CHAPITRE XVI
Hume; Robertson; Gibbon. *— Lord Chatam; Fox; William Pitt.
Il est remarquable que la révolution littéraire qui se préparait coïncida avec la révolution politique de la France. Le dix-huitième siècle expirait : un grand mouvement était donné aux esprits. En France, il renversa des institutions qui se prétendaient immuables. L'Angleterre, où la constitution avait organisé la mobilité, se prêta à tous les efforts, admit tous les progrès ; et la tempête, qui détruisait la digue immobile, ne fit qu'accélérer la marche du navire.
Déjà vers la fin du siècle, la littérature anglaise commençait à porter l'empreinte de la vie politique. Deux genres de composition qui semblaient le privilège des civilisations antiques renaissaient sous l'influence salutaire de la liberté, je veux parler de l'histoire et de l'éloquence. L'Ecosse, qui au même instant rajeunissait en la modifiant la philosophie de Locke, donnait à l'Angleterre ses deux plus grands historiens, Hume et Robertson, tous deux excellents écrivains, admirables narrateurs, mais trop étrangers au rude génie du temps qu'ils racontent, trop habitués au calme d'une heureuse et tranquille civilisation. L'un sceptique indifférent à tout, excepté à la beauté de la composition, écrivant l'histoire un peu comme l'on compose un ouvrage dramatique, choisissant les circonstances propres à faire effet, et négligeant celles qui n'ajouteraient
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rien à Téclat du récit, est le Tite-Live de l'histoire d'Angleterre. L'autre, sagement religieux, trop tolérant, trop philosophiquement indulgent peut-être, n'éprouvant pas pour les crimes qu'il raconte cette vertueuse haine d'un témoin sincère, mais indigné; du reste portant à sa perfection le grand art de raconter, toujours simple et naturel, sans ornement superflu, sans affectation, intéressant à force d'être vrai, rappelle quelques-unes des plus belles qualités de Xénophon.
Plus érudit, plus infatigable dans ses recherches, mais bien moins heureux dans son exposition, le savant Gibbon appliquait la critique à l'histoire de l'antiquité. Son grand ouvrage sur Le déclin et la chute de V empire 'romain est un monument immortel. On doit regretter que l'auteur, aveuglé par sa haine profonde et mal dissimulée contre le christianisme, n'ait pas toujours compris le génie . de l'époque qu'il raconte. L'historien doit s'identifier avec les temps dont il veut se faire l'interprète. Le génie ne suffit pas toujours à l'intelligence des grandes révolutions, il est des choses qu'on ne comprend qu'avec le cœur. Nous n'insistons point sur le mérite littéraire de ces trois illustres historiens : au lieu d'exercer une action sur notre littérature, ils en ont eux-mêmes reçu entièrement l'influence. Tous trois sont les premiers et les plus admirables disciples de l'école historique de Voltaire.
L'éloquence politique prenait, dans les agitations du gouvernement représentatif, un essor encore plus glorieux. Le premier âge des orateurs parlementaires du dix-huitième siècle, celui des Bolingbroke, des Windham, des Walpole, n'avait montré l'éloquence que renfermée dans des débats intérieurs, et plus puissante par l'habileté que par le taleiit ; de grands événements firent surgir de grands hommes. Les deux Pitt, Burke, Fox, Sheridan, renouvelèrent les prodiges de la tribune antique. L'Angleterre,
qui avait si souvent jusqu'alors reçu et renvoyé Tinfluence littéraire de la France, devançait ici notre patrie dans un des faits les plus caractéristiques du dix-neuvième siècle, la puissance de la parole dans le gouvernement des peuples.
Le premier de ces orateurs par la date et peut-être par le talent fut William Pitt, devenu plus tard lord Ghatam. Né en 1708, cadet d'une famille riche et honorable, brillant élève classique à Éton et à Oxford, William Pitt fut tourmenté par une goutte héréditaire, qui Téloigna des dissipations de la jeunesse et l'engagea à consacrer ses loisirs à Tétude. Ainsi, dit Ghesterfield, ce qui semblait le plus grand malheur de sa vie fut peut-être la principale cause de sa fortune. William fit, comme la plupart des jeunes Anglais de son âge et de sa classe, son tour de France et dltalie. La mort de son père, dont la fortune passait presque tout entière au fils aîné, Thomas, contraignit William à choisir une profession; il acheta une commission de lieutenant de cavalerie. En même temps l'influence de sa famille lui ouvrit les portes du parlement; il fut élu en 1734 député à la Chambre des communes par le bourg pourri d'Old Sarum*. Là, celui qui devait bientôt être appelé a le grand député (the great commoner) », garda deux ans le silence. C'était pendant la longue et corruptrice administration de Walpole : Pitt observait, étudiait les hommes et les choses. Son premier discours, prononcé en 1736, dans une circonstance assez insignifiante, à propos d'un mariage princier, attira sur le jeune orateur tous les yeux ainsi que la faveur publique. Pitt parlait avec aisance; sa tenue, sa figure, sa voix prédisposaient avantageusement ses auditeurs. A partir de ce premier jour on ne cessa de l'écouter avec attention, et l'exercice développa
1. Ce hameau, qui ne se compose. plus aujourd'hui que^ d'une seule ferme, avait le privilège d'envoyer deux députés au parlement !
bientôt les merveilleux talents que la nature lui avait donnés.
L'époque de William Pitt était peut-être la plus favorable que la destinée pût offrir à un talent tel que le sien. De nos jours l'auditoire d'un orateur parlementaire c'est une nation, ce sont les milliers de lecteurs à qui la presse apporte ses discours : la voix, le geste, la physionomie, ne sont pour rien dans l'effet qu'il peut produire ; l'orateur est surtout un écrivain. Alors, la parole d'un député ne sortait guère de l'enceinte de la Chambre; les journaux s'abstenaient de la reproduire. Son œuvre s'accomplissait tout entière sous ses yeux; sa réputation se portait toute faite au dehors ; elle dépendait de l'impression produite sur deux ou trois cents auditeurs. Or Pitt excellait .à créer cette impression. Ses traits étaient gracieux et imposants ; son regard, plein de feu ; sa voix, même quand elle semblait s'éteindre en un murmure, atteignait jusqu'aux banquettes les plus éloignées; et lorsqu'elle s'abandonnait à toute sa puissance, elle retentissait, dit un témoin, comme l'orgue d'une cathédrale, et ébranlait les murs de la Chambre; on l'entendait dans les couloirs, au bas des escaliers, jusqu'à la cour des requêtes et à la salle basse de Westminster. Son geste eût pu rivaliser avec celui de Garrick : le jeu de sa physionomie était quelque chose de merveilleux; souvent il déconcerta un contradicteur par un seul regard d'indignation ou de mépris.^
Peut-être même William Pitt usa-t-il avec excès de ces avantages extérieurs, de ce splendide vêtement de l'éloquence. Il y eut toujours en lui quelque chose de théâtral : il était acteur dans le cabinet du roi, acteur au conseil des ministres, acteur au parlement ; même dans les réunions privées, il ne pouvait mettre entièrement de côté l'apprêt de ses intonations et de ses poses. Un de ses partisans les plus distingués se plaignit souvent qu'avant d'être admis dans la chambre de lord Chatam, il était forcé d'attendre
que tous les préparatifs fussent faits pour l'audience ou plutôt pour la représentation, le fauteuil bien posé, les étoffes bien drapées, la lumière projetée avec un art digne de Rembrandt sur les traits de l'illustre artiste; la flanelle même dont s'enveloppait le malade devait retomber à longs plis disposés avec soin comme la draperie d'une statue grecque.
Aussi le vrai théâtre de Pitt fut-il la Chambre des communes : il fut par excellence the great commoner. Lorsque son titre de pair l'eut transféré à la Chambre haute, cette parole ardente, passionnée, éclatante d'images et d'action, par laquelle il surpassait tous les orateurs contemporains^ se sentit mal à l'aise dans une salle étroite, devant un auditoire composé de trois ou quatre prélats somnolents, de trois ou quatre vieux juges, blasés depuis longtemps sur les effets oratoires, habitués à pénétrer au fond des choses, à exiger des faits, des preuves; enfin de quelques hommes du grand monde', sceptiques et dédaigneux, chez lesquels tout ce qui ressemblait à l'enthousiasme provoquait un sourire moqueur.
Toutefois ce ne fut pas seulement, ni principalement, à la forme extérieure de ses discours que Pitt fut redevable de l'influence considérable qu'il exerça pendant près de trente ans sur la Chambre des communes. U fut incontestablement un grand orateur, et le témoignage de ses contemporains, joint aux fragments de ses harangues qui nous ont été conservés*, révèle suffisamment le caractère de son éloquence.
Il n'était pas l'homme des discours préparés. Toutes les fois qu'il y eut recours, ce qui lui arriva peu, il échoua complètement : le panégyrique du général Wolf, qu'il avait élaboré avec soin, est regardé comme la plus faible de ses œuvres. « Nul homlne, dit un critique qui l'avait souvent entendu, ne savait moins d'avance ce qu'il allait dire. » En effet, la facilité de sa parole allait jusqu'à
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l'excès : il était non pas le maître, mais Tesclave de son inspiration. Il sentait si bien son impuissance de se commander à lui-même, qu'il éyitait de prendre part au débat, quand il possédait un secret d'État qu'il craignait de révéler. « U faut* que je reste assis, disait-il un jour à lord Shelburne; car une fois debout, tout ce qui est en moi s'échappe. »
Cependant lord Ghatam n'excella jamais dans la discussion. Il improvisait sans doute admirablement; mais son discours suivait la pente naturelle de sa propre pensée, et non le cours que pouvait prendre le débat. Il prenait bien çà et là et mettait en réserve une affirmation, une parole de ses adversaires, qu'il enchâssait ensuite, avec une amère ironie ou une invective puissante, dans le développement de ses propres idées ; mais c'était presque son unique genre de réplique. Il fut peut-être le seul parmi les grands orateurs parlementaires qui n'attachât pas d'importance à avoir le dernier mot, et qui parlât volontiers avant ses plus redoutables adversaires. Son talent était tout entier dans le développement : il ne réussissait point dans la réfutation. Ses discours abondaient en vives peintures, en sentences frappantes, en anecdotes bien dites, en heureuses. allusions, en appels passionnés : son invective et son sarcasme étaient terribles ; jamais peut^ être orateur anglais ne fut plus redouté.
Mais le plus puissant auxiliaire de l'éloquence de Chatam, ce fut l'estime qu'inspira toujours sa probité. Intègre lui-môme, il ne voulut participer en rien au marchandage des consciences qui souilla la plupart des ministères anglais à partir et y compris celui de Robert Walpole. Devenu lui-même ministre*, il refoulait par son arrogante humilité ceux qui osaient lui parler de contrats lucratifs, de participations, de faveurs à donner ou à recevoir. On
1. En 1757 pour la première fois, et en 1766 pour la seconde.
lui fiûsait trop 'd*honneur : de pareilles questions dépassaient sa capacité ; il est vrai que son gracieux souverain daignait écouter son modeste avis relativement aux traités, aux expéditions; s'il s'agissait de décider quel général commanderait en Amérique ou qui serait ambassadeur à Berlin, ses collègues auraient probablement la condescendance de prendre son avis; mais il n'avait pas la moindre influence sur le secrétaire de la trésorerie, et il n'oserait demander même une place de garçon de bureau.
Ce fut peut-être à cette ostentation de désintéressement plus encore qu'à son éloquence et à ses talents pour l'administration de la guerre, que William Pitt fut redevable de sa popularité. Un triste et injuste revirement de l'opinion publique vint le lui apprendre à la fin de sa carrière. Rapproché de la cour, promu à la Chambre haute sous le nom de lord Ghatam, il vit aussitôt s'éloigner de lui la faveur publique qui l'avait accompagné jusqu'alors. Les fêtes, les illuminations préparées à Londres pour accueillir l'arrivée de William Pitt, du grand député nommé premier ministre, s'éteignirent tristement dès que la Gazette eut annoncé que l'objet de tout cet enthousiasme était un lord!
L'heureuse impression produite par sa réputation d'honnêteté était, d'ailleurs, contre-balancée par des défauts de caractère : il était hautain, impérieux, impatient de toute contradiction; en sorte qu'il excita toujours l'estime et l'admiration plutôt que la sympathie et l'attachement.
Dès sa jeunesse, dans ses premiers discours éclatait déjà cette âpre et austère parole, où la probité politique s'armait d'un fier et injurieux dédain. On nous a conservé la repartie violente adressée par lui au ministre Walpole, qui, dans une discussion, avait jugé à propos de tourner en ridicule la jeunesse et les prétendues déclamations du député d'Old-Sarum. Pitt après avoir discuté à nouveau la question principale ajouta :
Quant an reprocne d*étre jeune, que l'honorable gentilhomme m'a fait avec tant d'insistance et de bon goût, je n'essayerai pas de raffaiblir ou de le nier. Je me borne à souhaiter d'être du nombre de ceux dont les folies cessent avec la jeunesse, et non de ceux qui sont ignorants malgré l'expérience. Je ne me charge pas de décider si la jeunesse peut être objectée à quelqu'un comme un tort ; mais la vieillesse, j'en suis sûr, peut' devenir justement méprisable, si elle n'a apporté avec elle aucune amélioration de mœurs, et si le vice paraît encore où les passions ont disparu
Mais la jeunesse n'est pas mon seul crime ; on m'accuse de faire un personnage théâtral. Ce reproche suppose ou quelque singularité de gestes, ou quelque dissimulation de mes propres sentiments, ou une facilité à prendre les opinions et le langage d'autrui. Sur le premier point, le reproche est trop frivole pour être réfuté : sur le second, je le renvoie tout entier à celui qui l'a fait.
Le jeune orateur qui se posait si fièrement en face du "vieux et trop habile ministre, contribua puissamment à le renverser et conquit au parlement une autorité décisive qu'il garda soit dans l'opposition, soit au ministère, jusque vers la fin de sa vie (1778).
Nous ne pouvons entrer ici dans Tétude des nombreuses questions que William Pitt, dans sa longue et glorieuse carrière, eut à discuter et à résoudre. Ce serait faire l'histoire d'un demi-siècle, et du demi-siècle le plus agité de la vie politique de l'Europe avant la Révolution française. Indiquons seulement une des occasions où son éloquence brilla du plus grand éclat. Ge fut la guerre d'Amérique, les mesures fiscales qui provoquèrent l'insurrection et finalement l'indépendance des États-Unis. Pitt s'opposa énergiquement au fameux impôt du timbre, que le ministre Grenville infligeait aux colonies. Il le combattit non seulement comme impolitique et funeste, ce qui eût été vrai, mais comme illégal et inconstitutionnel, ce qui était exagéré et faux : il applaudit à la résistance des Américains et contribua peut-être ainsi à leur succès, à la séparation qu'il essaya trop tard de repousser.
Milords, je désire ne plus pei*dre un jour dans cette crise qui s'avance et qui nous presse. Une heure maintenant passée sans amortir les fer-
ments qui agitent l'Amérique, peut enfanter des aitnées de désastres et de honte. Pour ma part, je ne déserterai pas un seul moment cette importante affaire, à moins que je ne sois cloué sur mon lit par Textrème souffrance ; je m'en occuperai partout, je m'en occuperai sans cesse ; je viendrai heurter à la porte de ce ministère endormi, et je l'éveillerai au sentiment de son propre danger*
U conjurait ensuite la Chambre d^adopter des mesures de conciliation, de « retirer cette armée nuisible, incapable de servir l'Angleterre ; car son mérite est Tinaction, sa victoire serait de ne pas combattre ». U y exaltait le courage des Américains, de cette « nation brave, généreuse, unie, qui a des armes dans les mains et du courage dans le cœur ». Il montrait en eux « les vrais descendants des vaillants et pieux ancêtres chassés dans ces déserts par les maximes étroites d'une superstitieuse tyrannie ». Il déclarait « qu'aucun peuple, aucune réunion d'hommes n'a montré plus de sagesse que le congrès de Philadelphie ». Allant plus loin, lord Ghatam osait prédire que les actes violents de la législature métropolitaine devaient être et seraient révoqués.
Je dis que nous devons nécessairement révoquer ces actes violents; ils doivent être révoqués, et vous les révoquerez, je m'y engage d'honneur ; vous les révoquerez à la On, j'y joue ma réputation tout entière. Je consentirai à être pris pour un idiot, si vous ne les révoquez pas.
Ils furent rappelés, en effet, mais trop tard pour la gloire et les intérêts de l'Angleterre.
En 1777,1a situation des Anglais devient plus grave, leurs troupes sont souvent surprises et battues; le roi et son ministre, lord North, veulent continuer la guerre; Ghatam se lève et rappelle l'état désespéré des armées : il rend hommage à leur courage, mais le succès est impossible.
Je me hasarde à vous le dire : vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique.
Vous pouvez accumuler les dépenses et les efforts, entasser tous les
secours qui s'achètent ou s'empruntent, trafiquer, brocanter avec chacun de ces misérables petits princes d'Allemagne, qui vendent et expédient leurs sujets pour les boucheries d'un prince étranger ; vos efforts seront ' toujours vains et impuissants... Quoi! lancer sur nos compatriotes d'Amérique ces fils mercenaires du pillage et du meurtre; les dévouer, eux et leurs possessions, à la rapacité de cette fureur soldée? Si j'étais Américain, comme je suis Anglais, tant qu'un soldat étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas les armes; jamais! jamais! jamais!
Mais lorsqu'un ministère plus sensé (Rockingham) reconnaît enfin la nécessité de Ja paix et veut accorder aux colonies d'Amérique cette indépendance si chèrement achetée, Ghatam, extrême en tout, homme d'émotions oratoires, pliitôt qu'homme d'État, no veut plus d'une paix qui démembre l'empire. Avant que Louis XVI se fût allié aux colonies insurgées, Ghatam avait déclaré « impossible » la victoire des Anglais; aujourd'hui, il voudrait faire une guerre sans merci à la même Amérique soutenue désormais par la France !
Les contemporains nous ont conservé le souvenir presque dramatique de son dernier discours. Lord Ghatam était dans un état d'excitation extrême. Ses médecins alarmés lui conseillaient instamment de se calmer, de rester chez lui : mais rien ne put le retenir. Son fils William et son gendre lord Mahon l'accompagnèrent à Westminster. Là il se reposa quelques instants dans le salon du chancelier jusqu'à ce que les débats fussent commencés; alors, appuyé sur ses deux jeunes soutiens, il se traîna jusqu'à son siège. Il était vêtu, selon sa coutume, d'un riche habit de velours, sa main droite pesait sur sa béquille, et ses jambes goutteuses se traînaient emmaillotées de flanelle. Son visage était si amaigri qu'on n'apercevait sous sa vaste perruque que la longue courbe de son nez et l'éclat de ses yeux brillants encore d'un rayon de leur ancienne flamme.
Quand le duc de Richmond, qui proposait la paix, eut fini de parler, Ghatam se leva. Sa voix était d'abord si
faible qu'on ne pouvait l'entendre. Bientôt les sons devinrent distincts, et l'action de l'orateur s'anima. Çà et là les auditeurs purent saisir une pensée, une expression qui rappelait l'éloquence de William Pitt ; mais il était clair que Pitt n'était plus lui-même. Il perdait le fil de son discours, il hésitait, il répétait les mêmes mots; sa mémoire affaiblie ne pouvait lui fournir les noms les plus connus. La Chambre des lords écoutait dans un silence solennel, avec un mélange évident de respect et de compassion. Le duc de Richmond répliqua avec une politesse affectueuse, mais tandis qu'il parlait, le glorieux vieillard semblait agité et irritable. Le duc s'assit, Ghatam se leva une seconde fois, serra sa main sur sa poitrine, puis il s'affaissa frappé d'une attaque d'apoplexie. Deux ou trois lords assis près de lui le reçurent dans leurs bras. Il fut emporté mourant à l'appartement d'un des officiers du parlement, et ensuite à sa résidence de Hayes, où il expira dans sa soixante-dixième année, en 1778.
Douze ans auparavant, dans la séance où le grand député prononça, son dernier discours à la Chambre des Communes, on entendit pour la première fois un jeune orateur irlandais qui fit douter à l'assemblée auquel des deux devait appartenir la palme de l'éloquence. « Ce fut, dit Macaulay, un splendide couchant et une splendide aurore. » L'inconnu, dont le vrai nom, Bourg ou 0*Bourke, avait pris la forme anglaise Burke, était venu à Londres quelques années auparavant pour y chercher fortune. Il avait beaucoup écrit pour les libraires, collaboré à une revue nouvelle, le Registre annuel [Anniuil register)] mais ce qui avait principalement attiré sur lui l'attention publique, c'étaient deux petits traités, dont l'un était un pastiche ironique d'un ouvrage de lord Bolingbroke, l'autre une théorie plus ingénieuse que profonde sur « l'Origine de nos idées du sublime et du beau ». Edmund Burke
jouissait aussi d'une haute réputation de causeur, et les gens de lettres qui soupaient ensemble à la « Tête de Turc », le regardaient comme le seul qui pût dans une conversation tenir tête au docteur Johnson. Devenu secrétaire particulier de lord Rockingham, élu membre du parlement grâce à son influence, il s'attacha à la politique honnête et sage qu'essayait de faire triompher son patron devenu ministre. Le lendemain du soir où Burke avait parlé pour la première fois en faveur des colonies insurgées (février 1766), un de ses correspondants lui écrivit ce mot qui caractérise admirablement le talent que le nouvel orateur apportait à la Chambre : « Vous avez fait entendre une éloquence nouvelle, celle de la philosophie politique. » Il ajoutait : « Vos idées se pressent comme les flots, et l'on dirait un de ces orateurs grecs que nous traduisons dans nos classes* ». L'éloquence de Burke avait, en eff'et, quelque chose d'étrange pour un auditoire anglais. Ce fils de la a verte Érin » cédait volontiers à un noble enthousiasme pour toute belle et grande chose : son imagination était brillante, sa parole colorée et quelquefois fastueuse, asiatique. Elle manquait peut-être de ce qui saisit le plus fortement les vieux Anglais, raisonneurs, opiniâtres, patriotes, égoïstes et incapables d'être conduits autrement que par un intérêt positif clairement démontré. Aussi lord Brougham ne lui accorde- t-il qu'un éloge restreint et sévère. « Luxueuse dans son abondance et prodigue de toutes ses ressources, éclatant à la fois en ironie, en invectives, en métaphores, en allégories, en allusions.... mais quelquefois plus sonore et plus étourdissante que réelle, et laissant debout, au milieu de tant de bruit et de fumée, la forteresse de l'ennemi. »
La critique moderne est plus favorable à l'orateur irlandais, a Quelques-uns des discours de Burke, dit Macaulay,
1. Correipondance of the R, H. Edmund Burke, tome I, page 105.
vivront aussi longtemps que la langue anglaise. » Et Ph. Ghasles, après avoir constaté l'indifférence des contemporains, ajoute : « A qui donc s'adressait Burke? A l'Europe et à l'avenir. Aujourd'hui nous relisons avec étonnement les quarante volumes d'éloquence tombée des lèvres fécondes de Fox et du second Pitt. Nous y cherchons vainement la trace et l'étincelle de cette flamme qui embrasa le parlement. Nous n'y trouvons que redites, lieux communs, déclamation, matière inerte et morte, qui jadis fut le tonnerre. Près de ces foudres éteintes voici Burke, la méditation et l'imagination, l'histoire et la prophétie, le drame et la législation. Il est le maître, aujourd'hui qu'il est mort. C'est encore dans ses discours qu'il faut voir l'Amérique se soulever, l'Angleterre escamoter l'Inde, la Révolution française éclater, Piit et Bonaparte s'étreindre dans leur mortelle lutte. L'étendue de son coup d'oeil, la pénétration de sa prudence, la profondeur de sa science et la force de sa probité vivifient même les querelles de parti. L'avenir est sous sa loi : le présent lui échappait*. »
Jj'avenir lui-même aura bien quelques réserves à faire quant à l'exubérance d'imagination et au goût plus que douteux de certains discours de Burke. M. Taine le caractérise ainsi dans un style qui prend un peu la couleur de ce qu'il critique. « Ne le lisez que par grandes masses, dit-il ; ce n'est qu'ainsi qu'il est grand. Autrement l'outré, le commun, le bizarre, vous arrêteront et vous choqueront. Mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et entraîné. La masse énorme des documents roule impétueusement dans un torrent d'éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n'a pas trop d'un volume pour déployer le cortège de ses preuves multipliées et de ses courageuses colères. C'est l'exposé de toute une administration, c'est l'histoire entière de l'Inde anglaise, c'est la théorie com-
1. Le Dix-huitième siècle en Angleterre, Études politiques, page 214.
plète des révolutions et de Tétat politique, qui arrive comme un vaste fleuve débordant pour choquer de son effort incessant et de sa masse accumulée quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque injustice qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de Fécume sur ses remous, il y a de la bourbe dans son lit; des milliers d'étranges créatures se jouent tempêtueusement à la surface ; il ne choisit pas, il prodigue ; il précipite par myriades ses imaginations pullulantes, emphase et crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et exécrations, tout l'entassement grotesque ou horrible des régions reculées et des cités populeuses que sa science et sa fantaisie infatigables ont traversées.. U dira, en parlant de ces prêts usuraires à quarante-huit pour cent et à intérêts composés par lesquels les Anglais ont dévasté l'Inde, que
cette dette forme l'ignoble sanie putride dans laquelle s'est engendrée toute cette couvée rampante d'ascarides, avec les replis infinis insatiablement noués, nœud sur nœud, de ces ténias invincibles qui dévorent la nourriture et rongent les entrailles de l'Indel
Rien ne lui paraîtra excessif, ni les descriptions de supplices, ni l'atrocité des images, ni le cliquetis assourdissant des antithèses, ni la gigantesque bizarrerie des bouffonneries. Entre ses mains le duc de Bedford, qui lui a reproché sa pension, deviendra, parmi les créatures de la couronne,
le léviathan qui, deci delà, roule sa masse colossale, joue et gambade dans l'océan des bontés royales, qui pourtant, tout énorme qu'il est et quoique couvrant une lieue de son étendue, n'est après tout qu'une créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses fanons, son lard, ses ouïes mêmes, par lesquelles il lance un jet d'eau contre son origine et éclabousse les autres d'écume, tout en lui et autour de lui vient du trône.
Il n'a point de goût, ses pareils non plus. La fine déduction grecque ou française n'a jamais trouvé place chez les nations germaniques ^ »