‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 36 sur 121 · The magnetic lady · texte numérisé non relu

The magnetic lady

2. Taine, Histoire de la littérature anglaise y tome II, page 18.

GONTEMEORAINS DE SHAKSPEARE. 77

fait un personnage. Ce personnage s'appelle Gritès, Asper, Sordide, Délire, Pecunia, Subtil; leur nom transparent indique la méthode logique qui Ta formé*. » Jonson est un moraliste, un satirique, plus qu'un poète. Au lieu de créer, il observe, il combine, il critique. Il songe moins à faire des êtres vivants qu'à décrier un ridicule ou une sottise. Plein d'énergie et de verve, il poursuit les travers de son siècle avec ironie ou colère.

Les vices mêmes qu'il attaque ne sont pas, comme chez Molière, les vices capitaux et éternels de l'homme, mais des folies contemporaines et passagères, ou des laideurs morales exceptionnelles, des perversités monstrueuses, qu'il se plaît à décrire, à analyser, avec toute la fidélité d'un romancier réaliste. Jonson est un Balzac dramatique.

« Si l'on veut savoir quels ont été, à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, les habitudes, les travers dominants, les idées favorites, les préjugés à la mode de la population de Londres, ce sont les comédies de Benjamin Jonson qu'il faut consulter. Elles saisissent ce que l'histoire ne raconte pas, ce qu'il y a de plus fugitif dans la vie des peuples : la rumeur éphémère, la nouvelle d'aujourd'hui qui sera oubliée demain, la chronique scandaleuse de la cour et de la ville.... Si Jonson nous conduit à l'église Saint-Paul, dont les ailes étaient alors livrées aux promeneurs et aux petits marchands qui y avaient établi des boutiques, nous y rencontrons des gentilshommes qui frappent le pavé de la cathédrale de leurs bottes éperonnées.... La nef est le rendez- vous d'un grand nombre d'officiers réformés que la paix a chassés des Pays- Bas où ils servaient. C'est là qu'ils passent une grande partie du jour à se vanter de leurs faits d'armes, et à raconter aux bourgeois ébahis leurs relations avec les

> 1. Ibidem^ page 15.

grands généraux du siècle, qu'ils n'ont peut-être jamais vus^ »

Jonson se moque, comme notre Boileau,du langage prétentieux et emphatique des auteurs de son temps. Il tourne en ridicule Tenflure du drame populaire et l'affectation minaudière de la cour, la Tragédie espagnole de Kyd, et VEuphuès de Lyly. Marston et Dekker, deux mauvais poètes du temps, deviennent les héros burlesques de son Poetaster^ où ils figurent sous les noms de Démétrius et de Grispinus. On croirait lire Molière et rencontrer chez 'lui Vadius avec Trissotin. Les Précieuses ridicules de Londres trouvent chez lui leur portrait ou l&ur caricature : elles s'éprennent de deux gentilshommes fanfarons, dont elles accueillent Jes sottises avec autant d'enthousiasme que le feront chez nous Bélise, Armande et Philaminte.

Si Jonson a ses Femmes savantes, il a aussi ses Tartufes : il déclare une guerre acharnée aux puritains, tristes fanatiques du protestantisme, ennemis de la gaieté, de l'esprit joyeux de la vieille Angleterre (merry England), qui déjà menaçaient le théâtre et devaient bientôt le renverser. Quand il voit ces personnages austères, avec leurs cheveux coupés, leurs têtes rondes^ leurs vêtements sombres comme des habits de deuil, il les désigne du doigt au public : « Ne vous y trompez pas, dit-il; ne les jugez pas sur l'apparence. Ne les croyez pas meilleurs que nous. Ils ont trop d'orgueil pour être bons : ils mettent la vertu dans leur costume et dans leurs cheveux ; mais leur conscience est plus large que l'océan. Ils s'abstiennent de faire des serments, mais c'est pour ne pas tenir leur parole.,.. * » Il amène sur le théâtre un honnête pasteur d'Amsterdam, qui prétend que le besoin de la sainte cause excuse toute

1. Mézières, Prédécesseurs et contemporains de Shakspeare. Chapitre VI, page 204.

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