CHAPITRE XII
Prédicateurs populaires : François d'Assise ; Rose de Viterbe ; Jean de Vicence ; Savonarole.
Dans les travaux du publiciste et de l'historien, l'éloquence n'entre jamais qu'à titre d'accessoire: elle se déploie avec toute sa puissance dans la parole du prédicat teur, surtout quand les circonstances politiques et les mœurs de son pays et de son temps en font un tribun populaire. C'est à ce titre que nous devons jeter un coup d'oeil en arrière sur des hommes que l'histoire littéraire a trop négligés, et qui n'en sont pas moins les véritables orateurs de l'Italie du treizième au seizième siècle : je veux parler des moines prêcheurs. « Dans toutes les chaires,, dans tous les carrefours, au pied de tous les rochers, aux abords de tous les villages, sur les places publiques de toutes les villes d'Italie, ils firent retentir ces deux grands mots de concorde et de liberté qu'on ne prononça jamais en vain. Aujourd'hui que l'imprimerie a ôté à la voix humaine une partie de son empire, nous ne pouvons que
1. La meilleure édition de l'œuvre complète est celle de Fribourg : Délia istoria tfltalia di Fr. Guicciardini, libri XX, 1775, 4 vol. in-4°, réimprimée en 1803, 10 vol. in-8. — La traduction par Favre de l'histoire de Guichardin fait partie du Panthéon littéraire, où elle est précédée d'une notice biographique de Buchon, Paris, 1838, gr. in-8.
difficilement nous faire une idée de l'influence qu'exercèrent par la magistrature de la parole ces amis ardents de la concorde italienne, ces défenseurs de l'indépendance des peuples. Cependant qu'on se représente la vaste influence de la presse quotidienne en Europe depuis soixante ans, qu'on y ajoute celle du livre, moins largement répandue, mais plus profonde et plus durable, qu'on les multiplie toutes deux par la puissance qui a toujours appartenu et appartiendra toujours à ceux qui parlent au nom du Christ, et l'on pourra imaginer, dans certaines limites, le rôle gigantesque de ces moines mendiants, vrais journalistes de l'époque, publicistes sacrés, tribuns religieux... Le fils spirituel de saint François, l'orateur populaire arrivait en face de l'Hôtel de Ville, avec la corde traînante de sa robe de bure; il sonnait lui-même du cor : aussitôt la foule se précipitait, puis le silence succédait à l'agitation 1 ; » on écoutait l'homme de Dieu, l'homme du peuple.
« J'ai vu, dit un étudiant de Bologne, témoin oculaire des faits qu'il rapporte, j'ai vu, le jour de l'Assomption de la mère # de Dieu, saint François prêcher sur la place, devant le petit palais, où presque toute la ville était réunie. Il parla successivement des angos, des hommes, des démons ; il fit connaître les natures spirituelles avec tant d'exactitude et d'éloquence que les lettrés qui l'écoutaient étaient surpris d'un tel discours dans un homme si simple. Du reste il ne suivit pas la méthode ordinaire des prédicateurs : son discours était plutôt une harangue comme en font les orateurs populaires. Il ne parla, comme conclusion dernière que de l'extinction des haines et de l'urgence de conclure des traités de paix et des pactes d'union. Son vêtement était sale et en lambeaux, sa per-
1. F. Morin. Saint François d'Assise et les Franciscains, Nous empruntons à cet excellent petit livre la plupart des détails qui terminent notre chapitre.
sonne chétive, son visage pâle ; mais Dieu donnait une puissance inouïe à ses paroles. Il convertit même des nobles, dont la fureur sans bornes et Ja cruauté sans frein * avaient ensanglanté le pays, et parmi lesquels beaucoup se réconcilièrent. L'amour et la vénération pour le saint étaient universels : hommes, femmes, tous se précipitaient en foule devant ses pas, et bienheureux se trouvaient ceux qui pouvaient seulement toucher le bas de sa robe. »
Ces pauvres moines ne furent pas de faibles adversaires pour les empereurs allemands et la tyrannie féodale. Quand le féroce Etzelin (Eccellino) imposait à Padoue et à Vérone le joug de son épouvantable cruauté, pendant que tous tremblaient devant cet homme qui faisait périr des innocents au milieu des tortures et décapitait ensuite leurs cadavres, saint Antoine de Padoue alla le trouver dans son palais, au milieu de ses soldats et lui cria : « Je vois peser sur ta tête, tyran sans pitié, chien enragé, je vois peser sur ta tête l'effroyable sentence de Dieu. Quand seras-tu donc las de répandre le sang des innocents? » Puis il lui reprocha les dilapidations, les assassinats qu'il faisait commettre par ses satellites, le joug intolérable dont il avait accablé des peuples libres d'Italie. Le tyran écoutait, atterré et pâlissant, cette harangue vengeresse. Il lui semblait voir, comme il le dit lui-même, dans les yeux du tribun franciscain, un rayon de la majesté divine. Antoine, à la stupéfaction de tous les assistants, sortit sain et sauf du palais.
Les femmes, les enfants mêmes, saisis du zèle chrétien et patriotique qu'avait allumé saint François, se faisaient quelquefois aussi tribuns et apôtres. L'histoire a conservé le souvenir d'une jeune fille de neuf ans, Rose de Viterbe, qui parcourait les rues de sa ville en soulevant le peuple contre Frédéric II. Trois ans plus tard l'enfant, comprise dans un arrêt d'exil, mourait au milieu des pleurs de l'Italie; et longtemps après sa mort les peuples de Viterbe unv mér. 9
et de Poggio venaient en pèlerinage déposer des roses blanches sur le tombeau du tribun virginal.
Les orateurs populaires ne combattaient pas moins énergiquement l'anarchie que l'oppression. A l'époque de la naissance de saint François, un homme de Pise avait parcouru les rues d'Assise en criant : La paix et le bien ! le bien et la paix! Des incidents pareils n'étaient pas rares dans les villes d'Italie. Pétrarque ne faisait que leur donner une forme poétique, quand il terminait ainsi une de ses plus belles canzoni r
lo vo gridando : Pace! pace! pacet
Le dominicain Jean de Vicence s'en allait criant parmi la multitude : « mes frères, que la paix règne parmi vous ; car la paix c'est la justice ; la paix c'est la liberté, la liberté tranquille. »
Il fit plus, il réunit un jour dans une immense plaine, sur les bords de l'Adige, les populations de toute la Lombardie, qui, dociles à son appel, venaient abjurer leurs haines et leurs dissensions. Honorable tentative, glorieux triomphe de l'éloquence et de l'enthousiasme religieux, dont l'histoire littéraire doit consacrer le souvenir, lors, même que les résultats en furent aussi éphémères qup merveilleux!
L'audacieuse parole des orateurs populaires ne ménageait pas plus les vices du haut clergé que la tyrannie des grands.
L'évoque de ce temps-ci, s'écriait l'un d'eux, est semblable À Balaam, assis sur son ânesse, et qui ne voyait pas, l'ange qu'apercevait l'animal. Qu'est-ce à dire? Balaam représente celui qui rompt les liens de la fraternité, qui trouble le peuple, qui opprime et dévore les petits. C'est ce que fait l'évêque sans sagesse, lorsque, par sa folie, il jette le trouble parmi les nations, et que, par son avarice, il dévore leur substance. Il ne Voit pas, celui-là, l'ange de Dieu. Mais le peuple simple, dont la foi est
droite et les actions pures, voit l'ange du grand conseil ; il connaît, il aime le Fils de Dieu.
Dans une autre occasion,* il flétrissait.
Ces spéculateurs de l'Église, ces aveugles privés de la vue et de la science, qui ne connaissent point de mesure et crient toujours *. « Apporte, apporte. »
Et se tournant vers eux avec un courage égal à son éloquence :
Voilà ce que vous êtes aujourd'hui, s'écriait-il; mais, demain, une éternité de souffrances vous enveloppera de toutes parts.
Cette verye plébéienne, ce courant d'éloquence si peu connu, si peu observé au-dessous de la brillante et tranquille surface de la littérature écrite, coula sans interruption jusqu'à l'asservissement des cités de l'Italie, Il s'étendit sur le reste de l'Europe, et en particulier sur la France, où les ordres mendiantSj milice errante du catholicisme, portèrent avec leur besace et leur froc une prédication populaire, audacieuse et quelquefois burlesque. Menot et Maillard étaient des franciscains, disciples de l'ombrien François d'Assise; le napolitain Barleta, leur contemporain, appartenait à Tordre de Saint-Dominique. Ses sermons, mélange bizarre d'éloquence et de trivialités, n'obtinrent pas moins de succès en France qu'en Italie. Qui nescit barlëtare, disait un proverbe du temps, nescit prœdicare K
On nous pardonnera de citer dans une histoire littéraire un fragment des sermons de Barleta devenu célèbre sous la plume de notre La Fontaine ; ce n'est rien moins
1. Ses sermons : Brixiœ, 1497, petit in-4° goth., et 1502, in-8° goth., n'eurent pas moins de vingt éditions.
que la fable des Animaux malades de lu peste. Cet apologue se retrouve aussi, avec des variantes de détail, dans un des sermons du moine français, Menot. Nous ne sommes pas tenu à être plus grave que deux prédicateurs.
Le lion, roi des animaux, tint un chapitre où furent convoqués tous ses suppôts. Le chat vint confesser sa coulpe. « Père, je dis ma coulpe, parce que j'ai souvent péché dans la marmite de ma maîtresse. » Le lion répondit : « Tu as bien fait : il n'y a là aucun mal. • Vint le chien- « Père, j'ai croqué un morceau du dîner de mon maître et quelquefois le rôt que portait un valet; mais j'ai fait pénitence, car j'ai reçu force coups de pied. » Le lion répondit : « Gela suffit. » Une poule survint : « Monseigneur, dit-elle, j'ai souvent grappillé dans le jardin, et ma maitresse criait : « Va-t'en au diable ! » Mais, j'ai fait pénitence : elle m'a presque tordu le cou. » Maître loup arriva ; « père, s'écria-t-il, j'ai mangé l'âne d'un pauvre; mais, en vérité, j'avais grand'faim. » Le lion répartit • « Gela t'est naturel, et un philosophe païen a dit : Dans les actes naturels, il n'y a ni mérite ni démérite pour nous. » Enfin l'âne se présenta: « père, j'ai souvent mangé un peu de foin quand la charrette entrait dans le cloître. » « Qu'on le frappe, s'exclama le lion, » et tous se mirent à le battre. Et quelqu'un dit : « Quel juge inique! le loup est justifié après de grands péchés, et pour des peccadilles le pauvre âne est battu à mort. »
Nous nous garderons bien de louer sans réserves cette familiarité audacieuse du sermon, ce mélange de sérieux et de bouffonnerie, si nouveau dans la chaire chrétienne. « gans doute ces brusques contrastes de ton et de langage, ce mélange môme de malice et de terreur religieuse, de licence et de sévérité donnaient prise à l'orateur sur son grossier auditoire, et le burlesque même avait, si Ton veut, son éloquence. Cependant de telles libertés n'en ravalaient pas moins le grave et austère génie de l'éloquence religieuse 1 . »De pareils sermons sont le commentaire le plus exact du poème de Pulci.
Il nous reste à nommer le dçrnier et le plus fameux de ces orateurs moitié apôtres, moitié tribuns, l'idole et la
t. P. Jacquinet, Les prédicateurs du dix-septième siècle avant Bosmet. Paris, 1863, in-8°, page 29.
victime du peuple de Florence, l'infortuné défenseur de son orageuse liberté, l'adversaire le plus redoutable des Medici, le dominicain Savonarole.
C'est à l'histoire politique de raconter ses projets de théocratie, les luttes des Frateschi, ses partisans, contre les libertins (Arrabiati, Compagnacci), son inutile alliance avec Charles VIII, son triomphe éphémère lors de l'expulsion de Pierre de Medici, la chute de sa popularité et son cruel supplice. L'histoire littéraire peut signaler en lui le dernier champion du moyen âge, qui dans son zèle fougueux frappait de la même malédiction les essais de gouvernements nouveaux et les arts de la Renaissance. Elle peut le montrer sur la place publique de Florence déterminant les concitoyens à brûler leurs poèmes profanes, leurs peintures voluptueuses et leurs instruments de musique, livrant des éditions entières de Boccace et de Pulci aux flammes qui allaient bientôt le consumer lui-même. Elle doit surtout faire entendre quelques-unes des paroles entraînantes, recueillies par ses auditeurs, et où l'on devine encore, sous une lave éteinte, les ardentes passions qui font à la fois l'éloquence et le fanatisme.
Peuple florentin, s'écriait-il un jour, je dis aux méchants : Tu sais qu'il y a un proverbe qui dit : Pr opter peccata veniunt adversa, c'està-dire que ce sont les péchés qui amènent l'adversité. Va, lis. Quand le peuple hébreu faisait bien, et qu'il était ami de Dieu, il réussissait toujours. Au contraire, quand il mettait la main aux crimes, Dieu apprêtait le fléau, Florence, qu'as-tu fait? qu'as-tu commis? où en 'es-tu avec Dieu? Veux-tu que je te le dise? hélas! il est comblé, le sac; ta malice est montée jusqu'au faîte. Oui, Florence, il est plein : attends, attends un grand fléau. Seigneur, tu m'es témoin qu'avec mes frères je me suis efforcé, par mes prières, de soutenir ce trop-plein et cette ruine : mais cola ne se peut plus. Nous avons prié le Seigneur qu'au moins il change ce fléau en une peste. L'avons-nous, oui ou non, obtenu ? tu t'en apercevras.
Il y a plus d'âme encore et de pathétique dans la fin du sermon qu'il prononça la veille du troisième dimanche du
carême (1489). Après avoir prie* Dieu de convertir les pécheurs endurcis, l'orateur conclut en ces mots :.
Je n'en puis plus : les forces me manquent. Ne dors plus, ô Seigneur, sur cette croix ; exauce ces prières et respice in faciem Christi tut. Vierge glorieuse, et vous, saints,... priez pour nous le Seigneur qu'il ne tarde plus à nous exaucer. Je ne dis pas, Seignenr, que tu nous exauces pour nos mérites, mais pour ta bonté, pour l'amour de ton fils. Aie compassion de tes brebis. Ne les vois-tu pas toutes ici affligées, toutes persécutées. Ne les aimes-tu pas, mon Seigneur? N'es-tu pas venu t'incarner pour elles? N'es-tu pas mort pour elles sur la croix? Si je ne suis pas bon pour un tel résultat, pour une telle œuvre, ôte-moi du milieu d'elles, Seigneur, enlève-moi la vie. Mais, que t'ont fait tes brebis? Elles n'ont rien fait. C'est moi qui suis le pécheur. Mais n'aie point égard, Seigneur, à mes péchés, songe à ta bonté, à ton cœur, à tes entrailles, et fais-nous éprouver à tous ta miséricorde.
. Malgré ces éloquentes prières, l'antique Florence du quatorzième siècle ne devait pas renaître. Dieu avait condamné ces municipalités du moyen âge, ces turbulentes et étroites républiques, qui de tout le génie et de toute l'activité des citoyens n'avaient su faire ni la sécurité publique, ni le progrès des institutions 1 . Toujours factieuses, toujours divisées, elles étaient convaincues d'impuissance à produire ces larges associations, vers lesquelles s'acheminaient d'un effort commun toutes les nations de l'Europe. Au douzième et au treizième siècle, elles avaient été un progrès sur l'Europe féodale : au seizième, elles devaient succomber au milieu des grandes unités monarchiques.