‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 74 sur 121 · The joUy beggars · texte numérisé non relu

The joUy beggars

leur tt seize sous par jour et dont le cœur ne vaut pas trois liards, recevoir de^ attentions et des égards qu'on refuse au fils du génie et de la pauvreté ». Il trouve « dur de voir un pauvre homme usé de fatigue, tout abject, humble et avili, demander à un de ses frères de la terre, la permission de travailler ». — On entend même gronder dans ses vers les cris et les menaces des plus mauvais jours de notre Révolution : « La pauvre vieille mère Ecosse veut ravoir sa cruche et sa bouilloire. Et, par Dieu ! si on la pousse à bout, elle descendra dans les rues, poignard et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans le premier qu'elle rencontrera,. »

Burns applaudit au triomphe de la France sur l'Europe conservatrice. Il célèbre l'arbr de la liberté mis à la place de la Bastille et voit avec une gaieté farouche tomber la tête du roi qui a voulu l'abattre.

Sur cet arbre croît un fruit — dont tout le monde pourra dire les vertus, mon brave !

Il relève Thomme au-dessus de la brute, — et fait qu'il se connaît luimême, mon brave !

Que le paysan en goûte un morceau, ~ le voilà plus grand qu'un seigneur, mon brave !

Le roi Louis pensait le couper, ~ quand il était encore tout petit, mon brave !

A cause de cela, le gardien lui a cassé sa couronne, — lui a coupé la tête et tout, mon brave ! *

Bums, on le croira facilement, s'était fait des ennemis par son franc parler : il se préparait à s^expatrier comme bon nombre de ses compatriotes, à aller chercher fortune à la Jamaïque; mais avant son départ, il vint à bout de faire imprimer à Edimbourg un volume de ses poèmes. Ce fut un succès d'étonnement, d'admiration. Le patriotisme local s'en mêla : l'Ecosse avait eu des savants, des économistes, des historiens, des philosophes, mais pas encore de poètes. Or en v^ici un qui apparaît dans les circonstances le nlus frappantes pour la curiosité. C'est

un paysan jeune, beau, hardi qui vient les mains pleines de chansons naïves et charmantes. L'Angleterre elle-même fut prise au charme de cette nouveauté : deux éditions du livre se succédèrent rapidement : Tauteur fut accueilli partout, et devint pour un hiver le lion des salons. Après quoi il lui fallut recommencer à gagner sa vie; on le fit commis de la douane à Dumfries. Mais ce modeste emploi satisfaisait peu son ambition et ses nouvelles habitudes : les passions ardentes qui l'avaient fait poète consumèrent rapidement sa vie : la débauche, Tivrognerie brutale éteignirent sa belle imagination. A trente-six ans Bums était usé.

Il laissait un recueil admirable, fruit précoce de ses jeunes et pures années. Il avait fait entrer les émotions et le langage du peuple, d'un peuple provincial et presque étranger, dans la langue et dans l'admiration des hautes cla'^ses. U avait préparé la route à son compatriote Walter Scott.

George Grabbe^ annonça et devança aussi par ses premiers ouvrages l'éclosion de la poésie du dix-neuvième siècle. Il se rattache évidemment à l'école de Gowper, mais son caractère et son style n'appartiennent qu'à lui. Poète par nature, et l'un des pliïs grands de l'époque, il semble n'avoir écrit que contre la poésie. Il a été frappé du reproche ordinaire qu'on adresse à la Muse de vivre de mensonges et, ces mensonges, il entreprend de les détruire. La campagne, le village, les mœurs naïves et factices des personnages de l'antique églogue, l'âge d'or des poètes, en un mot, voilà l'ennemi qu'il attaque, le rêve odieux qu'il dissipe.

Grabbe, ainsi que Bums, avait connu la misère. Son père, pauvre maître d'école, douanier, garde-magasin,

l . Né à Suffolk en 1755, mort en 1832.

ayant sept enfants à nourrir, fit à. grand'peine de George, le plus gauche et le plus maladroit de tous, un ckétif élève de pharmacie. Incapable de réussir dans cette profession, le jeune homme, qui avait déjà composé quelques vers, emprunte cent vingt-cinq francs, part pour Londres, y cherche en vain des prolecteurs, et va mourir de faim, quand un dernier appel, adressé au grand orateur, au grand homme de bien que nous connaissons, Edmond Burke, lui sauve la vie et la gloire. Grabbe obtient un éditeur, une place de chapelain ; puis il devient pasteur, et reste toute sa vie prédicateur et poète.

Il fut surtout observateur : il se sentit l'austère vocation d'étudier et de peindre une des faces de la vie. En 1781 parait son premier poème, La bibliothèque^ en 1783 il publie Levillage ; en nsb, Le journal; ipuis Le registre de La paroisse; Le bourg ; et enfin, après vingt ans de silence, en 1807, le meilleur et le plus intéressant de ses ouvi^iges, Les contes du château.

La poésie de Grabbe est en quelque sorte réaliste : elle est aussi exacte que n'importe quelle prose; elle retrace les difformités morales avec une fidélité d'anatomie qui lui donne un air d'amertume et d'invective. Elle décrit d'ordinaire les malheureux sans sympathiser avec leurs douleurs, et dans sa pitié même on sent plus de mépris que d'amour. Walter Scott, dans un de ses romans, désigne Grabbe comme le Juvénal anglais : un critique l'appelle le La Rochefoucauld des classes inférieures. Il cherche et trouve le vice à la campagne, sous les fictions vieillies de^ l'idylle. La nature elle-même ne lui inspire ni enthou-, siasme ni admiration : la terre arrosée par les sueurs des grossiers paysans est désenchantée pour lui, comme le hameau. Et néanmoins, poète malgré lui, Grabbe nous attache non seulement par son talent d'observation, sa profondeur, la sagacité de ses remarques, mais encore par des scènes d'un pathétique déchirant, par des tableaux.

gracieux et même par les élans d'une poésie toute lyrique. Il est difficile de faire la guerre à l'imagination avec plus d'imagination*.

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