Philarète Chasles, Études sur V Espagne, page
au milieu de leurs ingénieux mensonges, de bercer son sommeil de leurs douces et mélodieuses paroles. A la fin l'Espagne se réveilla et se vit avec découragement telle qu'elle était, vaincue, pauvre, asservie, épuisée.
Depuis longtemps le ver rongeur lui travaillait les entrailles. Charles-Quint, ce Napoléon du seizième siècle, avait versé l'Espagne sur l'Europe et écrasé par sa guerre des communeros tous les restes de liberté politique épargnés par le cardinal Ximenes. Philippe II semblait agrandir encore la monarchie : il effrayait l'Angleterre et la France, annexait le Portugal et les îles Philippines ; mais il commençait à perdre les Pays-Bas, signait avec Henri IV le traité de Vervins, laissait le commerce et l'industrie ruinés par ses expéditions militaires, l'Espagne peuplée de moines et de soldats, orgueilleux mendiants, dédaigneux du travail : l'or d'Amérique contribuait à éblouir la nation et à lui cacher sa réelle misère. Philippe III, plus docile encore à l'influence cléricale, chassait six cent mille descendants des Mores, ouvriers, artisans, agriculteurs, les plus habiles, les plus laborieux du royaume : il préludait en grand à la fauté de Louis XIV révoquant l'édit de Nantes et chassant les protestants de France.
La chute s'accélère sous l'insouciant Philippe IV. La Catalogne se révolte, le Roussillon est cédé à la France, la Jamaïque à l'Angleterre, le Portugal se détache de la monarchie espagnole. Cependant les impôts augmentent, les monnaies sont altérées, la dette publique est frauduleusement réduite. Des villages, des villes entières restent dépeuplées. Séville perd les trois quarts de ses habitants, Tolède un tiers, Ségovie, Médina del Gampo davantage encore : tout le pays s'appauvrit, s'épuise ; alors s'étend de plus en plus le désert, le despoblado, que le voyageur rencontre encore si souvent aujourd'hui.
Le règne de Charles II est marqué de tous côtés par des dilapidations et des ruines : pas une des grandes forte-
resses du royaume n'est en état de repousser une attaque. Les arsenaux sont vides; l'art de la construction navale est presque oublié et perdu ; les revenus publics, perçus par anticipation, ne suffisent plus aux besoins ordinaires du gouvernement, parfois même au décorum de la table royale. Les ambassadeurs étrangers rougissent pour l'Espagne de la honteuse misère de sa cour. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire moderne d'une nation tombée en si peu de temps de la puissance de Charles-Quint à la débilité de Charles IL
Quelle était la cause de cette décadence? Une terrible et inévitable nécessité. Les choses humaines ne sont pas le jouet du hasard : une nation tombe, comme tombe la pierre à qui manque son plan d'appui. Il est des lois pour la vie des peuples, comme pour celle des individus. L'homme qui cesse de respirer et de se nourrir, meurt inévitablement : la nation qui cesse de travailler, de cultiver le sol, de produire, d'acheter et de vendre, de recevoir en échange de ses impôts l'ordre et la sécurité, de s'instruire, de penser, de comprendre et d'appliquer sans relâche à elle-même les conditions de la vie sociale, meurt aussi... ou se transforme. Le devoir d'un gouvernement quel qu'il soit, est d'exciter cette vie normale de la nation, ou du moins de ne pas l'entraver.
Or l'Espagne du dix-septième siècle était nécessairement vouée à un gouvernement incapable. La constitution politique se résumait dans l'adoration de la personne royale 1 . Un homme seul, quelquefois un enfant, faible,
1. «On proclame dans la chaire les devoirs de l'homme à l'égard des deux majestés (Dieu et le Roi), et un étranger ne peut s'empêcher d'être surpris quand il entend dire a un Espagnol qu'il espère que Sa Majesté voudra bien lui accorder vie et santé pour quelques années de plus. » (Lettre de Doblado, citée par Ticknor, 2 m# période, chapitre xl.) Un conseiller de Philippe II, effrayé de cette idolâtrie monarchique, disait à Antonio Perez, secrétaire du Conseil d'État : « Seigneur Antonio, je crains beaucoup, si les hommes ne se modèrent pas, et s'ils conti-
D^itized by VjOOQIC
ignorant, corrompu, mal élevé, enivré de flatteries et de plaisirs, aveuglé par la superstition, était, par le seul fait de sa naissance, le maître, le souverain absolu d'un empire sur lequel le soleil ne se couchait pas. Il ne connaissait rien de ces lois inexorables qui dominent les trônes et les républiques; il ne songeait pas qu'il pût exister d'autres lois que son bon plaisir. Sans guide légal, sans soutien, sans autre conseil que ses ignares favoris, ses femmes, ses maîtresses, ses moines, le Roi ne connaissait point d'obstacle à sa suprême, volonté. Cependant Yobstacle ignoré se dressait devant lui : c'était la loi des lois, la force des choses, qui l'arrêtait en le brisant. Il courait à toute vapeur, mécanicien aveugle, jeté à son poste par droit de naissance; il franchissait ravins et principes, traînant après lui un peuple vers l'abîme qui devait l'engloutir. L'opinion publique, ce modérateur des pouvoirs, était , elle-même étouffée ou corrompue. La lutte contre les Mores avait fait de la foi catholique la nationalité même de l'Espagne. Une institution terrible* l'Inquisition, c'està-dire la force de l'État, le glaive et le bûcher au service de la foi, avait été admise avec faveur par l'opinion du peuple, acceptée avec empressement par les pouvoirs publics 1 . Les deux despotismes s'étaient fondus ensemble
nuent à se faire dieux sur la terre, que Dieu ne se fatigue des monarchies, ne les bouleverse, et ne donne une autre forme au monde. * (Mignet, Antonio Perez et Philippe II, page 337.)
1. « Tous les rois de la dynastie autrichienne, de Charles-Quint au dernier et au plus faible de ses descendants, se ressemblent en un point, le zèle avec lequel ils soutinrent pendant leur vie le Saint-Office, et le recommandèrent dans leurs testaments à la sollicitude et à la vénération de leurs successeurs. Le premier acte de Philippe II, lorsqu'il vint des Pays-Bas pour ceindre la couronne d'Espagne, ce fut de célébrer un auto-da-fé à Valladolid. Quand la jeune et gracieuse fille de Henri II, de France, arriva à Tolède en 1560, cette cité lui offrit un auto-da-fé, comme une partie des réjouissances de ses noces. La même chose eut lieu à Madrid en 1623, lorsqu'une autre princesse française donna naissance à un héritier de la couronne. »
Toutes les classes de la société espagnole approuvaient, admiraient ces
et durcis encore par leur alliage. Il en résulta l'écrasement le plus complet de toute liberté, l'annulation la plus absolue de toute pensée indépendante, de toute recherche désintéressée du vrai.
Les intelligences les plus hautes, les âmes les plus saintes eurent à trembler devant l'Inquisition. Jean d'Avila, l'apôtre de l'Andalousie; Louis de Grenade, le religieux mystique; Louis de Léon, le grand poète que nous connaissons, le professeur de littérature sacrée à 1-université de Salamanque, sainte Thérèse elle-même, et saint Jean de la Croix, son vénérable associé dans la réforme de Tordre du Carmel, canonisés tous deux par l'Église, passèrent par les cachots de l'Inquisition, ou furent d'une manière ou d'une autre, soumis à sa discipline.
Il arriva alors en Espagne ce que certaines circonstances atmosphériques produisent dans nos jardins : toute la sève qui ne peut former des fruits se transforme en feuillage. La pensée sérieuse étant interdite, les jeux de l'imagination envahirent sa place 1 . Toute œuvre littéraire fut poésie; non
royales abominations. « Lorsqu'en 1680 Charles 11 exprimait le désir de jouir avec sa jeune épouse du spectacle d'un auto-da-fé, les ouvriers de Madrid s'offrirent volontairement en masse pour ériger le vaste amphithéâtre. Ils travaillèrent avec un tel enthousiasme qu'ils en terminèrent la construction en un temps incroyablement court. Ils s'animaient l'un l'autre au travail par de pieuses exhortations , et déclaraient que si les matériaux venaient à manquer, ils démoliraient leurs propres maisons pour terminer un si saint travail. La cérémonie commença à sept heures du matin, le 30 juin, et ne se termina que le lendemain à neuf heures. Le roi et la reine restèrent à leur loge quatorze heures consécutives. Quatre-vingt-cinq grands d'Espagne s'offrirent comme familiers spéciaux, pour relever l'éclat de la solennité. Le roi mit lui-même, de sa propre main, le premier fagot qui devait allumer le bûcher. Le nombre des victimes s'éleva ce jour-là à cent vingt, dont vingt et une furent brûlées vives.. » Relation... de este auto gênerai...., par Joseph del Oltno, familier du Saint-Office, qui en dirigea les préparatifs. — Cité par Ticknor, 2 me période, chapitre xl.
1. Pope exprime cette loi du balancement de nos facultés par une belle image :
As on the land while hère the Océan gains,
pas cette poésie de l'âme qui est la vue instinctive, la perception spontanée du vrai, mais celle qui, en dehors de toute émotion sérieuse, s'amuse à combiner des images, des incidents romanesques, celle qui fuit dans un monde fictif, par crainte de heurter les puissances ombrageuses du réel.
Telle est la cause de cette exubérance de la littérature dramatique de l'Espagne au dix-septième siècle. Cet embonpoint même est une maladie. A la mort de Galderon, la passion pour les représentations dramatiques s'était tellement répandue dans chaque partie du royaume qu'il y avait à peine, nous dit-on, un village qui n'eût une sorte de théâtre. Les monastères mêmes empruntèrent aux scènes publiques leurs acteurs avec leurs pièces les plus mondaines.
Entre 1644 et 1649 le nombre des comédiens devint considérable : à Madrid seulement on ne comptait pas moins de quarante troupes. Gens sans aveu, bohème déréglée et vagabonde, les acteurs pauvres et mal payés, applaudis et méprisés par le public, poursuivis des ànathèmes de l'Église, se recrutaient dans la foule des déclassés, toujours nombreuse dans une société pleine d'orgueil et de paresse. Le théâtre en Espagne était une mode : il passa comme passent les modes. Philippe IV l'avait protégé avec passion ; le triste Charles II l'abandonna, comme il abandonnait toute chose. Pour les fêtes de son mariage il ne fut pas facile de réunir trois compagnies de comédiens. Cinquante ans auparavant, dit Ticknor, vingt d'entre elles se seraient disputé cet honneur.
In other parts it leaves wide sandy plains, Tbus in the soûl, while memory prevails, The solid power of understandiog fails.
De môme que sur le globe, quand l'Océan gagne d'un côté, il abandonne de l'autre de vastes plaines de sable; ainsi dans l'esprit humain, quand la mémoire prévaut, la solide puissance de l'entendement faiblit.
Essay on CriticUm, I, 54.
La poésie en général devint un vain cliquetis de paroles et d'images. Le bel esprit frivole, toujours prêt à percer dans les œuvres castillanes, triompha alors d'une manière éclatante. Les grands poètes dont nous avons parlé, les Lope de Vega, les Calderon nous en ont déjà donné de tristes avant-goûts : leur fantaisie s'égare souvent, nous l'avons vu, au milieu des plus choquantes puérilités. Mais vers la fin de la dynastie autrichienne il se constitua de vraies écoles de mauvais style. L'abus le plus effréné * de la métaphore, la prodigalité la plus ridicule de l'emphase, du bel esprit, de l'obscurité voulue et recherchée devinrent une mode, une fureur.
Un gentilhomme de Gordoue, Louis de Gongora (1561- 1627) lut le chef delà nouvelle secte; un jésuite, Balthazar Gracian (1601-1658) en devint le législateur. Dans son art d'avoir de l'esprit [Agudezay arte de ingénia) il rédigea le code du style cultivé (estilo culto) ; il se fit le Boileau du mauvais goût. Les pensées ingénieuses, conceptos, sont, d'après lui, le but suprême de l'écrivain. « Si celui qui sait les comprendre est déjà un aigle, dit-il, celui qui peut les produire est un ange ; c'est une occupation digne des chérubins et au-dessus de l'humanité : elle nous élève à une classe supérieure des êtres. » Il est impossible, dit Bouterwek en parlant de ce livre, de lire un ouvrage où le bon goût et le bon sens soient maltraités avec plus d'art et de méthode.
Une troupe nombreuse d'admirateurs se rangèrent sous les drapeaux de Gongora et ne jurèrent que par son nom. On leur donna le nom de cultistes et de conceptistes.
L'un, chantant les beautés de sa dame, en exaltait les yeux, « grands comme sa douleur et noirs comme son infortune ». Il prétendait que l'amour avait « chiffré son sort avec ces deux zéros animés. » Un autre racontait comment sa maîtresse aperçut un jour à sa porte un « villageois qui ne méritait pas, il est vrai, de l'adorer, mais
3<rô L'ESPAGNE.
bien de souffrir pour elle. » Il explique que cela s'est passé « un soir qui était un matin, puisque l'aurore souriait et montrait des perles blanches au milieu d'un carmin enflammé ». Il ajoute que « son ange s'amusant à embraser ce qu'il éclairait, tomba du ciel de lui-même », c'est-àdire « du ciel qui était lui-même *. »
1. Citons, comme un spécimen du genre, le texte môme de cette ingénieuse folie. Elle est de Félix Arteaga, prédicateur de la cour, mort en 1633.
Ce miracle d'Amarillix, Cet ange à la beauté suprême, Qu'appellent du nom de phénix L'amour et la vérité môme.
Un jour vint à considérer Un laboureur sous sa fenêtre, Qui, sans mériter d'adorer, Méritait de souffrir peut-être.
Ce soir-là c'était un matin, Puisqu'on voyait rire l'aurore, Et, sous ses flammes de carmin, Ses dents, blanches perles, éclore.
Elle s'amusait à brûler
De ses feux celui qui les aime ;
Et l'ange se laissa couler
Du ciel, c'est dire de lui-même.
Los miragios de Amarilix, Àquel angel superior À quien dan nombre de fenix La verdad y la pasion,
Miraba a su puerta un dia En la corte un labrador, Que si adorar no mereciô Padecer si mereciô.
Una tarde que es manana, Pues el alta se riô, Y entre carmin encendido Candidas perlas mostré ;
Ou comprend que de pareils efforts de la pensée ne pouvaient alarmer ni l'absolutisme royal ni les susceptibilités de l'Inquisition.
Au reste le gongorisme, qui se naturalisa si bien dans la littérature toute d'imagination des Espagnols, était, comme l'élégance de Boscan et de Garcilaso, une importation italienne. Presque en même temps que le chef des cultistes espagnols, naissait à Naples le fameux Marini, le phénix du mauvais goût italien. Des rapports fréquents et une touchante intimité unissaient à travers la Méditerranée les deux écoles du bel esprit. Les Italiens mettaient la Jérusalem du Tasse au-dessous de celle de Lope de Vega; de leur côté les Castillans pour ne pas rester en arrière de compliments et de flatteries, prétendaient que Marini était au Tasse ce que le soleil est à l'aurore. Marini était le Gongora italien.
Le gongorisme des deux Péninsules avait été produit par des circonstances semblables. L'absence de liberté et d'intérêts sérieux : l'imagination, exclue du domaine de la pensée, était contrainte à rouler sans cesse sur elle-même et à s'amuser de ses jeux. Rien n'est plus vrai que cette remarque du chancelier Bacon i « Si l'esprit humain agit sur la réalité extérieure, contemplant la nature et les œuvres de Dieu, il reçoit de son sujet son mouvement et sa mesure : mais s'il se borne à tourner sur lui-même comme une araignée qui tisse sa toile, alors il n'a plus rien qui le modère : il produira un tissu admirable, si l'on veut, par la ténuité des fils et la délicatesse de l'ouvrage, mais tout à fait frivole et vain au point de vue de l'utilité. »
Divirtiôse en abrasar A. los mismos que alumbrô, Y del cielo de si mismo El angel bello cayô.