CHAPITRE XX
L'école historique, Walter Scott.— l'école maladive; lordliyron; Shelley.
Nous arrivons à cet enchanteur universel, qui pendant trente ans, au milieu des commotions politiques et des collisions des empires, a tenu TAngleterre attentive, conquis les sympathies de l'Europe, aidé puissamment à Télan des études historiques et exercé sur toutes les littératures modernes une longue et heureuse influence.
Walter Scott*, était Écossais, comme Burns, comme Burke, né à Edimbourg, fils d'un avocat et voué luimême à la pratique du droit. Boiteux, comme Lord Byron, et grand liseur dès sa première enfance, il se plongea avec passion dans les antiquités nationales. Derrière les pages froides et glacées des vieilles chroniques il revoyait le monde d'autrefois, et lui rendait dans sa pensée la couleur et la vie. Le jour où pour la première fois il ouvrit les volumes dans lesquels Percy avait rassemblé les frag-
1. Né à Edimbourg le 15 août 1771, mort dans son château d'Abbotsford le 21 septembre 1832.
ments de l'ancienne poésie, il oublia de dîner <c malgré son appétit de treize ans ». L'imagination du jeune homme se tourna toute vers le passé. « On n'avait, dit-il, qu'à me montrer un vieux château, un champ de bataille ; j'étais tout de suite chez moi; je le remplissais de ses combattants vêtus de leurs costumes, j'entraînais mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, je me mis à décrire l'assassinat de l'archevêque de Saint-Andrews à quelques voyageurs, dont je me trouvais par hasard le compagnon, et l'un deux, quoiqu'il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l'avait empêché de dormir. »
Walter Scott, comme Wordsworth et Goleridge, commença par être un admirateur et un disciple de la littérature allemande. Sa première publication fut une traduction de la Lénore de Bûrger : l'esprit et la manière de ses compositions originales accusa la puissante influence de ces premières impressions. Mais bientôt l'originalité de son talent le sauva du danger d'une servile imitation. Ses maîtres, ses inspirateurs véritables sont les vieux ménestrels Écossais, les vieilles traditions du passé. Ses poèmes sont tous des lais et des romans de chevalerie [Le lai du dernier ménestrel^ 1805; Marmion, 1808; La damedulac^ 1810; Le lord des îles^ 1814, appartiennent à diverses périodes de l'histoire d'Ecosse; Rokeby, 1812, est un épisode des guerres civiles du dix-septième siècle). Ces poèmes reçurent du public un accueil sans précédent : vingt-cinq mille exemplaires du premier furent vendus en six ans.
La poésie de Walter Scott, malgré l'irrégularité et la négligence qu'on peut lui reprocher, et qui semble, après tout, naturelle à ce genre de composition, possède une puissance de vie et d'émotion qu'on retrouve chez peu de poètes. On sent que l'auteur croit et aime ce qu'il raconte, et le lecteur se laisse séduîre par cette passion communicative, en dépit de toutes les réclamations de la critique.
Voilà surtout ce qui enleva d'assaut les suffrages du public. Bien plus, Walter Scott entraîna à sa suite les poètes mêmes qui avaient déjà avant lui conquis une réputation. Il ne fut plus question désormais de poèmes didactiques ou purement philosophiques : la forme de récit s'imposa partout et à tous. Quant à Scott lui-même il s'abandonna bientôt à la pente de son génie, qui était surtout narratif j il jeta de côté le rythme et se mit à écrire des romans en prose, qui 'ne furent au fond que la continuation de ses poèmes. Dans cette forme de composition plus libre, il atteignit une réputation plus brillante encore que la première ; le romancier éclipsa le poète.
Au moment où Walter Scott s'ouvrait cette •nouvelle carrière, le roman anglais était représenté en grande partie par les imitateurs de mistress Radcliff et leurs pâles copies de ses Mystères d'Udolphe. Plusieurs centaines de volumes faisaient appel à la curiosité et aux émotions des lecteurs en leur présentant sans cesse de sombres châteaux, de cruels barons, des moines conspirateurs, des mystères et. des épouvantes. Tout à coup, en 1814, l'attention publique fut vivement surprise par l'apparition d'un roman • anonyme intitulé Waverley ou II y a soixante ans. C'était une vive peinture des événements qui avaient rendu si mémorable en Ecosse l'année 1745, celle de l'invasion de Charles Edouard, héritier des Stuarts. On y retrouvait les vieux caractères écossais, les mœurs, les croyances, les superstitions, les costumes, les paysages des hautes terres. Il était clair que l'auteur était à la fois un Ecossais connaissant parfaitement son pays, un lettré et même un érudit. de plus un homme d'esprit, un poète, qui faisait bon marché de son érudition et la prêtait en souriant à l'un de ses personnages (le baron de Bradwardine) comme un innocent ridicule, La surprise du public s'accrut par le mystère : l'auteur continuait à cacher son nom. On soupçonnait bien Le dernier ménestrel^ mais il
refusait d'avouer sa gloire, et la laissait grandir en la repoussant. Il l'augmenta Tannée suivante par la publication de Guy Mannering, où, mettant de côté Thistoire, il déployait dans la peinture des types et des mœurs écossaises, le même talent, le même art de charmer ses lecteurs. Bientôt parurent coup sur coup : Vantiquaire^ avec son vieux Monkbarns et son inimitable Edie Ochiltree ; Roh Roy^ avec Baillie Jarvie et Andrew Fairfeervice; Le nain noir; Le vieillard des tombeaux (Old mortality)^ avec son terrible puritain Balfour de Barley, son fier et brillant Claverhouse, son violent Bothwell, son rusé et brave Guddie ; puis La prison d'Edimbourg (The heart of Midlothian); La légende de Montrose ; La fiancée de Lammsrmoor; Le monastère; L'abbé; Le pirate et toute la vie écossaise aux diverses périodes de son histoire. Puis le romancier descendit des hautes terres, et franchissant le border, attaqua, avec Ivanhoe (1820) les parties les plus intéressantes de l'histoire d'Angleterre : il donna tour à tour Kenilworth (1821) Les fortunes de Nigel (1822), Pev&ril du Peak (1821) Woodstock (1826); il envahit même la France et le fit avec succès dans Quentin Durward (1823). Ce fut seulement en 1827 que Walter Scott, déjà honoré du titre de baronnet, se reconnut l'auteur de ces admirables fictions. Nous n'avons pas besoin de rappeler quelle admiration, quelle sympathie universelle excitèrent les romans de Walter Scott, non seulement en Angleterre, mais dans tQute l'Europe. Celui de ses compatriotes qui, doué d'un génie tout différent, pouvait leur accorder le plus glorieux suffrage, Lord Byron, en parlait avec ravissement. Il les emportait avec lui dans tous ses voyages. « C'est, disait-il au capitaine Medwin, une bibliothèque complète, un vrai trésor littéraire. Je les lirais une fois tous les ans avec un nouveau plaisir. » Toutefois, à travers l'effusion de ses éloges, le grand poète laisser percer une critique : un jour qu'il venait d'achever la lecture d'un des romans de sir
Walter, il dit à Medwin : « Oh ! qu'il est difficile de dire quelque chose de neuf ! Quel est ce voluptueux personnage * . de l'antiquité qui offrit une récompense à Finventeur d'un nouveau plaisir? Peut-être la nature et l'art réunis sontils impuissants à produire une nouvelle idée. »
On sait que Walter Scott, après avoir gagné des millions par la vente de ses ouvrages, se trouva, à l'âge de cinquante ans, ruiné par les mauvaises spéculations de ses libraires jet par ses propres folies dans la construction princière.de son château d'Abbotsford. Il fut contraint dès lors, comme l'ont été depuis plusieurs de nos plus illustres compatriotes, d'écrire pour vivre, pour payer ses dettes, et par conséquent d'écrire mal. Nous ne parlerons point ' de cette période de déclin d'un grand poète.
Dans ses bons ouvrages, dans ceux qui sont la base solide de sa réputation, on peut distinguer deux tentatives, deux efforts, dont un seul a complètement réussi. Le premier était la création du roman historique. L'histoire (Scott nous l'a dit lui-même) prenait un corps et une vie dans sa pensée : lui-même a pleine conscience du don merveilleux qu'il possède. Dans son Waverley, il oppose à l'érudit mais sec et positif baron Bradwardine, qui ne cherche dans l'histoire que les faits, lés grands événements . et les vicissitudes politiques, son jeune héros Edouard, qui « aime à finir et à colorer l'esquisse avecmne imagination qui donne l'âme et la vie aux acteurs du drame du passé». Edouard Waverley c'est ici Walter Scott lui-même. Ce qu'il apprenait, il le voyait; ce qu'il vit, il le raconta: ce furent ses romans du temps psssé, ses peintures du moyen âge.
Or rien n'est plus difficile que de faire revivre les morts, ceux surtout qui ont imprimé sur le monde la trace profonde de leur passage. Un grand homme raconté par le roman est rarement celui que révèle la véritable histoire. Aussi Walter Scott, avec une réserve qu'auraient dû lui
UTT. SEPT. 14
emprunter ses imitateurs (Alfred de Vigny, Alexandre Dumas et autres) évite-t-il de faire des grandes figures historiques les principaux acteurs de ses romans : il les relègue dans la pénombre, et crée au dessous d'elles de plus humbles et plus dociles acteurs.
Cette précaution même, quelque sage qu'elle soit, ne suffit pas toujours pour sauver du mensonge le roman historique. Dans les temps passés les masses ont, comme les grands hommes, leur vérité difficile à atteindre : Thistorien-poète risque fort de n'y voir que ce qu'il y met. Les costumes, les paysages, les dehors seront exacts; les ac^ tions, les discours, les sentiments seront civilisés, embellis, arrangés à la moderne. « Walter Scott est dans l'histoire, comme dans son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles ; voilà une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie est agréable à voir sur les vieilles tentures. Si l'on tirait de la garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une mascarade?.. Des lords anglais, qui sortent d'une guerre acharnée contre la démocratie française, doivent entrer avec zèle dans cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et même de jeunes demoiselles ; qu'il faut arranger la représentation de ma- . nière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments délicats, aies faire pleurer décemment.. Y a-t-il un homme plus propre que Walter Scott à composer un pareil spectacle ? Il est bon protestant, bon mari, bon père, très moral, et tory décidé. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le loisir de pénétrer jusqu'au fond de ses personnages. C'est à l'extérieur qu'il s'attache, il voit et décrit bien plus longuement le dehors et les formes, que le dedans et les sentiments... Il s'arrête sur le seuil de l'âme et dans le vestibule de l'histoire, ne choisit dans la Renaissance et le moyen âge que le convenable et l'agréable. Ses person-
nages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses* Toisins; fermiers finauds, lairds vaniteux, gentlemen gantés, demoiselles à marier, tous plus ,ou moins bourgeois, c'est-à-dire rangés, situés par leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen âge*. »
La seconde tentative de Walter Scott est plus irréprochable j et elle fut couronnée d'un plein succès; elle avait pour objet de dévoiler ou de peindre ce cpii vivait, ce qui marchait autour de l'auteur, sa chère Ecosse, si inconnue, si dédaignée encore, cette Suisse du Nord avec ses montagnes, ses lacs, ses bruyères balayées par les vents et attristées par un ciel gris et humide ; ses chers Écossais, si curieux dans leurs costumes, leurs mœurs, leurs caractères, leurs croyances, leurs défauts, leurs ridicules. Walter Scott « a donné à l'Ecosse droit de cité dans la littérature; j'entends à l'Ecosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières, personnages.de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au pêcheur, depuigf l'avocat jusqu'au mendiant... A son nom seul les voilà qui apparaissent en foule. Qui ne les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de Bradwardine, Dominie Samson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree, Jeanne Deans et son père; aubergistes, marchands, commères, tout un peuple ! Économes, patients, précautionnés, rusés, il le faut bien : la pauvreté du sol et la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fond de la race... Sur cette terre ainsi préparée et dans ce triste climat le presbytérianisme a enfoncé ses âpres racines. Voilà le monde tout moderne et réel que Scott a découvert ; comme un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperçoit un intérêt et une beauté dans les raaispns bourgeoises de