‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de laChapitre 12 sur 103 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Règne d*Ëlisabeth. — Spenser,

On a ingénieusement comparé l'apparition de Chaucer au premier rayon du printemps égaré sous un ciel anglais, ^t suivi bientôt du retour de l'hiver. Le quinzième siècle, ensanglanté par les guerres des Deux roses, fut stérile pour l'imagination, sinon pour le savoir; et cent cinc[uante ans après la mort de Chaucer, la poésie se réveillait encore en plein moyen âge, au milieu de son vieux cortège de récits chevaleresques, de songes, d'allégories morales ; pareille à ces princesses enchanlées qui, après un sommeil séculaire, retrouvaient en s'éveillant leur enfance, leur costume et leurs habitudes d'autrefois. L'Angleterre n'avait pas encore développé dans les lettres son

1. Taine^ Histoire de la littérature anglaise, iomc \^^îiç,^*X'X^»

14 l'anoleterhe.

géoi« particulier et national ; seulement Timitation do riulîe tendait de plus en plus à remplacer celle de la France : Surrcy, Wyat, Sidney, répétaient faiblement les ebantu d'amour de Pétrarque ou les descriptions pastorales d« SannazarS

CejK^ndant la poésie anglaise ne pouvait rester étrangère •u grand mouvement qui agitait le seizième siècle. Le fait eapiul de Tépoque, c'est la rupture do Tunité provisoire que la théocratie avait imposée à l'Europe du moyen âge et la constitution des diverses nationalités. Alors TAngleterre réunit toutes ses forces, pour être bien elle-même ; elle se replie dans son île, s'enferme dans ses mers, se sépare définitivement du sein de l'Europe catholique, et, pour se condenser davantage, se serre, comme font au même moment les autres nations, autour de la royauté absolue, cette tutrice des peuples mineurs. Alors le caractère anglais commence à se développer dans toute sa puissance. U se montre déjà ce qu'il sera dans la suite do l'histoire, profondément personnel et original, peu sympathique, peu communicatif : il aime à croître spontanément et à se nourrir de lui-même. Ses lois, ses coutumes, ses traditions locales sont pour lui le type absolu du bien : la vieille Angleterre, old Englandy est l'idéal de son orgueilleux patriotisme. Aucune race ne conserve avec plus de ténacité les habitudes antiques : c'est chez elle que nous retrouvons les débris de notre France féodale; et la vieille Germanie n'est pas moins en Angleterre qu'au delà du Rhin. Quand on s'arrête le long des rivages de Tîle, sur les falaises qui dominent de plusieurs centaines de pieds le

1. Henri Howard, comte de Surrey, né vers 1515, capitaine général des armées de Henri VIH, disgracié et condamné à mort, monta sur réchafaud en 1547.

Thomas Wyat, né en 1503 dans le comté de Kent, mourut en 1541.

Philippe Sidney, né en 1554, fut tué à la bataille de Gravelines

niveau de la mer, et qu'on remarque les traces laissées par les tempêtes à une si prodigieuse hauteur, quand on observe dans le canal de Bristol ces gigantesques marées qui s'élèvent quelquefois à vingt mètres au-dessus des plus basses eaux, on croit voir dans la lutte terrible de ces vagues contre cette terre le symbole de l'isolement superbe du génie britannique, immobile et invincible dans son orageux domaine. C'est là l'aire du vautour, d'où s'élanceront à la curée du monde les flottes de la nouvelle Garthage.

On agit d'autant plus puissamment sur les autres, qu'on est plus énergiquement soi-même. Le génie anglais, durci d'une si forte trempe, se jettera impunément au dehors, sans compromettre son originalité nationale. Nul peuple, en effet, n'a emprunté davantage, et nul n'est resté plus inaltérable au milieu de ses emprunts. Sa langue, par exemple, formée aux deux tiers d'éléments latins, est méconnaissable à une oreille néo-latine. Il n'est pas jusqu'à sa gaieté qui n'ait un aspect étrange et personnel : ce n'est pas l'enjouement français, oii il entre toujours un peu de vanité ou de désir de plaire: l'Anglais ne veut plaire qu'à lui-même, et sa plaisanterie est aussi intraduisible que le mot par lequel il la désigne (humour).

A une nation si pleine de la conscience d'elle-même, il manquera souvent le mobile de toutes les nobles choses, le dévouement; l'utile lui tiendra lieu du beau, et le succès absoudra les moyens. Dans les beaux-arts elle réussira peu, excepté daiis ceux qui n'exigent que la libre effusion d'une forte pensée. Elle n'aura ni peintres ni musiciens, mais elle aura des poètes et des orateurs. Ses idées, refoulées sur elles-mêmes par une nature flegmatique, déborderont avec une impétueuse éloquence. Peu soucieuse de forme et de méthode, elle laissera ses ouvrages dans un état imparfait, mais pleins de riches matériaux. Surtout indociles aux règles, ses poètes s'égareronl çYuVoX ^^ ^^

suivre le grand chemin. Leurs œuvres seront inégales et souvent bizarres, rarement faibles et communes. Elles viseront au grand, au sublime, et selon qu'elles l'auront atteint ou manqué, elles seront excellentes ou détestables. Ce portrait s'applique surtout à la littérature du sièclo d'Elisabeth.

Un grand événement religieux acheva d'isoler l'Angleterre dans sa vie insulaire. La Réforme ne fut d'abord que la dernière période du despotisme des Tudor. Ils changèrent la religion et s'en firent les chefs, pour tenir en leurs mains les âmes comme les corps de leurs sujets. Dans leur intention égoïste, c'était un empiétement monarchique; dans le résultat historique, ce fut un gage de plus de l'indépendance et de l'isolement national. L'Angleterre eut sa religion, comme ses lois et son génie. Le pays de Pelage et de Wiclef adopta la Réforme, parce qu'elle était conforme à sa nature, ou plutôt il fit lui-même sa réforme. A côté de l'Église officielle naquit le puritanisme : c'était la liberté de la pensée avant la liberté politique; c'était, comme l'a bien vu Bossuet, l'indépendance par la religion.

Ce grand fait* excita dans l'intelligence des Anglais une fermentation générale. Il fit de la religion un intérêt per- * sonnel et même une passion. Il rapprocha Dieu du chrétien. Au moyen âge on recevait la foi toute faite; on acceptait les dogmes, sans y songer beaucoup : c'était l'affairé de l'Église. Dès que la Réforme eut mis le libre examen * entre les mains de chaque fidèle, la pensée devint plus sériQuse : le poids des choses éternelles pesa sur tous les * esprits. Chaque chaumière fut une église, et le vieillard qui le soir, environné de ses enfants, lisait à haute voix la Bible, ressemblait à ces patriarches dont il racontait l'histoire.

Toutes ces circonstances, dont plusieurs devaient exercer plus tard une funeste influence sur l'esprit anglais.

produisirent sous le règne d'Elisabeth une hourouso acti- Tité. Le trône, occupé par une femme de génie, cnnobliRsait la servitude par la double excuse do Tadmiration et de la galanterie chevaleresque. La reine favorisait l'agriculture, purgeait les campagnes des brigands qui les infestaient, encourageait l'industrie naissante, accueillait les flamands échappés aux échafauds du duc d'Albc, construisait des vaisseaux, qu'on avait jusqu'alors achetés à la Prance, lançait sur les mers une foule d'aventuriers, qui préludaient par de soudaines apparitions à une posscHsion définitive. Forbisher, Raleigh, Davis, Cumberland, Drako, faisaient flotter sous toutes les latitudes le pavillon britannique. Le monde échappait à lEspagne pour passer sous la main de l'Angleterre. L'orgueil anglais se courbait sans rougir sous un despotisme si glorieux (adductum et quasi virile imperium). D'ailleurs, le despote était une femme : les flatteries adressées à son pouvoir semblaient des hommages rendus à son sexe. Les poètes chantaient « cette Lelle vestale assise sur un des trônes de l'Occident' ». Ils montraient ses ennemis tremblant « comme un champ d'épis au souffle de l'orage* ». Les courtisans exilés donnaient à leurs regrets l'expression d'un amour malheureux, et s'éloignaient avec douleur de celle qu'ils avaient vue « chevauchant comme Alexandre, chassant comme Diane, marchant avec toute la grâce de Vénus, tandis que le doux i zéphir se jouait dans les boucles de cheveux qui ombrageaient ses belles joues* ».

L'Angleterre éprouva alors, comme la France sous Louis XIV, cet élan irrésistible d'une nation fortement ^oie et glorieusemoAt dirigée. La littérature dut aussi prendre l'essor. Mais en Angleterre le mouvement créa-

it Shalispeare. Midsummcr nighl^s dream.

î. W. Henry VIII.

, 3. Raleigh's letter, in Chalmefs ApoJogy. page ^5«

nrr. sept»

l^ l'anoletërkk.

tcur avait lieu cent ans plus tôt qu'en France, au seizième siècle, à l'aurore même de la Renaissance et des temps , modernes. Cette circonstance enrichit le génie de tous les avantages qu'elle enlevait au goût. L'antiquité classique venait de sortir des clôt très : elle se montrait encore légèrement voilée, et dans ce demi-jour si favorable à Tinveolion poéticpe. Elle éclairait déjà sans éblouir encore : elk , provoquait le talent sans étouffer l'originalité. Aucun ma- , lèle consacré ne s'imposait à l'admiration; aucune autor . rite ne dictait ses lois tyranniques. Les lecteurs étaient moins dédaigneux et les écrivains moins timides ; les nm jugeaient plus par sentiment que par critique, les autres , composaient moins par métier que par inspiration. « Ul reste d'imagination romanesque, dit Campbell^ se faisait reconnaître dans les mœurs et les superstitions du peuple, L'allégorie courait les rues, pourrait-on dire, dans les fêtes et les cérémonies publiques ; la philosophie des âmes les plus élevées conservait une tendance à l'enthousiasme poé* tique. Cet esprit de poésie se retrouvait dans l'hérolsmiL pratique. Quelques-uns des héros de ce temps sembleoi , moins des hommes ordinaires que des êtres empruntés i ^ la fiction et parés de tout l'éclat de ses rêves. C'était no siècle de loyauté, d'exploits aventureux et d'émotiooi généreuses*. »

Lorsqu'en 1575, Robert Dudley, comte de Leicester, reçut Elisabeth dans son magnifique château de Eenilworth, ce fut une longue fête mythologique et allège* , rique, où tous les jeux de la fantaisie et de l'éruditioB classique se mêlèrent pendant dix-neuf jours. La reine, à son arrivée, fut accueillie et complimentée par la Dame du lac, accompagnée de deux nymphes portées sur une île flottante, éclairée par une brillante illumination; puis vinrent des géants du temps d'Arthur, Le cortège eut à

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