MU.TON
sublime qui le possède et remporte. Il ne voit la nature que d*une façon indécise : elle semble à ses yeux obscurcis s'envelopper d'un nuage mystique qui reflète en mille rayons brisés les émotions de son âme. Il ne crée pas des personnages vivants, comme Shakspeare, ou s'il en crée, il les forme de son propre sang, les vivifie de son souffle; c'est lui-même et lui seul, mais lui sublime et puissant, qu'il exprime. Son style a le même caractère ; l'élan, l'émolion, la force qui trouble et entraîne, plutôt que la netteté d'images, que la précision du trait qui frappe et s'enfonce dans l'esprit. Il suggère plutôt qu'il n'exprime, il fait penser ce qu'il ne dit pas ; il s'empare du lecteur, l'emporte avec lui, le force à scAtir et à se faire poète comme lui.
Pour comprendre ce don particulier du poète anglais, il suffit de le comparer au grand poète florentin, à Dante, qui doit sa gloire à un sujet analogue. Celui-ci a vu ce qu'il décrit : il le voit encore, et prétend bien que vous le voyiez aussi. Son enfer est un immense entonnoir dont on a pu, d'après sa description, tracer exactement la carte. .Quelque étrange, quelque grotesque que soit l'objet qu'il veut peindre, il nous en donne la forme, la couleur, le son, l'odeur, le goût. Son Satan est une vaste machine à broyer les coupables (ou même les innocents, s'ils appartiennent au parti contraire à celui du poète). L'échiné velue du grand rebelle présente de longs poils qui servent d'échelle au merveilleux pèlerin. Les ruines du précipice, qui conduit du sixième au septième cercle de l'enfer, ressemblent à celles du rocher qui s'écroula dans l'Adige au sud de la ville de Trente. La cataracte du Phlégéthon rappelle au poète celle d'Acqua-Cheta, près du monastère de Saint-Benoît. La face énorme de Nemrodlui apparaît aussi longue et aussi large que la coupole de l'église de Saint- Pierre à Rome... Trois Allemands de haute taille s'efforceraient en vain d'atteindre jusqu'à -ses cheveux. Dante est
un témoin oculaire, un témoin véridique et naïf. La simplicité, la vulgarité bourgeoise de ses paroles est une garantie de sa véracité et un puissant moyen d'impression; Milton fait appel, non à vos yeux, mais à un organe plus puissant, à votre imagination. Il fouille dans vos anciennes idées, dans vos souvenirs classiques; il y saisit des images déjà conçues, des émotions déjà senties ; il les réunit, les entasse, Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa; il vous force à combiner toutes ces impressio|is vagues et immenses et à en faire un prodigieux ensemble. Il ne songe pas à mesurer le corps de son Satan : il se contente de vous donner une idée vague du vaste espace qu'il recouvre. Il le voit étendu sur le lac infernal, flottant au loin, égal en grandeur aux géants ennemis de Jupiter, ou au monstre marin que le matelot trompé prend pour une île. Quand l'archange déchu se dresse pour combattre, il apparaît comme le Ténériffe ou TAtlas : sa taille atteint jusqu'aux deux. C'est surtout par les sentiments de l'âme qu'il le grandit: il lui donne toute la hauteur factieuse d'un des acteurs de la grande rébellion : il met dans son cœur l'enfer haineux de la guerre civile : Satan est Gromwell multiplié par l'infini.
Les phénomènes de la nature ne sont pas plus distincts pour lui, et ils n'en prennent que plus de grandeur. Ne cherchez pas dans l'enfer de Milton les détails d'autodafé des Malebolge, l'odeur de chair vivante rôtie par la flamme éternelle, les pieds des papes damnés qui s'agitent convulsivement au-dessus de leur brûlant sépulcre ; non, Tarchange pervers vous montrera seulement son front sillonné par les cicatrices de la foudre 5> et votre imagination aura en pâture quelque chose de plus efi'rayant et de plus vague que la flamme, elle reculera devant des ténèbres visibles, darkness visible!
Jja langue du Paradis perdu^ admirablement belle à
PQs y§m¥ d'étr^ngçr, çi trouvé chez \^^ Angl^i^ quelques
sévères critiques. Nous sommes heureux d'y opposer Topinion d*un juge compétent.
« Si la diction est le vêtement de la pensée, dit Campbell, on peut dire avec raison que Milton porte le costume de la souveraineté. Les langues étrangères elles-mêmes viennent l'enrichir de leurs idiotismes. Partout on reconnaît dans Le paradis perdu le plus savant des poètes ; mais sa science ne nuit en rien à la pureté toute anglaise de son langage. Sa simplicité reste intacte au milieu de ses ornements éclatants, comme le buisson de Moïse au sein de la flamme miraculeuse qui le brûlait, mais sans le consumer •. »
« Tu as beaucoup parlé du paradis perdu; mais tu n'as rien dit du paradis regagné », disait à Milton le jeune quaker EUwood, son lecteur et son ami. Le poète ne répondit rien sur Je moment, mais quelques mois plus tard il donnait au jeune homme une nouvelle épopée en quatre chants dont EUwood lui-même avait dicté le titre. Au risque de mériter de la part du lecteur le même reproche que le quaker adressait à Milton, nous parlerons peu du Paradis regagné^ ainsi que des poèmes qui "pvéç^^Ahr^nt Le paradis perdu. Il y a souvent dans la carrière des grands artistes trois périodes : celle où ils n'ont pas encore atteint leur idée, celle où ils Texpriment, et enfin celle où ils Texagèrent. A la première appartiennent les poèmes divers de Milton, Lycidas^ Les Arcadiens, lesSonnets^ les Poèmes latins^ les charmantes pièces L'allégro et // penseroso^ le gracieux drame lyrique de Cornus^ et même Samson agonisles. Tous ces poèmes, à Texception peutêtre du dernier, ne portent pas tellement le cachet de Milton qu'un autre poète de talent n'eût pu les composer. Le paradis regagné se classe dans la troisième des périodes que nous venons de distinguer. Milton y détache de