Hettner, cité par Ch. Jorelj p
Oi
iH
lecture des anciens^ el enfin, en 1764, le grand ouvrage le c où il a concentré, comme en un foyer brillant, le lé- km sultat de ses études et de ses observations, son His- Irok toire de Vart chez Us anciens^ « une des productions, Lit dit Hcttner, les plus originales et les plus puissantes de Isa Tesprit humain ». On avait écrit, dans l'antiquité et au seizième siècle, des vies d'artistes, mais on n'avait point encore essayé de faire l'histoire de l'art lui-même. C'est la gloire de Winckelmann de l'avoir entreprise et réalisée. Il a fait plus : non content de raconter dans Tordre de leur succession l'histoire des diverses écoles, il a joint la théorie au récit, et écrit ainsi une philosophie de l'art.
Après Lessing et Winckelmann, restait à résoudre cette question : Tart antique est-il le but suprême vers lequel doivent se diriger à jamais les artistes et les poètes de l'avenir? La vie de l'humanité doit-elle s'arrêter au siècle de Périclès et au pied du Par thénon? Les Allemands doivent-ils être des Grecs? Bien plus, la question littéraire est-elle la grande, la suprême question? La solution qu'elle doit recevoir ne dépend-elle pas d'autres solutions plus graves? La religion, les mœurs, la politique d'une nation n'imprimcnt-elles pas leurs caractères sur ses lettres et ses arts ? Herder se chargea de donner une réponse à ces problèmes.
Né à Mohrungen, petite ville de la Prusse orientale (1744-1803), fils d'un pauvre maître d'école, Herder se fit à lui-même son éducation, au milieu et en dépit des enseignements élémentaires qui prétendaient l'instruire. Du moins ses maîtres et protecteurs lui ouvrirent-ils leurs bibliothèques, que le jeune étudiant dévora a\tec avidité. Ensuite quelques penseurs le lancèrent dans la route : à Kônigsberg, il eut Kant pour professeur; il s'attacha au mystique et humoriste Hamann, mélange bizarre de génie 01 de déraison, espèce de Bonuid ^^\m^TÀ^^^ ^lw& ^oétl-
10 et plus amusant que le nôtre. Fixé d*abord à Higa >mme professeur et prédicateur, à côté des travaux do sa *ofession, qui Tintéressaient peu, Herder continua ses udes littéraires, lisant toujours la plume a la main,com- )sant en prose, en vers, écrivant dans les journaux de iga, de Berlin, faisant de la critique fugitive, bataillant intre les auteurs du temps, concevant chaque jour un *ojet d'ouvrage, entassant plan sur plan, commençant saucoup et achevant peu. Il produisit pourtant alors îux livres qui fondèrent sa réputation, les Fragments tr la littérature allemande^ et les Silves ou Mélanges 'itiques (Kritische Wàlder). A cette époque, l'esprit ) Herder était encore dans un état de fermentation infuse qu'il avoue lui-même dans ses lettres, et que ^ieland caractérise avec une juste sévérité : « Je n'ai mais connu de tête, écrit celui-ci, dans laquelle la metabysique, la fantaisie et l'esprit, la littérature grecque, le Dû goût et le caprice fermentent d'une manière plus ^entureuse que celle de Herder... J'espère, ajoutait-il, ii'une fois le vertige dissipé, Herder, quand il aura apris à penser et à écrire humainement, sera un homme apérieur* ».
11 le fut, en effet; et la France eut peut-être, dans éclosion de son talent, la principale part.
« Le véritable maître, le guide le plus influent qui diriea Herder, dit M. Hettner', ce ne fut point, comme on le it, Hamann, mais J.-J. Rousseau. » Les circonstancea e sa vie prédisposaient le jeune Prussien à recevoir les ispirations du philosophe genevois. Pauvre comme lui, oissé comme lui par les dédains d'une société ou Thérété primait le mérite, Herder lut avec avidité et médita uguement en silence des écrits que dévorait alors toute
l. Grubcr, Wieland's Lebcn^ 1,523.
h GesdiiclUe der Deutschen Lilcralur^ U\, S. ïl .
l'Europe, agitée par le besoin et l'effroi d'une révolution. L*initiateur qui fît connaître et aimer Rousseau au jeune Ilcrder, ce ne fut pas moins que le grand philosophe Eant, l'un de ses professeurs à Kônigsberg. Eant avait pour tout ornement, dans son cabinet de travail, le portrait de Jean-Jacques. « La pensée du maître , écrivait un des élèves de Kant à Herder, en 1766, ne quitte plus TÂngleterrc, depuis que Hume et Rousseau y demeurent. » A son exemple Herder, à cette époque incertaine de sa vie, fit de Rousseau son inspirateur et son modèle. Une des poésies les plus remarquables de sa jeunesse se termine par ces paroles : « Viens, Rousseau, et sois mon guide. » Ce qui a fait le prestige irrésistible de l'écrivain français, le sentiment de la nature dans sa simplicité naïve, Tayersion pour les raffinements d'une civilisation corrompue, le besoin de remonter aux sources fraîches de la vie, agissait avec un attrait victorieux sur l'âme délicate et impressionnable du jeune allemand.
Mais dans un esprit original l'imitation n'est jamais une copie ; tandis que Jean-Jacques prenait pour objet de SCS réformes l'État et la société, Herder, en véritable Allemand du dix-huitième siècle , restreignit les siennes à la poésie, à la religion, à l'histoire. Il sentait que pour atteindre un changement sérieux et durable, il ne fallait point partir, comme Rousseau, d'une idée abstraite de l'homme, mais chercher l'humanité où elle se trouve en effet, dans son histoire, dans ses premiers monuments; dans ses chants populaires^ précieux vestiges de la vie des nations éteintes.
L'originalité véritable de Herder, l'idée dominante qui inspira tou3 ses travaux, fut cette conception de la poésie populaire, que personne avant lui n'avait eue au même degré. « J'ai étudié avec soin, écrit-il, la manière de peuser des diverses nations ; et le résultat que j'ai obtenu, suhtililè et Bans fijavlime, tf ci^v ç^^ ^V:i5i^>xu<a d'elles
at
LA CIUTIQUE. 251
Se crée des documents primitifs d'après sa religion, ses croyances, les traditions de ses pères ; que ces documents ont apparu dans un langage poétique , sous une forme et un Rythme poétiques. Tous les peuples de l'antiquité ont de pa- ^eilâ chants, dès que, spontanément et sans secours étranger, ils se sont élevés au-dessus de la barbarie. » Goethe a Repris et formulé cette idée de la poésie, si nouvelle , si étrangère aux critiques du dix-huitième siècle : « La poésie, dit-il dans ses Mémoires, n'est point le domaine personnel d'un petit nombre de lettrés : elle «st bien plutôt une faculté universelle, une propriété commune de chaque nation. » Il y avait dans cette idée de Herder toute une révolution littéraire et historique.
Si l'inspiration première de Herder était venue de France, ce fut dans son voyage de France qu'elle prit son développement. En quittant l'école et la cathédrale de Kiga (1769), Herder changea d'horizon comme de séjour. Il sentait le besoin de « renoncer à d'inutiles critiques, à des recherches stériles; de s'élever au-dessus de vaines disputes. » U déplorait « la puérilité de son éducation, la servitude qui a pesé sur son enfance, la futilité du siècle, l'incertitude de sa carrière ». — « Malheureux, s'écriaitil. encore, tu as consumé dans des forêts (Silves) inutiles et grossières le feu de ta jeunesse et lardeur de ton génie. A quoi t'occupes-tu, et à quoi devrais-tu t'occuper? Oh! qu'une Euménide ne m'est-elle apparue pour me faire reculer, pour me chasser à jamais du domaine de la critique*. »
Sur le navire qui, pendant un mois,, l'emporta de Riga à Nantes, dans la solitude de cette longue navigation qui le séparait des petits hommes et des petites choses, pendant les belles nuits d'été qu'il pa^sa sur le pont, en pleine communion avec la nature, entre la mer et le ciel