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Ce prologue était prononcé en

SCHILLER, TROLSIËME PÉRIODE. 321

Wallenstein lui-même le sent et le sait : il a foi à la destinée, aux étoiles; il a son astrologue, dont il attend docilement le signal. Gomme Attila, il se croit le glaive dont une main divine tient la garde. Ce rêve d'un fanatique terrible est un fait si important dans le drame de Schiller que l'acteur Fleck, qui créa d'une manière inimitable le rôle de Wallenstein, en avait fait le trait dominant de sa physionomie, ce Dès qu'il entrait en scène, raconte un critique du temps, les spectateurs croyaient apercevoir une puissance invisible planant- au-dessus de sa tête. Dans chaque parole qu'il prononçait, on sentait une allusion à la protection surnaturelle qui appartenait à lui seul. Il semblait que cet homme, marqué au front par le destin, vivait dans une hallucination effrayante ; et chaque fois que sa voix s'élevait pour parler des étoiles et de leur influence^ nous éprouvions une espèce de frisson. 3»

Toutefois cette superstition personnelle à Wallenstein ne suffit pas au poète ; il veut lui faire une fatalité réelle, qui le pousse, qui l'entraîne malgré lui à la rébellion, à la mort. Mais cette fatalité moderne ne peut être qu'historique : il faut que les circonstances, les événements politiques dont il est le centre, l'enveloppent comme un filet, se resserrent do plus en plus autour de lui, enlacent et déterminent sa volonté. Le général- est ambitieux, mais non pervers ; il ne songe pas à trahir ; mais voici que son pouvoir grandit; l'armée l'adore. « Ce n'est pas de l'empereur, dit le colonel Buttler, que nous avons reçu Wallenstein pour général; c'est par Wallenstein que nous avons l'empereur pour maître. » Sa puissance éveille les soupçons de la cour. On Ta déjà disgracié ; on va le destituer une seconde fois. Le roi de Hongrie, le jeune fils de l'empereur est là tout prêt à prendre sa place , les colonels placés sous ses ordres prêtent à Wallenstein serment de le défendre; les Suédois sont en pourparlers avec lui; le sort veut lui donner une couronne. La cour a. awi^^v^ ^^'s»

LITT. SEPT, ^V

nouvelles, intercepté des messagers. Restât-il fidèle, il sen jngé traître ; il n*a d'asile que la rébellion.

L'incoDTénient de cette fatalité rationaliste, c'est qu'elle ne pouvait se poser en un mot au début du drame, comme celle du théâtre grec, à laquelle suffit une prédiction, un oracle. Ici il fallait l'exposer longuement, l'expliquer par les faits, par l'action. De là l'énorme longueur des préliminaires : une introduction d'abord, Le camp de WaMenstein^ en onze scènes ; puis un drame préparatoire en cinq actes, Les piccolomini ; en dernier lieu, une tragédie finale, La mort de Walienstein, en cinq actes aussi, dont les deux premiers appartiennent encore à l'exposition, et faisaient d'abord partie du drame précédent : onze actes en tout pour une seule action, c'est beaucoup, même chez des Allemands.

D'ailleurs cette étude patiente d'une rébellion progressive avait en elle-même quelque chose de sombre et d'austère; Schiller le sentit : il y introduisit l'épisode des pures et naïves amours de Max et de Thécla, qui constitue une intrigue secondaire, et traverse les combinaisons politiques comme un souffle rafraîchissant. Ses auditeurs lui en surent gré; « les rôles tout lyriques de Max et de Thécla, ces jeunes cœurs si tendres à la ibis et si forts, étaient les plus goûtés et les plus applaudis; les endroits préférés, c'étaient ceux où l'action languitau dehors; où, de la scène, le poêle la transporte dans les profondeurs du l'âme.'» N'était-ce pas pour Schiller une invitation formelle à traiter désormais des sujets où la part du cœur fût plus étendue que celle de la pensée? Il entendit ou devança cet appel, et à peine Wallenstein terminé, il commença Marie Stuart.

La tragédie de Marie Stuart est dégagée de l'échafaudage préparatoire qui encombrait Wallenstein. Schiller, au moment où il çn de^^m^vX U ^\a.TL (^1799\^ se félicitait,

dans une lettre à Goethe, d'avoir mis de côté les faits politiG[ues et même le jugement de Marie, pour commencer par sa condamnation. Le grand artiste sentait qu'il se rappro* ehait ainsi de l'unité condensée des tragiques grecs, en particulier de celle de VŒdipe^oiy son admiration et son modèle. Dès lors il n'avait pas à faire une suite de tableaux^ divers, mais la peinture d'une seule souffrance, d'une seule: siluation (c'est le terme de Schiller lui-même) progressive dans la douleur. Aussi, outre Sophocle et Eschyle, étudiait-il alors, comme le prouvent ses lettres et son journal, les tragédies d'Euripide.

Le sujet est traité avec un art admirable. Marie nous est présentée plus jeune que dans l'histoire, douée de toute la beauté et de toutes les grâces de son sexe : l'amour de Leicester et de Mortimer, la jalousie d'Elisabeth en rendent un éclatant témoignage. Des fautes, des crimes même pèsent, il est vrai, sur son passé, mais ces égarements de la jeunesse et du pouvoir ont été expiés par de cruelles épreuves, par un long repentir. Marie n'en est que plus touchante aujourd'hui, que plus douce, plus humble, plus détachée d'elle-même : le vrai crime qui va lui coûter la vie, c'est son droit légitime à la couronne d'Angleterre, c'est surtout sa beauté, par laquelle elle éclipse son odieuse et jalouse rivale. Le bonheur qu'elle ressent, quand pQur la première fois il lui est donné de sortir de sa triste pri- SQu et de respirer l'air pur du jardin, la lutte qui, pendant l'entrevue des deux reines, s'élève dans l'âme de Marie entre l'humilité de la prisonnière et la fière dignité de la souveraine, l'inflexible grandeur et la sérénité paisible de ses derniers moments, tout cela est de la plus vraie, de la plus saisissante poésie.

La conduite de l'action n'est pas moins admirable : elle se rapproche d'une manière frappante de celle de la tragédie grecque, de celle de VŒdipe-roL La fatalité plane depuis le début sur la tête de sa victime, \a, vss^^ts^^^

est prononcée ; la haine d'Elisabeth ne recule pas même i la pensée d'une exécution secrète. Nous attendons avec une douloureuse anxiété le dénouement terrible. Tout ce qui semble promettre une délivrance (les intelligences entre Leicester et Marie, le dévouement de Mortimer) ne &it que resserrer la trame de la destinée. La scène décisive est la rencontre des deux reines. Quelle qu'en puisse être l'invraisemblance morale, une fois amenée par un grand art de préparation, elle est tout à Cut dans l'esprit des péripéties du théâtre grec, et produit une impression profonde. L'événement que la reine d'Ecosse appelait comme un bonheur, est pour elle une nouvelle infortune; l'entrevue longtemps souhaitée devient son arrêt de mort. Jamais Schiller no s'est approché davantage de cette terrible ironie tragique, caractère saisissant de l'art de Sophocle*.

Quinze jours après la première représentation de Marie Sluart (1800), l'infatigable Schiller commençait sa Jeanne dCArc. En moins de neuf mois, cette nouvelle pièce était terminée, et se jouait successivement à Leipzig, à Berlin, à Weimar. Ce fut pour le poète une série de triomphes. Un soir, à Leipzig, les spectateurs le reconnurent dans une loge : à la chute du rideau, après le premier et après le second acte, un cri unanime de <c vive Schiller! » éclata dans toute la salle; et, quand il sortit du théâtre, la foule qui l'attendait se rangea sur deux haies pour lui ouvrir un passage et le suivit de ses acclamations.

C'était en effet une œuvre bien remarquable et excellente pour un public étranger aux souvenirs patriotiques qui s'attachent à rhéroïque Pucelle. Schiller intitule sa pièce Trtujédie romantique; c'est « romanesque,» qu'il aurait dû dire. Sa Jeanne n'est qu'à moitié celle que nous con-

i. U. Ileltncr, Geschichte dcr deuUdxcTi LUevatur»

naissons, que nous admirons avec une pieuse reconnais^ sance. Elles se confondent encore dans les deux premiers actes, et alors l'inspiration lyrique du poète est digne de sa sainte héroïne; mais, à la fin du troisième, Schiller se sépare de la tradition ; il substitue un roman yulgaire à la glande et merveilleuse histoire; il ôte à l'admirable fille deux choses que tout son génie ne pourra remplacer, la pureté absolue du cœur et le cruel dénouement du bûcher. . Si l'on se résigne à cette double perte (et des spectateurs allemands n'avaient aucune peine à s'y résigner], la Jeanne de Schiller offre un vif intérêt. L'auteur, toujours épris de l'idéal classique, a conçu Taudacicux projet de placer ici encore, dans un sujet chrétien, un ressort analogue à l'an- Xicfue fatalité du théâtre grec. L'intervention divine, la mission surnaturelle de Jeanne, la condition à laquelle la protection céleste lui est accordée, vont tenir lieu ici de l'action formidable du destin chez les poètes grecs.

La voix divine qui l'envoie contre l'ennemi ordonne en même temps à Jeanne de « fermer son cœur à tout amour terrestre. » Cette mission et cet ordre constituent le ressort du drame. Quand, anoblie par le roi et par ses victoires, elle voitles plus nobles seigneurs, Dunois et La Hire, solliciter sa main, quand le roi lui-même l'engage à choisir un époux : »

Je suis, répond-elle, la guerrière du Dieu tout-puissant; et je ne puis être Pépouse d'un homme... Malheur à moi si, tandis que je porte dans la main le glaive de mon Dieu, je nourrissais dans mon cœur frivole un sentiment d'affection pour une créature terrestre... Les regards des hommes et leurs désirs sont pour moi une terreur et un sacrilège.

Et voilà que la fière et noble guerrière rencontre, au milieu des combats, l'écueil où vont se briser à la fois sa résolution et sa puissance surhumaine. Un chevalier anglais, qu'elle était sur le point d'immoler, a touché soudainement son cœur, Jeanne se sent infidèle à sa mission ;

la protection céleste rabandonne : son propre père vient à Reims l'accuser publiquement de sorcellerie; la voix do tonnerre semble par trois fois confirmer cette accusation terrible. Jeanne n'ose élever la voix pour se justifier ; tout le monde la croit un instrument de l'enfer, tout le monde la fuit; elle devient prisonnière des Anglais. Lâonel, le chevalier qui a ému son cœur, et qui Taime à son tour, sollicite son amour et sa main ; mais Jeanne, qui n'a fléchi que dans une heure de faiblesse, revient maintenant i elle-même. Elle le repousse; elle n'a plus d'autre amour que sa patrie : à la France seule elle dévouera sa vie. Alors, comme Samson captif, la noble fille retrouve sa force : à la vue du combat qui l'entoure, des Anglais qui triomphent, de son roi qu'on fait prisonnier, elle brise ses fers, s'élance dans la mêlée, délivre Charles Vil, et, atteinte d'une blessure, meurt victorieuse et souriante, son étendard à la main.

Cette conclusion, si pâle auprès du dénouement réel, est tout à fait conforme à l'esprit du théâtre grec ; elle tempère le tragique par Tattendrissement; « elle rappelle, dit M. Hettner, celle de VŒdipe à Colone de Sophocle. » Pw une faiblesse d'un instant, la Pucolle est. retombée à U condition terrestre : invincible auparavant dans tous les combats, aujourd'hui elle doit acheter la victoire au prix de sa vie. Mais en triomphant d'elle-même, elle s'absout et se glorifie : sur la terre, elle sera l'envoyée de Dieu, la sainte et vénérée libératrice ; au ciel, elle va monter dans l'étemelle gloire.

Voyez- vous là-haut Tarc-en-ciel ! Les cieux ouvrent leurs portes d'or. Elle est là, brillante au milieu du chœur des anges; elle porte son fils -éternel sur son seiii et étend vers moi ses bras avec un doux sourire, d^^ .sepasse-t-il en moi? Des nuages légers me soulèvent; ma lourde cuirasse .te transforme en ailes. ïja terre fuit derrière moi. Là-haut!... Là haat!... Heurte est la doufeur, éternelle est la joie.

i En face de oea m%.^m&Q.^Tk^% d« la poésie, on comprend^

sans la partager tout à. fait, radmiration enthousiaste des Allemands ; on conçoit que Gœthe ait pu proclamer cette tragédie l'œuvre la plus parfaite de Schiller au point de vue de l'art. En efiTet, le génie du poète n'a été vaincu ici <jue par le sublime de l'histoire.

Dans La fiancée de Mes^ine^ espèce de Thébaïde^ avec ses Frères ennemis (1803), Schiller voulut pousser plus loin encore que dans ses trois précédentes tragédies l'imitation des tragiques grecs, et leur peinture de l'impitoyable fatalité; il imita même leur mélange formel et systématique de la poésie lyrique avec le drame par l'introduction dû chœur. Cette œuvre est une consciencieuse étude, un industrieux exercice de composition; nulle part peut être l'auteur ne s'est montré plus habile écrivain. CSependant La fiancée de Messine est une œuvre froide et inanimée : Schiller, qui est avant tout un poète subjectif et personnel, a mis dans cette tragédie tout son talent ; il n'y avait pas mis son cœur.

H en est tout autrement de Guillaume Tell (1803). C'est un hymne de liberté politique, un retour passionné aux inspirations de jeunesse. Mais quelle différence entre les emphatiques déclamations des Brigands et cette œuvre nouvelle si pure, si saine, si vraie!....

Ici nous sommes au cœur de la Suisse, au moment où elle va conquérir son indépendance. Dès le début de la tragédie, nous apercevons ses montagnes, ses lacs, ses torrents; nous entendons ses pâtres chanter le Ranz des vaches : ses bateliers, ses chasseurs nous en renvoient l'écho ; nous respirons l'air de ses glaciers et l'honnête sim* plicité de ses mœurs. C'est homérique de naturel et de grandeur naïve, c'est d'une admirable et touchante vérité. On croirait lire VHermann et Dorothée de Gœthe, ennobli par la magnificence du lieu de la scène et par l'impertkace de l'action qui va s'y accomplir.

Ou donc Schiller aTait-il rencontré cette splendide mture alpestre? Où avait-il admiré ces mœurs patriarcales ?— Jamais il n'avait vu la Suisse; mais son ami Gœthe Favait Tue pour lui : il la lui racontait auprès de son poêle de Wcimar. Et telle était l'éloquence du narrateur, telle Tir- ; dente et créatrice imagination de l'auditeur, qpe le récit j devenait une vision. • !

La liberté qui triomphe à Eussnacht par la flèche dp Guillaume Tell n'est pas l'abstraction philosophique de Rousseau et de Mably, encore moins le rêve hideux qui venait d'ensanglanter la France; c'est le droit naturel et historique à la fois des trois cantons, de Schn^dtz, d'Uiiet d'UnterwaI4 : ici l'insurrection est juste, modérée, religieuse.

Co Hol OKt il noiiH depuis mille ans ; et le valet d'un maftre étranger viendrait nous forger des chaînes et répandre la honte sur notre propre pays! N*eHt-il aucun remède contre une telle oppression? La puissance do la tyrannie a des limites. Quand Popprimé ne trouve plus de justice nulle part, (piand son fardeau devient insupportable, il demande au ciel courage et consolation ; il fait descendre l'étemelle justice, qui ré- HJdo Id-haut, inmiuable et inébranlable comme les astres méincs. Alors recommence l'ancien état de nature, où l'homme luttait contre l'hommeot pour dernière ressource quand il n'en reste plus aucune autre, on saisit l'épée. Nous devons défendre contre la force notre bien le plus précieux. Nous combattons [>our notre pays, pour nos femmes, pour nos enfants. (Acte II, scène ii.)

Toll ne conspire pas ; il se défend. Il n'assiste pas même avec 808 amis à l'assemblée du Ruthli. Il n'est un héros que par son bras et son cœur. La nécessité le conduit, le pousse; c'est une nouvelle espèce de fatalité, l'instinct de l'honnôtoté ot du devoir. Ce qu'il y a de merveilleux dans cotte tragédie, c'est qu'à proprement parler, elle n'a point do personnage proéminent. Un acteur invisible et toujours présont domino la scène ; c'est l'esprit de la liberté. Si Ton y cherche un héros, on trouve tout un peuple.

« A quoique point de vue que je me place pour appré-

cier ce drame, écrit A. Régnier, c'est à mes yeux le chefd'œuvre du théâtre de notre auteur. » A. Gr. Schlegel luimême, qui a, pour découvrir les défauts de Schiller, la sagacité de la haine, ne peut s'empêcher de reconnaître que Guillaume Tell est « l'ouvrage le plus parfait de ce poète. »

Schiller eut le rare bonheur do terminer sa carrière par son chef-d'œuvre. Le 9 mai 1805, dans la force de l'âge et du génie, il fut enlevé à l'Allemagne. La mort interrompt toujours quelque chose; Schiller, au milieu des souffrances de sa dernière maladie, composait encore une nouvelle tragédie : Démétrius resta inachevé.

On voit, par les pages qui précèdent, combien était fausse l'opinion de nos écrivains français de la Restauration qui invoquaient Gœthe et Schiller comme les chefs de leur insurrection romantique. Les grandes œuvres de ces deux poètes appartiennent au contraire à l'école classique la plus pure. C'est Homère, c'est Eschyle, Sophocle, Euripide qu'ils étudient et qu'ils admirent. C'est le génie antique qu'ils s'efforcent de greffer sur des sujets modernes. Ils finissent même par rendre justice à nos classiques français, qu'ils ont attaqués d'abord. Cœthe traduit et fait jouer sur son théâtre le Mahomet et le Tancrède de Voltaire ; Schiller, la Phèdre de Racine, pour laquelle il interrompt la composition de éa Marie Stuart. Us font l'un et l'autre pour l'Allemagne du dix-huitième siècle ce que Corneille et Racine avaient fait pour la France du dix-septième.

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