CHAPITRE XII
La Philosophie; Hohbes; Locke. — Le second puritanisme.
La restauration des Stuarts avait été pour l'Angleterre une époque de compression, de dépendance. La littérature avait reçu de la cour une empreinte étrangère et extérieure. La révolution de 1688 rendit l'Angleterre à elle-même. Avec Guillaume d'Orange, la royauté n'occupa plus qu'un rang modeste dans le mécanisme de la constitution. La Grande-Bretagne ne demanda à ses rois que de la laisser vivre et grandir. Dès lors les lettres oomme le pouvoir redevinrent une propriété nationale : dès lors aussi commença le mouvement moral du dix-huitième siècle, que la France devait bientôt recevoir, accélérer et transmettre à l'Europe.
L'esprit général, et pour ainsi dire le principe vital de cette nouvelle ère, c'est la liberté individuelle, manifestée d'abord en religion par le triomphe du protestantisme, en politique parle gouvernement constitutionnel, et proclamé par la philosophie dans la négation de toute autorité étrangère à la raison.
Le navire qui conduisait en Angleterre la princesse Marie, femme de Guillaume III, y ramenait aussi le philosophe Locke; comme si le sort eût voulu signaler ainsi l'avènement commun des doux puissances.
En effet, toute forme sociale se rattache à un système philosophique, senti plus ou moins confusément par les masses. Locke eut la gloire de développer les principes dont vécut le dix-huitième siècle.
Déjà Bacon avait posé les fondements de la nouvelle école sensualiste. Réagissant contre la scolastique du moyen âge, il avait substitué à ses axiomes arbitraires et à son infécond syllos^isme, l'observation des faits et Tinduction. Deux hommes en Angleterre recueillirent l'héritage des principes dé Bacon et transportèrent son esprit dans toutes les parties de la philosophie. Hobbes (1588-1680) fut le moraliste et le politique de cette école; Locke (1632- 1704) en fut lé métaphysicien; tandis que le grand, le religieux Newton lui-même semblait la servir par ses belles découvertes dans le domaine des sciences physiques.
Hobbes donna, aux vastes mais incohérents aperçus de son ami et maître, la solide et imposante cohésion d'un système; il en fit une doctrine rigoureuse et terrible comme l'époque sanglante dans laquelle il vivait : matérialisme complet; la morale réduite à la sensation; Fégoïsme érigé en devoir, enfin, comme conséquence et flétrissure de toute sa doctrine, le despotisme, indispensable frein des passions individuelles, imposé à la société comme l'idéal du vrai gouvernement.
Locke reprit par une longue et patiente analyse les bases du système. Dans son Essai sur V entendement humain, il rechercha l'origine de nos idées et s'empressa de conclure qu'elles viennent toutes ou des sens ou du travail de la réflexion sur les impressions des sens. Dès lors il se condamnait à nier les idées que ne donne point la sensation, celles de l'infini, de la substance, de la causalité, du devoir, c'est-à-dire la meilleure et la plus noble partie de notre nature; enfin, pour être conséquent, il aurait dû nier également toutes les idées générales, c'est-à-dire la raison même et l'intelligence humaine. Locke était un homme du monde que fatiguaient le dogmatisme et les querelles des philosophes. Il voulut simplifier la science et la mutila. C'est à lui que remontent ces tendances à une
clarté apparente, qui égareront souvent le dix-huitième siècle. En 1690 parut son Essai sur le gouvernement civil, prélude du Contrat social de Rousseau. Ses Pensées sur Véducalion des enfants contiennent en germe VÉmile. Il publia en 1695 un ouvrage inlitulé Le christianisme raisonnable, qui donna lieu de Taccuser de socinianisme. Ses principes allèrent au delà de sa volonté. Après sa mort, son disciple et ami, Antoine Gollins, attaqua ouvertement la religion révélée. Tindal recueillit et développa avec complaisance les arguments de Gollins. Par une disposition peu philosophique, il se réjouissait de/c mettre le clergé en fureur ». Dans son Christianisme aussi ancien que le monde (1730), il s'attacha à démontrer l'impossibilité delà révélation, et à ruiner les bases de toute religion positive. Voltaire le vante comme le plus intrépide défenseur « de la religion naturelle». L'un et l'autre furent contraints, comme Locke l'avait été, de chercher un asile en Hollande.
C'est surtout par Bolingbroke que la France reçut les principes du philosophisme. C'est en France et en français qu'il écrivit pendant son premier exil (1720) ses Lettres à M. de Pouilly, où il attaque à la fois l'athéisme et la religion chrétienne : c'est encore en France qu'il rédigea pendant son second séjour ses Lettres sur l'étude de rhistoire, où il plaça une autre attaque contre le christianisme. C'est en Touraine qu'il vit pour la première fois Voltaire, et l'enchanta par la liberté de sa pensée et l'érudition de son impiété. Ainsi le libre examen, l'indépendance antichrétienne du savoir, qu'une colonie de sceptiques français érudits, les Bayle, les Basnage, les Leclerc, avaient établis en Hollande à la fin du dixseptième siècle, revenaient en France au dix-huitième, armés des principes et de la méthode analytique de Locke.
Locke exerça sur son époque une autre influence plus heureuse. Ce fut lui qui, en 1673, rédigea, de concert avec lord Shaftesbury, propriétaire d'une partie de la Caroline
du Sud, les lois qui devaient régir la colonie anglo-américaine. Il y introduisit la tolérance religieuse, la liberté de la presse, le jugement par le jury et Tindépendance individuelle*. Ainsi il préparait d*un côté la philosophie française par ses ouvrages, de Tautre la liberté américaine et, par contre-coup, la Révolution française par ses projets de législation.
On 8*étonne sans doute de voir sortir de Técole sensualiste, deux tendances politiques aussi diverses que celles de Hobbes et de Locke. La chose s'explique pourtant avec facilité ; la gloise de Hobbes, comme philosophe, avait été dans son impitoyable logique, incapable de reculer devant les plus sinistres conséquences de ses principes; l'honneur de Locke, comme homme, fut dans la modération qui l'éloigna des conséquences extrêmes. Partis du principe sensualiste, l'un invoqua le despotisme comme une nécessité, l'autre proclama la liberté comme un droit. Tous deux ont tiré de la même doctrine des corollaires différents qui s'y trouvent véritablement renfermés : tous deux ont suivi la même chaîne de raisonnements; mais Locke s'est arrêté plus tôt dans ses déductions : il en est resté à l'indépendance individuelle.
Sans doute le temps où il vécut contribua puissamment à détendre la raideur de son système. On n'était plus à l'époque terrible des guerres civiles et des réactions cruelles. La société semblait fatiguée comme d'une double orgie. Lo dégoût et l'indifférence succédaient à la bacchanale impudique de Charles II, comme à la bacchanale fanatique de Cromwell. L'Angleterre commençait à se rasseoir et à revivre d'une vie un peu étroite et égoïste, mais douce, régulière, et surtout assortie à sa nature et à ses pen-
L « On possède les lettres adressées à ce sujet par Shaflesbury à Locke. La constitution rédigée par ce dernier a été imprimée. Les lois qu'il a données à la Caroline du Sud sont encore en vigueur. » Ph, ChasleSy Étude sur Franklin^ dans le Dix-huitième siècle en Angleterre,
chants. L'esprit puritain reprenait quelque faveur, grâce à l'aversion plus récente qu'inspiraient les derniers règnes : il renaissait plutôt comme une manifestation politique que comme une foi bien sincère ; on affichait une certaine convenance dans les mœurs, une prédilection pour l'esprit de famille, une modération sociale, mêlée de moralité, de dévotion et quelquefois de pruderie. C'est alors que se forma le caractère de réserve officielle, de décence un peu guindée, qui n'a cessé depuis de régner sur l'Angleterre et qui impatienta si souvent la verve franche et dévergondée de lord Byron*. Alors commença le culte du confortable si vénéré de la société anglaise. La civilisation se dirigea vers les recherches du bien-être physique, et la morale vers le raffinement de la bienséance. La société présentait le même aspect que la philosophie de Locke, c'était un sensualisme modéré dans ses conséquences.