deux sexes, ati tiom de tous lès Àg6s, ad liom dé totts Jeê rangsi je i'aceuse comme \e eommuti «to^mv ^ ^t«nB«r de iwà*
l'éloquence politique et judiciaire. 179
Après CQ début solennel, la Cour décida que les commissaires chargés de Taccusation en exposeraient tous les chefs avant que les avocats de Taccusé lissent entendre leurs réponses. En conséquence Fox et Sheridan furent appelés à parler tour à tour. Fox ouvrit l'attaque par l'affaire du pillage de Bénarès, la ville sainte des Hindous ; Sheridan devait parler pour les princesses d'Oude dépouillées de leurs trésors par la famine et la torture, au nom et avec l'aide de leurs fils et petits-fils, vils instruments de Warren Hastings. C'était Sheridan surtout que le public désirait passionnément entendre. On se souvenait que dans la Chambre des Communes, au jour où elles avaient résolu d'entreprendre l'accusation, Sheridan avait « pendant cinq heures et demie, dans une improvisation d'une beauté sans exemple, dit un contemporain, commandé l'attention et l'admiration de toute l'assemblée; qu'au moment où il s'était assis, la Chambre entière, les députés, les tribunes, avaient éclaté en un tumulte d'applaudissements, et par une forme d'approbation inusitée dans la Chambre, battu plusieurs fois des mains ».
Ce premier discours n'avait jamais été écrit. Sheridan s'était contenté de l'impression produite. Elle fut telle qu'un ami de Hastings essaya vainement de faire entendre quelques paroles et se rassit. Sheridan, en octobre 1785 avait été « le plus éloquent des hommes », au jugement de ses compatriotes et de ses rivaux. En juin 1788, devant la Cour des Pairs, il avait à satisfaire la curiosité plus exigeante encore d'un public imposant : la salle était pleine à suffoqpier : on dit qu'un seul billet d'entrée fut payé jusqu'à cinquante guinées. L'orateur justifia une pareille attente. Sa brillante et pathétique plaidoirie dura deux jours et ne fatigua que l'orateur.
Obligé de lutter contre lui-même, de répéter pour obtenir la condamnation ce qu'il avait dit pour obtenir l'accusation^ il sut se transformer, se renouveler. C5ûa.Ti%«wiX ^^
langage, il parla sous une autre inspiration ; il fut plus grave, plus modéré, plus judiciaire.
Dans un début majestueux, plein du respect de la Constitution et de la loi, il renonce à cette animosité d'accusateur qu'il avait montrée devant la chambre des Communes; il détermine admirablement le devoir du juge et la nature de la conviction qui doit l'éclairer.
Vos Seigneuries, j'en ai la confîance, ne croiront pas que, si je demande une réparation nécessaire pour Thonneur anglais, je veuille pour cela qu'on fasse un exemple sur le prévenu sans avoir la preuve complète et légale de sa culpabilité; non, Mylords, nous le savons bien, c'est la gloire de la Constitution anglaise, que ni le bruit de la commune renommée, ni le caractère d'un homme quel qu'il soit, ni l'ascendant et le pouvoir d'un accusateur, ni l'intérêt moral et politique, ni même la secrète conviction de sa culpabilité, que le juge peut renfermer dans son sein, n'autorisent une cour anglaise à rendre sentence, pour toucher un cheveu de la tôte ou effleurer la propriété, la réputation, la liberté du plus pauvre sujet qui respire Tair de cette équitable et libre contrée. Nous savons, Mylords, que la culpabilité légale n'existe pas sans la preuve légale, et que la règle qui définit l'évidence est autant la loi du. pays que la règle qui définit le crime. Nous savons enfin qu'il faut non seulement la réalité du crime et la conviction du juge, mais encore des preuves extérieures et des preuves morales tellement évidentes que, cette conviction, le juge ne puisse la refuser.
Sheridan reprenait ensuite la vive peinture des violences arbitraires de Hastings. Les principaux agents du gouverneur sont mis en scène par l'imagination dramatique de l'orateur. D'éloquentes descriptions retracent les coutumes de rinde et nous transportent sous ce beau ciel d'Orient, au milieu de ces peuples indolents et timides opprimés par l'impitoyable activité des Anglais. Ici l'orateur nous montre le palais d'un prince indien, idole sans pouvoir, chargé d'or et de diamants, proie facile offerte à Tavidité du gouverneur; ailleurs il décrit ces retraites des femmes de l'Inde, espèces de sanctuaires, où elles sont plutôt enchâssées que captives, et d'où elles ne sortent jamais, même avec un triple voile. 1\ moult^ t^a «►^yoN.^ ^'e»\\fc'^ ^^ofanés
l'éloquence politique et judiciaire. 181
par la rapacité de Hastings. C'est la chaleur accusatrice et rimagination pathétique de Gicéron dans les Verrines; c'est la même abondance de parole^ vives et pittoresques. U restait un argument, une excuse en faveur de Hastings, la nécessité, la raison d'État. Après avoir essayé de défen- dre ses actes , on finissait par dire qu'il avait été forcé d'agir ainsi. Sheridan répond avec ce mélange de colère et d'ironie où surtout il excelle.
Nécessité d'État, dira-t-on! Non, Mylords, la nécessité d'État, cet impérieux despote, garde encore quelque générosité. Sa démarche est hardie, ses volontés rapides, sa main terrible et saisissante. Mais ce qu'elle fait, Mylords, elle l'avoue; elle dédaigne une autre justification que ces grands motifs qui ont placé le sceptre de fer dans ses mains. Mais une nécessité d'État qui fraude, escroque, qui cherche à se tapir derrière les pans d'une robe déjuge, une nécessité d'État qui tâche de tirer de quelques propos et de quelques rumeurs subalternes sa pitoyable justification, non, Mylords, ce n'est pas là une nécessité d'État; arrachez-lui son masque, et vous ne verrez qu'une basse et vulgaire avarice, qu'un < misérable péculat, qui se cache sous de fastueux déguisements, et diffame l'honneur public au profit d'une fraude particulière*.
En terminant Sheridan s'éleva jusqu'aux plus puissantes inspirations du pathétique. L'auditoire était subjugué ; l'orateur lui-même ému jusqu'aux larmes mit le comble à l'émotion du public en se laissant tomber, comme épuisé, dans les bras de Burke, qui le serra sur sa poitrine avec Ténergie d'une généreuse admiration.
Ce spectacle, cette contagion d'enthousiasme, cet incendie des âmes, comme dit Gicéron, s'est éteint pour jamais à l'issue de la séance. Tel est le sort de Téloquence parlée : elle 80 refroidit sur le papier qui la recueille, où les âges suivants ont peine à retrouver de quoi justifier les succès et la réputation de l'orateur. Le prince de l'éloquence latine, qui était en même temps un si grand écrivain, avait raison de composer deux fois ses discours, l'une pour l'audience, l'autre pour la postérité.