Philarèle Chasles, Eludes humoristiques : Daniel de Foè
pide verbiage. Steele avait peu d'instruction-, peu de philosophie, quoiqu'il ne manquât ni d'esprit, ni de goût littéraire : il possédait surtout l'usage du monde, et en tirait parti dans ses anecdotes et dans ses légères esquisses. Le babillard acquit plus de valeur quand Addison eut commencé à y placer quelques essais. Steele lui-même profita dans sa rédaction de l'exemple de son illustre ami. Gomme la Revue de Foë, ces essais paraissaient trois fois par semaine. ' *
Au Babillard succéda Le spectateur (1711), publié par les mêmes écrivains et paraissant tous les jours. Addison y donna un plus grand nombre d'articles; lui-même en traça le plan et en dirigea l'exécution; aussi ce recueil, supérieur au précédent, a-t-il conservé dans l'estime générale le premier rang parmi les publications du même genre. Il jouit à son apparition d'une vogue sans exemple : vingt mille exemplaires, vendus chaque matin, à une époque où la lecture du journal n'était pas encore devenue une habitude et un besoin, témoignent non seulement du mérite de cette publication, mais encore de sa conformité avec l'esprit et les goûts du public. Jamais, en effet, on n'avait réuni avec plus de charme une indulgente morale et une plaisanterie spirituelle et toujours intéressante : c'était une application mondaine et mitigée des principes puritains. «Avant Le babillard et Le spectateur^ dit Johnson, nous ne manquions sans doute pas de livres pour nous instruire de nos devoirs les plus importants et pour fixer nos opinions en philosophie ou en politique; mais il nous manquait encore un arbiter eleg antiarum , un juge dés bienséances, pour surveiller les voies du commerce social, et les débarrasser des ronces et des épines qui ne blessent pas, mais qui importunent le voyageur. »
Le succès des essais périodiques paraissait si assuré, qu'entre le septième et le huitième volume du Spectateur , Steele fit paiiître, sous le titre an Tuteur [Guardiarty
1713), un nouveau recueil, pour lequel il s*appuya encore sur la collaboration d'Addison, et où il donna lui-même quelques-uns de ses meilleurs essais. Quoique en somme Le tuteur n'égale pas Le spectateur^ auquel on ne saurait rien comparer pour le plan, les caractères des correspondants fictifs et l'heureux choix des sujets, il forme une continuation qui n'est pas indigne de ce modèle. La pensée morale est la même que dans les recueils précédents. « Je ne me propose rien moins, dit Steele, que de faire concourir la chaire, le barreau et le théâtre au triomphe de la piété, de la justice et de la vertu. » J. J. Rousseau, celui de nos grands écrivains qui s'est peut-être le plus servi des essais moraux publiés en Angleterre, n'ja. point négligé Le tuteur. C'est de là qu*il semble avoir emprunté son charmant tableau des deux pigeons dans la Lettre à d'Alembert, quelques idées de son Emile sur l'avantage d'endurcir de bonne heure les enfants aux impressions de l'air; et, dans La nouvelle H éloïse^ diverses vues sur l'embellissement des jardins ^
L'essai périodique, inauguré avec tant d'éclat sous la reine Anne, continua d'être cultivé avec succès pendant toute la durée du siècle. Parmi les meilleures publications de ce genre, il faut compter Le rôdeur (The rambler) 1750) et L'oisif [The idler, 1758)- de Samuel Johnson; L'aventurier [Il Ib-17 7 3) de Hawkesworth, avec la collaboration de Johnson, enfin Le miroir {1779-1780) et Le flâneur [The Zoung-^r, 1785-1787) publiés à Edimbourg par Mackenzie et l'élite des littérateurs écossais. On doit s'attendre à voir dans une si longue carrière Vessai perdre quelque chose de son originalité primitive : avec le grave et savant Johnson la morale, plus sévère, moins applicable aux mille
1. Voyez The guardian^ n'» 125, 102 et 137. Ces rapprochements sont signalés dans l'intéressant ouvrage de M. Louis Mézières, Histoire de la littérature anglaise^ tome I, page 145.
détails de la vie réelle, tourne à la dissertation et à Thomélie; avec les Écossais elle s'efface presque complètement pour faire place aux peintures de mœurs et aux récits qui s'adressent à la curiosité. L'essai de Mackenzie incline aux faits divers et au roman-feuilleton.