‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de laChapitre 44 sur 103 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Sheridan. Procès de Warren Hastings.

Un autre combattant de ces luttes parlementaires de

l'âge héroïque est Richard Sheridan, que nous avons

déjà nommé, Irlandais comme Rurke, fils d'un acteur

célèbre^ ami de Garrick et poète comique du plus grand

mérite, directeur du théâtre io "Dtmt^-Iatv^^ tdl^t£^\^ ^v5

la Chambre des Communes pendant trente-deux ans, ministre d'État avec Fox, compagnon et convive de la haute aristocratie, homme d'esprit, joyeux viveur, enrichi à millions et mort criblé de dettes, sous le coup d'un arrêt qui le constituait prisonnier à la merci de ses créanciers. « Quelque chose que Sheridan ait faite ou voulu faire, dit lord Byron, cette chose-là a toujours été par excellence la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure comédie, YÈcole de la médisance^ le meilleur opéra, la Duègne (bien supérieur selon moi à ce pamphlet populacier V Opéra du gueux) y la meilleure farce, le Critique (elle n'est que trop bonne pour servir de petite pièce), la meilleure épître, le Monologue sur Garrick; et pour tout couronner il a prononcé ce fameux discours sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais composée ou entendue en ce pays. »

Ce fut pour l'Angleterre et les grands orateurs de son parlement une époque solennelle que celle où l'indignation publique força la Chambre des Communes de mettre en accusation devant la haute cour des Pairs un homme qui avait représenté pendant treize ans le génie administratif et commercial, mai^ aussi la rapacité et les cruelles exactions de la puissante Compagnie des Indes.

Au moment où l'Angleterre allait perdre ses colonies d'Amérique, la destinée lui donnait un nouvel empire dans les Indes, orientales : Clive supplantait Dupleix, et faisait d'un comptoir de commerçants une riche et redoutable puissance. Ce fut un phénomène politique à la fois étrange et terrible que la domination absolue d'une compagnie de marchands de la cité sur un monde lointain et inconnu; que celte conquête violente faite par quelques centaines d'aventuriers armés de tous les arts et de toutes les sciences modernes, sur les vieilles et immobiles civilisations de l'Orient, les villes saintes du Gan^^, "P^Vca^ Bénarès, AfoorsiedaJbad. C'était Goilci ciV. YYW.xt^ ^^<v^^^^

au dix-huitième siècle, aussi avides et moins chevaleresques qu'au seizième ; c'était la force irrésistible de la civilisation séparée de son plus noble attribut : la justice.

Que pouvait-on attendre d'un gouvernement dont le seul mobile, le seul but, le seul dieu était le lucre? Des hommes déclassés, des jeunes gens avides d'une rapide fortune, quittaient pour quelques années la brumeuse Angleterre pour le climat dévorant du Bengale. Ils étaient peu payés par leurs commettants, mais on leur permettait tacitement de se payer eux-mêmes. Les rapines, les exactions, le pillage sans pitié sur une population douce et timide, étaient le complément sous-entendu des salaires. Chaque employé d'un facteur anglais était armé de toute la puissance de son chef, et son chef était armé de toute la puissance de la Compagnie. Les gouverneurs amassaient des fortunes royales ; ils pesaient sur les princes indigènes, qui à leur tour écrasaient d'autant plus leurs sujets affamés. Au sommet de cette pyramide d'oppression était la iroide et calculatrice assemblée des Directeurs, siégeant à Londres, à Leadenhall, d'autant plus terrible, qu'éloignée de cinq mille lieues de ses victimes elle commandait leur désespoir, sans le voir et l'entendre. « Jamais les directeurs n'ordonnaient et n'approuvaient aucun crime. Loin de là I Quiconque examine leur correspondance, dit Macaulay, ne manque pas d'y trouver une foule de pensées justes et humaines, beaucoup de conseils excellents, bref un admirable code de morale politique. Mais chacune de leurs exhortations était modifiée ou annulée par une demande d'argent. Gouvernez avec douceur et envoyez-nous plus d'argent. Pratiquez une stricte justice, une modération parfaite à l'égard des puissances voisines, et envoyez-nous plus d'argent; tel est le fond de toutes les instructions que Hastiogs reçut incessamment du comité central. Mais ces instructions, bien interprétées, se résumaient ainsi: Soyez le çeic ^\.Yo^^\^^^^\rc ^\>.\<èk\^-

l'éloquence politique et JUDICIAIIIE. 175

pie ; soyez juste et injuste, modéré et rapace. Hastings vit qu'il était absolument nécessaire de négliger soit les exhortations morales, soit les réquisitions pécuniaires de ses chefs. Contraint de leur désobéir en quelque chose, il avait à examiner quel genre de désobéissance ils lui pardonneraient le plus aisément ; et il pensa avec raison que le plus sûr parti était de mettre de côté les sermons et de ramasser des roupies*. »

Et il en ranuissa à outrance pour la Compagnie et pour lui-même. Parti en 1750 à Tâge do dix-huit ans pour occuper une place de commis dans un bureau de Calcutta, ce fils d'une famille ruinée revint une dernière fois à Londres en 1785, riche comme un nabab et adulé comme un prince du sang. Le roi le traita avec une distinction marquée; la reine fut gracieuse pour lui ; les directeurs de la Compagnie des Indes le reçurent en séance solennelle, et le président lut un vote de remerciements en sa faveur, qui fut adopté sans une seule voix d'opposition. « Je trouve partout, écrit Hastings trois mois après son retour, un accueil si empressé, qu'il est évident même à mes propres yeux, que j'ai pour moi l'opinion de mon pays. »

 cette approbation générale dont il se félicitait, Hastings aurait dû faire une réserve. Moins de huit jours après son débarquement à Plymouth, Burke, le brave Irlandais, le grand orateur, le représentant de toutes les nobles causes et de toutes les protestations de la conscience, donnait avis à la Chambre des Communes qu'il « se proposait de déposer une motion relative à un gentleman revenu récemment de l'Inde ». Aux côtés de Burke se ran-

1. Macanlay, W. Hastings, Nous n'avons pas à faire l'éloge de l'il- Instre historien, du judicieux critique que nous venons de citer : nous devons seulement déclarer avec une sincère reconnaissance que nous lui avons emprunté un grand nombre de faits et d'appréciations dans le chapitre précédent et dans celui-ci. Souvent noua ii'at.No\ï& ^w ^'^ ^"ktraire et traduire.

gèrent, pour soutenir Taccusation, son compatriote Richar< Sheridan, et l'illustre Fox, la Toix puissante de Topposl tion. Le gouvernement semblait hésiter, Pitt louvoyait l'opposition l'emporta enfin, et Hastings fut décrété d'accusation devant la cour des Pairs.

Les charges contre l'accusé étaient nombreuses et terri' blés. On établissait d'une manière irréfragable que, pour envoyer à la Compagnie cet or qu'elle réclamait sans cesse, Hastings avait vendu des peuples, mis des. troupes anglaises à la solde d*un conquérant cruel, dépouillé des princes indigènes, pendu un de leurs ministres appartenant à la plus haute caste, un brame; mis à la torture de malheureux eunuques; refusé des aliments aux princesses (Begums) d'Oude, pour leur arracher leur trésor ; fait effrontément le métier de faussaire ; supposé un traité fictif; contrefait matériellement une signature; commis enfin une série énorme de cruautés et de crimes, et semé dans le cœur des Hindous des germes profonds de haine et de vengeance.

La question était grave : il s'agissait de décider si l'intérêt sordide, l'amour de l'or et de la domination, l'emporteraient, au jugement de la haute cour, c'est-à-dire de la nation, sur tous les sentiments de la justice et de l'humanité. Les temps modernes allaient assister au procès d'ut autre Verres.

Le prétoire était digne du débat : ce fut la grande salk de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations à l'inauguration de trente rois, celle qui avait entendu la juste sentence du chancelier Bacon, la salle od l'éloquence de Straôord avait suspendu par un momeni d'admiration et d'attendrissement la vengeance d'un parti victorieux ; celle où le roi Charles I*' avait comparu devant la haute cour de justice avec ce courage paisible qui rachète à demi sa mémoire. Rien n'y manquait de Tappareil civil et militaire: les aboida ^X^\ft\i\ ^^\\às^ 4a ^rena-

l'éloquence politique et judiciaire. 177

diers ; les rues voisines occupées par la cavalerie. Les Pairs Têtus d'or et d'hermine s'avançaient sous la direction du roi d'armes ; les juges dans leur costume solennel assistaient la cour, prêts à donner leur avis sur les points de droit. Environ cent soixante-dix lords, les trois quarts de la chambre haute, telle qu'elle était alors constituée, marchèrent dans un ordre imposant du lieu ordinaire de leurs séances à la salle d'audience. Les tribunes, les galeries étaient remplies de spectateurs. Tout ce que TAngleterre ^ntenaitde plus grand, de plus illustre, par la naissance, [>ar la fortune, par le talent, tous les ambassadeurs des puissances étrangères, assistaient à cette solennité. Le monde avait les yeux sur l'Angleterre.

Hastings se présenta à la barre avec une contenance ferme et modeste; il fléchit le genou devant ses juges. Près de lui se tenaient ses avocats, Law, Dallas, Plomer, les lumières du barreau, qui tous s'élevèrent depuis aux plus hauts rangs de la magistrature.

Mais ni l'accusé ni son conseil n'attirèrent aussi vivement l'attention que les accusateurs. Le banc qui leur était réservé contenait peut-être, dit Macaulay, tout ce que l'éloquence a jamais eu de plus illustre depuis la grande époque d'Athènes. On y voyait Fox et Sheridan, le Démosthène et l'Hypéride anglais ; on y regardait surtout le promoteur de l'accusation, Burke, le grand orateur, ignorant, il est vrai, ou dédaignant l'art d'adapter ses raisonnements et son style à la capacité et au goût des auditeurs, mais qui par l'ampleur de sa pensée et la richesse de son imagination n'avait jamais eu d'égal ni dans l'antiquité ni dans les temps modernes.

On sait que, quand Gicéron se porta pour accusateur du proconsul de Sicile, il eut le bon sens de sacrifier momentanément son amour-propre d'orateur à l'intérêt de ses clients. Il s'abstint de toute harangue, fit CQm^^\^\.\.\^ hs témoins, interrogea. l'accusé, et mil V^a \^çi^^ ^"^ ^^"

UTT. SEPT* VI

meure de prononcer sans délai la sentence. Les Vetirinei que nous lisons furent composées après coup, dans le si lence du cabinet. Le procès de l'oppresseur des Indes fui dirigé avec plus d'éclat et moins d'habileté.

Les débats eurent des proportions énormes comme le sujet.

On commença par lire les charges et les réponses de l'accusé, lecture qui occupa deux séances. Le troisième jour Burke se leva. Quatre séances furent remplies par une exposition générale, et préliminaire a l'accusation. L'orateur, avec une abondance de pensée et un éclat d'expression qui fit plus que satisfaire la haute attente de l'auditoire, décrivit le caractère et les institutions des Hindous, raconta les circonstances dans lesquelles l'empire asiatique de la Grande-Bretagne avait pris naissance, exposa la constitution de la Compagnie des Indes et des Présidences anglaises. Après avoir ainsi essayé de donner à l'assemblée une idée aussi vive de ce monde oriental qu'il l'avait formée lui-même dans son esprit, Burke présenta l'administration de Hastings comme un défi systématique à toutes les règles de la morale et du droit. L'auditoire tout entier fut ému, des femmes s'évanouirent. L'énergie et le pathétique du grand orateur arrachèrent au sévère ,et hostile chancelier des marques inusitées d'admiration, et l'accusé lui-même sembla, pour un moment, accablé et percé jusqu'au cœur. A la fin Burke conclut. Élevant la voix de manière à faire retentir les voûtes du vieil édifice :

G*e8t pour cela, dit-il, qu'avec toute confiance il m*a été ordonné par les Communes de la Grande-Bretagne d'accuser Warren Hastings de hauts crimes et délits. Je l'accuse donc au nom de la Chambre des Communes du Parlement,' dont il a trahi la confiance; je l'accuse au nom de la nation anglaise, dont il a terni l'antique honneur; je l'accuse au nom du peuple de l'Inde, dont il a foulé aux pieds les droits, et dont il a changé le pays en désert. Enfin, au nom de la nature humaine elleméme, au nom des deux sexes, au nom delow^ 1^% ^es^ au nom de toas Jm raa^Sf je J'accuse comme le comismii eww&tciv ^x o^v^x^^^xn ^<^\&^%.

l'éloquence POUTIQUE et judiciaire. 179

Après ce début solennel, la Cour décida que les cornliissaires chargés de l'accusation en exposeraient tous les avant que les avocats de Taccusé lissent entendre [leurs réponses. En conséquence Fox et Sheridan furent jlés à parler tour à tour. Fox ouvrit l'attaque par l'aff&ire du pillage de Bénarès, la ville sainte des Hindous ; Sheridan devait parler pour les princesses d'Oude dépouillées de leurs trésors par la famine et la torture, au nom et avec l'aide de leurs fils et petits-fils, vils instruments de Warren Hastings. C'était Sheridan surtout que le public désirait passionnément entendre. On se souvenait que dans U Chambre des Communes, au jour où elles avaient résolu d'entreprendre l'accusation, Sheridan avait « pendant cinq heures et demie, dans une improvisation d'une beauté sans exemple, dit un contemporain, commandé l'attention et l'admiration de toute l'assemblée; 'qu'au moment où il s'était assis, la Chambre entière, les députés, les tribunes, avaient éclaté en un tumulte d'applaudissements, et par une forme d'approbation inusitée dans la Chambre, battu plusieurs fois des mains ».

Ce premier discours n'avait jamais été écrit. Sheridan s'était contenté de l'impression produite. Elle fut telle qu'un ami de Hastings essaya vainement de faire entendre cpelques paroles et se rassit. Sheridan, en octobre 1785 avait été « le plus éloquent des hommes », au jugement de ses compatriotes et de ses rivaux. En juin 1788, devant la Cour des Pairs, il avait à satisfaire la curiosité plus exigeante encore d'un public imposant : la salle était pleine à suffoquer: on dit qu'un seul billet d'entrée fut payé jusqu'à cinquante guinées. L'orateur justifia une pareille attente. Sa brillante et pathétique plaidoirie dura deux jours et ne fatigua que l'orateur.

Obligé de lutter contre lui-même, de répéter pour obtenir la c<9ndamnation ce qu'il avait dit pour obtenir l'accusatioii, il sut se transformcTy se renouNcW. Qsvaxv^'Ji.^^sX \^

langage, il parla sous une autre inspiration ; il fut plus grave, plus modéré, plus judiciaire.

Dans un début majestueux, plein du respect de la Gocstitution et de la loi, il renonce à cette animosité d'accusateur qu'il avait montrée devant la chambre desGommunes; il détermine admirablement le devoir du juge et la nature de la conviction qui doit Téclairer.

Vos Seigneuries, j'en ai la confiance, ne croiront pas que, si je demande nne réparation nécessaire pour Thonneur anglais, je veuille pour cela *'^ qu'on fasse un exemple sur le prévenu sans avoir la preuve complète et f^ légale de sa culpabilité; non, Mylords, nous le savons bien, c'est la j gloire de la Constitution anglaise, que ni le bruit de la commune re- ''-^ nommée, ni le caractère d'un homme quel qu'il soit, ni l'ascendant et le pouvoir d'un accusateur, ni Pintérét moral et politique, ni même la secrète conviction de sa culpabilité, que le juge peut renfermer dans son sein, n'autorisent une cour anglaise ù rendre sentence, pour toucher un cheveu de la tèle ou efOeurer la propriété, la réputation, la liberté da plus pauvre sujet qui respire l'air de cette équitable et libre contrée. Nous savons, Mylords, que la culpabilité légale n'existe pas sans la preuve légale, et que la règle qui définit l'évidence est autant la loi du pays que la règle qui définit le crime. Nous savons enfin qu'il faut non seulement la réalité du crime et la conviction du juge, mais encore des preuves extérieures et des preuves morales tellement évidentes que, cette con- ^^ viction, le juge ne puisse la refuser.

Sheridan reprenait ensuite la vive peinture des violences 4

arbitraires de Haslings. Les principaux agents du gouverneur sont mis en scène par l'imagination dramatique de l'orateur. D'éloquentes descriptions retracent les coutumes de rinde et nous transportent sous ce beau ciel d'Orient, au milieu de ces peuples indolents et timides opprimés par l'impitoyable activité des Anglais. Ici l'orateur nous montre le palais d'un prince indien, idole sans pouvoir, chargé d*or et de diamants, proie facile offerte à Tavidité du gouverneur; ailleurs il décrit ces retraites des femmes de l'Inde, espèces de sanctuaires, où elles sont plutôt enchâs« BéeB que captives, et d'où elles ne sortent jamais, même avec un triple voile. Il monVtû cea ^^vcA.% ^'àAfe^ ^\^Sswi^%

par la rapacité de Hastings. C'est la chaleur accusatrice et rimagination pathétique de Cicéron dans les Verrines; c'est la même abondance de paroles vives et pittoresques. Il restait un argument, une excuse en faveur de Hastings, I la néc^essité, la raison d'État. Après avoir essayé de défendre ses actes, on finissait par dire qu'il avait été forcé d'agir ainsi. Sheridan répond avec ce mélange de colère et d'ironie où surtout il excelle.

Nécessité d'État, dira-t-ont Non, Mylords, la nécessité d'État, cet impérieux despote, garde encore quelque générosité. Sa démarche est hardie, ses volontés rapides, sa main terrible et ^saisissante. Mais ce qu'elle fait,'Mylords, elle l'avoue; elle dédaigne une autre justification que ces grands motifs qui ont placé le sceptre de fer dans ses mains. Mais une nécessité d'État qui fraude, escroque, qui cherche à se tapir derrière les pans d'une robe déjuge, une nécessité d'État qui tâche de tirer de quelques propos et de quelques rumeurs subalternes sa pitoyable justification, non, Mylords, ce n'est pas là une nécessité d'État; arrachez-lui son masque, et vous ne verrez qu'une basse et vulgaire avarice, qu'un misérable péculat, qui se cache sous de fastueux déguisements, et diffame l'honneur public au profit d'une fraude particulière*.

En terminant Sheridan s'éleva jusqu'aux plus puissantes inspirations du pathétique. L'auditoire était subjugué ; l'orateur lui-même ému jusqu'aux larmes mit le comble à l'émotion du public en se laissant tomber, comme épuisé, dans les bras de Burke, qui le serra sur sa poitrine avec l'énergie d'une généreuse admiration.

Ge spectacle, cette contagion d'enthousiasme, cet incendie des âmes, comme dit Qcéron, s'est éteint pour jamais à l'issue de la séance. Tel est le sort de l'éloquence parlée : elle se refroidit sur le papier qui la recueille,, où les âges suivants ont peine à retrouver de quoi justifier les succès et la réputation de l'orateur. Le prince de l'éloquence latine, ({ui était en même temps un si grand écrivain, avait raison de composer deux fois ses discours, l'une pour l'audience, l'autre pour la postérité.

/. VilIcmaiDj Tableau du é^ia9-Aut(tème siècle, \NWV X^^ou»

La seconde harangue de Sheridan fut moins vantée que la première, mais le sentiment de Burke reproduit à coup sûr celui des assistants. « De tous les genres d'éloquence connus dans les temps anciens ou modernes, dit-il, de tous les exemples que peuvent offrir la subtilité du barreau, la' dignité du Sénat, l'austérité de la chaire, rien n'est com-< parable au discours que vient d'entendre la grande, sallede Westminster. »

Malgré ces triomphes de l'éloquence, le procès marchait lentement. La session de 1788 touchait à sa fin.

La Cour des Pairs n'étant que la Chambre des.Lords, les juges de Hastings étaient en même temps membres d'une assemblée politique. Le travail ordinaire de h, législation, la préoccupation des événements publics, la tournée annuelle des magistrats à travers le royaume, le temps sacré et inviolable des vacances, forcèrent la Cour à remettre la suite des débats à la session suivante. En 1789 l'attention publique fut préoccupée par la maladie du roi George III et le bill de régence; puis aussi par le grand événement qui éclatait alors en France, la réunion des États-Généraux. Les Pairs ne trouvèrent dans toute l'année que dix-sept jours à donner au procès de Hastings. Sept années s'écoulèrent de la sorte, laissant languir ainsi l'indignatioa publique et le souvenir des faits. Cependant les amis de l'accusé agissaient avec énergie ; l'or était répanda à profusion ; la presse gagnée parlait en sa faveur. Burko déclarait que déjà en 1790 on avait dépensé cinq cent mille francs rien que pour corrompre les organes de la publicité. Enfin la sentence fut rendue au printemps de l'année 1795. Hastings fut renvoyé absous, et l'Angleterre condamnée.

« Cependant la grande scène du parlement d'Angleterre

se dégarnit et sembla se fermer en quelques années. Tous

ces personnages, qui avaient paru avec tant d'éclat, s'en vont

J'uD après l'au tre... Pitt meurt à quarante-sept ans, consumé

par les travaux et les diagnu^ au ^\^Tià \^^ ^'^ ^^t

l'éloquence politique et judiciaire. 183

commencé si jeune. Son rival Fox, qui depuis vingt-quatre ans luttait pour ressaisir le pouvoir arrive enfin à ce but : le voilà ministre... Mais au milieu de ses projets à peine ébauchés, et avant qu'on eût pu juger si son génie politique égalerait son éloquence, il meurt. Sheridan lui survécut quelques années, mais pour languir au-dessous de luimême, dans la décrépitude prématurée du talent... L'aîné de tous ces hommes illustres, Burke, les avait depuis longtemps précédés dans la tombe... Ainsi s'éteignit cette brillante pléiade du parlement britannique^. »

Mais après ces hommes s'en élevèrent d'autres qui s'appelaient leurs élèves. En même temps que la tribune française retentissait des terribles harangues de nos premières et orageuses assemblées, nos émigrés, réfugiés à Londres, assistaient au fonctionnement régulier de la libre parole et s'étonnaient de voir qu'elle n'est pas incompatible avec on sage gouvernement. Chateaubriand pauvre et ignoré s'initiait en silence à cette nouvelle forme de l'éloquence, et Louis XYin allait en 1807 recueillir, dans la patrie des libertés parlementaires , les inspirations qui devaient produire, sept ans plus tard, la Charte consliiulionnelle.

Page 1