L INSURRECTION LITTÉRAIRE
în génie. Gestenberg, continuant l'œuvre de Herder, publia dans quatre lettres un Essai sur les œuvres et le '^énie de Shakspeare, Il fit plus, et composa un drame [Prétendu shakspearien où il poussait le tragiqiTe aux dern^iëres limites de Thorrible. Le sujet en était TUgolin de Dante, enfermé dans la tour de Pise et livré avec ses enfants aux tourments de la faim. C'était la souffrance physique devenue, la matière de Tart, c'était le Laocoon âorti de son marbre et venant mourir longuement sur la Bcène.
Depuis un demi-siècle les revues abondaient en Aile- Knagne : toute école nouvelle avait eu la sienne. Un centre s'était folFmé vers 1772 à Gôttingue autour d'une publication intitulée VAlmanach des Muses. Boie et Gotter, qui la dirigeaient, avaient groupé autour d'eux quelques jeunes écrivains, et leur avaient donné pour chef et directeur Jean-Henri Yoss, un maître d'une pauvre école, mais un de ces maîtres éminents, tels que l'Allemagne a le privilège d'en compter. Ces jeunes gens formèrent entre eux une société intime qu'il appelèrent Union d'amitié^ poésie et vertu ; on la désigne généralement sous le nom d'{7nion poétique de Gôttingue, ou Union du Bosquet, à cause du lieu où ils avaient coutume de s'assembler. Les principaux associés réunis autour de Voss se rattachaient par leurs doctrines à l'école littéraire de la période d'assaut et d^irruption : c'étaient Holty, les deux Stolberg, Leisewitz, etc. Bûrger, le poète des ballades populaires, Fauteur de Lénore et du Farouche chasseur; Glaudius, le poète des Lieder religieux et humoristiques, sans faire précisément partie de la société, ne laissaient pas de lui être favorables. Leur antipathie la plus profonde était Wieland; leur modèle et idéal fut Klopstock, qui, âgé alors de près de soixante ans, ne dédaigna pas de s'affilier à leur société.
Toute la jeunesse allemande se jcU à;m^ \^ \^^\v\ ^\^î.
UTT. SEPT. W
Passant et de Virruption. L'Allemagne littéraire de 1768 présenta le même spectacle que la France de 1828, la France des Romantiques. On ne parlait que de la royauté naturelle et de la divinité du génie, dont le droit et le devoir étaient de jouir de toute la plénitude de la vie; et comme chaque individu avait la prétention d'être lui-même ce génie royal et divin, chacun s'arrogeait le privilège de ne leconnaître d'autres lois dans sa vie et ses mœurs que l'instinct de ses passions et de sa fantaisie. La prétention au génie fut le passeport de toutes les excentricités et de toutes les aberrations. La poésie en fut pleine : le théâtre devint le point d'attaque et la place d'armes. Le théâtre apparaissant comme le monde féerique de la " fantaisie fut recherché avec passion par tous les jeunes esprits. C'était Tasile de l'idéal contre les résistances et les oppressions de la réalité, le seul lieu qui satisfît le désir, ailleurs inassouvi, de jouir de toutes les émotions de la vie humaine.
« Parmi ceux qui agitent le thyrse, tous ne sont pas remplis du dieu. » Un grand nombre de ces assaillants e/ irrupteurs ne purent jamais s'élever au-dessus de la fermentation confuse et maladive des premiers jours. Les vrais génies y réussirent : après avoir payé leur tribut à la lièvre commune, et marqué de leur forte empreinte, par leurs premières œuvres, la période d* assaut et d'irruption) ils parvinrent, par la force de leur nature, à la sérénité du vrai génie. De ces hommes privilégiés &œthe et Schiller furent les pins grands. Leur vie littéraire se divise en deui parties que nous allons parcourir successivement : d'abord celle de la jeunesse inquiète et troublée, comme la jeu' nesse de leurs contemporains; puis celle de la maturité calme et puissante, des œuvres belles et pures qui 8igo&'' lent la période classique de VA llemagne.
Le 27 août 1749 nac\u\l, iwi^ Y^ n\VV^ Uhrede Francfort-
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8ur-Ie-Mein, un enfant dont la longue vie, qui devait atteindre jusqu'à nos jours (22 mars 1 832) , allait être la plus brillante efflorescence du génie allemand et du gënie moderne. Jean-Wolfgang Goethe eut pour père un jurisconsulte distingué de Francfort, Gaspar Gœthe, qui avait le titre de conseiller impérial; pour mère, une jeune et charmante femme, moins âgée de vingt ans que son mari. L'enfant sembla hériter des qualités diverses de ses parents :.de son père une haute stature, une forte santé et la direction sérieuse de sa vie ; de sa mère un joyeux tempérament d'artiste et de poète ^. Il grandit et s'éleva, comme notre Montaigne, avec une grande liberté d'études. Le conseiller, malgré la sévérité de son caractère et ses prédilections de jurisconsulte, voulait avant toutes choses que son iils apprît beaucoup ; quant à l'ordre et à la méthode de l'enseignement, il semblait s'en inquiéter assez peu. Le jeune Wolfgang respirait à pleins poumons cette précoce indépendance : musique, peinture, langues anciennes, langues modernes, il étudiait avec une curiosité ardente tout ce que le hasard jetait sous sa main. Il en conserva toute sa vie deux propensions dans l'épanouissement de son génie, l'amour d'un travail continuel, incessant, et le besoin non moins impérieux de la variété dans le travail. Pour lui l'étude se confondit avec la vie : l'une et l'autre
t. Vom Voter habHch die Statur,
Des Lebens emstee Fûhren; Vom Mûtterâchen die Frohnain/t^ Und Lust xu fabuliren.
Le caractère de Goethe porta pendant toute sa vie cette double empreinte : c Si on cherche l'expression la plus simple de ce caractère complexe, dit très bien M. Mézières, on le ramènera à deux traits principaux, la sensibilité et la raison.... Goethe a la sensibilité d'un artiste et d'un poète, c'est-è-dire le privilège de sentir profondément les souf* frances et les plaisirs..., mais il est en même temps préservé des émotions ordinaires par la solidité de sa raison soutenue d'une volonté énergique. » GœtbB; Les œuvres explicitées par la me,\. Wl.
furent également actives et universelles; tout comprendre c'était tout posséder.
Après cette première instruction, Gœthe alla passeï trois années à Tuniversité de Leipzig. Son père l'y envoyait étudier le droit : Wolfgang y étudia le monde et la poésie. Il y fit et brûla tout un volume de vers et de prose. Deux comédies, qu'il épargna alors et remania ensuite (Le caprice de l'amant et Les complices) indiquaient, mal* gré leur médiocrité, un progrès décisif. Le jeune poète commençait déjà, ce qu'il fit plus tard avec tant de succès, à s'inspirer de la réalité et à mettre sa vie dans ses œuvres. « Ainsi se déclara, écrit-il lui-même, cette disposition à transformer en image, en poème, tout ce qui me causait de la joie et du tourment... non moins pour rectifier mes idées sur les objets extérieurs que pour me calmer intérieurement... Toutes les œuvres de moi que le public a lues depuis ne sont que les fragments d'une grande confession. »
La période la plus féconde de l'éducation de Gœthe fut son séjour à Strasbourg (1770-71). Loin du contrôle paternel, il commença alors à vivre de sa vie, et à se jeter avec passion dans les études de son choix. Le droit, qu'il y venait apprendre, fut le moindre de ses travaux; il s'y fit néanmoins recevoir docteur, pour satisfaire sa conscience et son père. Mais son occupation principale fut de vivre par l'intelligence et le cœur. Les sciences naturelles, la médecine, la philosophie, les langues, les littératures furent tour à tour ou en même temps l'objet de ses rncdi* tations. Une jeune colonie d'Allemands se réunissait à une table commune : Gœthe en respira l'esprit et en devint bientôt le directeur moral et le chef. Il y comprit et adopta les sentiments qui animaient la jeunesse allemande pendant la période d'assaut et dHrruption; mais déjà il la dépassait. Un grand maître, qu'il rencontra pour la prelaièrû fois à Strasbourg^lAxi Qii^^\^\i^\\. mu^ route nouvelle*
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Ce maltro n'était rien moins que Herder. Plus âgé que Oœthe de cinq ans, Herder déjà précédé d'une grande iréputation littéraire était venu à Strasbourg pour y faire traiter une affection des yeux dont il souffrait. Le hasard te mit en rapport avec Goethe. Us se rencontrèrent au pied de l'escalier d'un hôtel, où tous deux venaient faire visite. fierder portait un costume ecclésiastique, des cheveux frisés et bouclés, un habit noir et un long manteau de soie de même couleur, dont le pan était retroussé dans sa poche. « Ce costume quelque peu singulier, mais au total élégant, que j'avais déjà entendu décrire, dit Goethe dans ses Mémoires, ne me laissa aucun doute que l'étranger ne fût l'homme célèbre dont on nous avait annoncé l'arrivée ; et la manière dont je l'abordai dut lui persuader que je le connaissais... Mon air franc et ouvert parut lui plaire... la conversation s'anima bientôt. En le quittant, je lui demandai la permission de le revoir, qu^il parut m'accorder avec plaisir. »
Herder fut pour Goethe un ami sévère, morose, ironique. « Il ne fallait jamais compter sur son approbation, de quelque manière qu'on s'y prît. » Mais il y avait tant à gagner dans sa conversation, que le jeune étudiant subit son joug avec docilité. « Je me trouvai alors initié à toutes les vues nouvelles de nos lettrés... On ne peut se faire une idée juste du mouvement d'un esprit de cette force, ni des pensées et des études dont se nourrissait cette riche et féconde nature. »
Herder acheva de détacher Goethe des traditions de l'ancienne école : il le délivra des derniers liens qui l'attachaient encore à l'esprit français ; il déchira le voile qui cachait aux yeux de l'étudiant la pauvreté actuelle de la littérature allemande, et au milieu des espérances complaisantes et présomptueuses du jeune poète, proposa à ses efforts un but plus élevé et plus difficile. En mtm^ \^Tci^^*^\à\\^- 0ajt part do ses idées toutes nouveWe^ ^\xt \^ ta.Vox^ ^^>
l'histoire de la véritable poésie populaire. La Bible, que Goethe avait lue et goûtée dans son enfance, lui apparut alors avec une grandeur et une puissance inconnue. Avec Herder il lisait et traduisait Ossian ; avec lui il parcourait TAlsace, recueillant de la bouche des vieillards les anciennes chansons et les vieilles mélodies populaires; par , ses conseils il se mit à rapprendre le grec pour lire, comprendre et admirer Homère. Il y joignit le poète que tous les assaillants et irrupteurs plaçaient au premier rang dans leurs adorations révolutionnaires, et auquel Gœthe lui-même voua alors un culte retentissant, Shabpeare.
Mais pour Gœthe, comme pour* Herder, comme pour J. J. Rousseau, Tinspirateur commun, le maître des maîtres c'était la nature. « Un grand lettré, écrivait-il, est rarement un grand philosophe, et celui qui lit beaucoup de livres laisse souvent de côté le livre simple et facile de la nature. Or rien n'est vrai que ce qui est simple. 3»
Ce fut près do Strasbourg, à Sesenheim, que Gœthe rencontra la plus pure et la plus profonde de ses inspirations. Frédérique Brion, fille du pasteur de ce village a été pour lui un ange de poésie, la messagère d'une révélation idéale ^ ; et du jour où l'étudiant, rappelé à Francfort par sa famille, dut engager Frédérique à ne plus songer à lui, la douce enfant, sans dépit, sans rancune, demeura obstinément fidèle au souvenir de celui qui l'avait aimée. Elle repoussa tous ceux qui prétendirent à sa main. « Celle que Gœthe a aimée, disait-elle, ne peut appartenir à un autre homme' ».
1. Voir dans les Mémoires de Gœthe (Aua meinem Leben] les détails de cette touchante idylle.
2. Saint-René Taillandier, Correspondance entre Gœthe et SchiUer, Frédérique Brion vécut plusieurs années à Versailles et à Paris : elle est morte en 1813, che-^ sa sœut ^\ii(^Q, leoitcA ^'M\ii^^teur de village
'^'■is le duché de Bade,
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Le cœur du jeune poète avait reçu à Sesenheim le premier germe de Werther,
Le second fut plus douloureux encore. Il lui vint un an plus tard, à Wetzlar, où son père avait envoyé le jeune docteur étudier la pratique du droit près de la Chambre Impériale,
Goethe se trouvait alors dans une ae ces périodes de regret et de mélancolie, où Tâme s'ouvre si facilement à une passion nouvelle. « Je me plaisais, dit-il, à observer le monde extérieur. Je laissais toute créature agir sur mol chacune à sa manière, depuis l'homme jusqu'aux êtres les plus infimes que nous pouvons percevoir... * Depuis que j'avais quitté le cercle de Sesenheim, il me restait dans le cœur un vide que je ne pouvais combler. Je me trouvais ^ans cet état moral où une inclination inaperçue peut nous surprendre et nous dominer. »
 une demi-lieue de Wetzlar, sur une des pentes qui dominent la vallée, est situé le village de Garbenheim, que le roman de Werther décrit avec tant de charme sous le nom de Walheim. C'est là que, dans une fête champêtre, il rencontra pour la première fois la fille du bailli de Wetzlar, Charlotte Buff, déjà fiancée à i^n attaché de légation, au hanovrien Kestner. « Jusqu'alors les dames de Wetzlar, écrit Kestner lui-même,. L'avaient laissé assez indifférent : Charlotte le charma par ses manières simples et sa gaîté naturelle ; mais elle le gagna insensiblement et d'autant plus sûrement qu'elle ne se donna aucune peine pour cela. » Gœthe revit Charlotte à la ;m4ison de son père ; il se lia d'amitié avec son fiancé, ^dmira la jeune fille au milieu des soins maternels qu'elle donnait à ses frères et sœurs ; et sentant qu'un amour impossible se glissait peu à peu dans son cœur, il partit au bout de quelques mois, sans prendre congé, et emportant dans sou
/. Voyeg daaa Wevlkev la troisième \cllre.
âme blessée tous les sentiments qui devaient produire Wei'ther.
Après ces « années d'apprentissage, » après son éducation errante de Leipzig, de Strasbourg, de Wetziar, Grœthe revint à la maison paternelle, à Francfort (1772) tourmenté d'idées et de sentiments qu'il avait besoin d'exprimer. La poésie, il nous l'apprend lui-même, fut toujours le dérivatif, le calmant nécessaire de ses troubles. Toute émotion le fatiguait jusqu'à ce qu'il l'eût purifiée, idéalisée en une œuvre poétique.
Jusque-là de courts poèmes, des Lieder, dont quelquesuns se rangent parmi les meilleurs qu'il ait composés', avaient été depuis ses premiers essais d'enfance les seules effusions de son âme. Le calme de son nouveau séjour allait en provoquer d'autres.
Sa première œuvre de longue baleine, son drame Goëtz de Berlichigen fut inspiré par l'amour de la vieille patrie allemande, par le culte du moyen âge, vu à travers les songes poétiques d'un jeune homme. Depuis longtemps Gœthe s'était épris de son héros: à Wetzlar, dans les jeux de société où chaque convive s'affublait d'un nom de chevalier, il avait pris ou reçu celui de Goëtz de Bcrlichingcn. Il se plaisait à rêver la hautaine indépendance de ces grands vassaux, dont il avait vu les châteaux en ruines sur les crêtes des Vosges: il les ressuscitait nobles et fiers, ne connaissant d'autre maître qu'un empereur impuissant, d'autre loi que celle de l'honneur et du glaive. Le sujet de Goëtz était des plus heureux: comme celui des poèmes homériques, il ouvrait à la poésie de larges espaces : les passions d'une époque à demi sauvage non encore enchaînées par la force publique pouvaient s'y déployer à l'aiso et avec un grand éclat poétique.
/. « Kleine Blumen^ kleine Blallcr,» — » Mw ^c\v\uq ^oj^ Kwii^ 'wmd su Pferde / » — « Wandcrcr» Siurmlxtà. »
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Il répondait en outre à la disposition morale des esprits : sous des noms et des événements anciens, il permettait d'exprimer les sentiments les plus profonds du poète luimême et de ses contemporains, la révolte contre une société raffinée et corrompue, l'aspiration vague et ardente à quelque chose de plus simple et de plus vrai, à Tétat de nature, si cher aux disciples et aux admirateurs de Rousseau. Pour peu qu^à cette matière dramatique le poète prêtât la forme shakspearienne et anti-française, la mobilité des scèneSy la familiarité du langage, le mélange des tons, le dédain des unités classiques, le succès était sûr, la période d'assaut et (Tirruption aurait produit son premier fruit.
Goethe le donna en effet à l'Allemagne. Dans un château qui domine la jaxt il nous montre le dernier noble chevalier, Goêtz de Berlichingen, le preux à la main de fer, libre et loyal encore au milieu d'une époque do confusion et de décadence. Le moyen âge s'éteint : tout se précipite dans la servitude ; tous préfèrent Télégance voluptueuse des Cours à la fière indépendance de l'homme libre. Goêtz seul reste debout et combat. Déclaré rebelle, condamné, mis au ban de l'Empire, il succombe en maudissant les temps corrompus qui commencent. Le poète rehausse cette conception par le contraste perpétuel des mœurs simples et franches de l'état de nature avec les vices d'une civilisation énervée. D'un côté apparaissent Goêtz, Selbitz, Sickingen, haïs des princes, mais protecteurs et soutiens des opprimés; de l'autre l'évêque de Bamberg, l'Abbé, Weislingen, dévoués à l'ordre nouveau, dévoués surtout au plus abject égoïsme. Là Elisabeth, la simple et fidèle épouse ; Marie, la pieuse et modeste jeune fille allemande; ici Adelheid, la grande dame de Cour, tombant de la coquetterie dans l'intrigue, de l'intrigue dans le crime. D'une part le brave écuyer George, le vaillant et généreux Lerse \ de Vautre le frivole et déloyal £ra.nz C(u\ T^^V^\^%^^^^^i^
de Weislingen son maître, comme George et Lerse vertus de Berlichingen.
« Liberté, liberté ! » s'écrie Goëtz mourant. « Malbeur à la postérité qui te méconnaîtra, » dit tristement Lerse. Le dramç tout entier se résume dans ces paroles : il n'est que le cri des sentiments naturels contre les institutions qui combattent la nature. Les ardentes passions de la période d'a^aut et dCirruption^ tous ses instincts révolutionnaires y trouvaient leur poétique et saisissante expression.
De plus le sujet était national, allemand : jusqu'alors les poètes novateurs avaient été chercher leur Allemagne ^ dans les forêts d'Arminius; ici les lecteurs se sentaient dans la vraie patrie, sur le vrai sol qu'avaient foulé leurs pères. Joignez à tout cela la richesse et la vie de cette composition poétique, l'éclat et la vérité des caractères, la souplesse du dialogue, la force et la franchise de la langue, enfin un souffle de vraie poésie qui jamais depuis plusieurs siècles, depuis l'âge d'or de Shakspeare, n'avait agité si puissamment les cœurs :tout le monde sentit qu'une nouvelle aurore venait de briller sur la poésie allemande.
Et cependant cette œuvre a de graves défauts : pour ne point parler de cette perpétuelle mobilité du lieu de la scène, de ce parallélisme continuel des deux camps, qui chez l'auteur était un parti pris, un procédé shakspearien, et, pour les lecteurs contemporains, un mérite; pour ne rien dire de certaines invraisemblances de dialogue, de certaines grossièretés de goût, qui sentent l'étudiant et qui transportent la tabagie dans le château, nous remarquerons d'abord que ce drame manque de vérité au point de vue de l'histoire et de l'art.
Dans la chute de la féodalité le jeune poète n'a pas vu l'avènement d'une organisation nouvelle, mais la ruine de mt ce qu'il y a de grand et de bon en ce monde. Aussi lusion du drame e&l-eVi^ d.^OKi\\^\iX^)TL^TiVt^^^iik\
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elle n'a rien de ce qui élève et adoucit Témotion. Il semble qu'avec Ooëtz meurent en même temps l'honneur et la vertu. En vain l'auteur pour atténuer ce défaut a-t-il couvert la catastrophe par une scène attendrissante. Cette élégie finale affaiblit Tœuvre qu'elle termine ; et dans l'homme qui succombe on reconnaît à peine le héros qui vient d'agir.
Une faute plus grave c'est que cette composition manque de l'indispensable unité qui est la vie de toute œuvre dra* matique, l'unité d'action, la lutte des éléments contraires, au milieu de laquelle doit éclater, comme conclusion, la victoire de la nécessité morale. Au lieu de l'unité d'action, nous n'avons ici que l'unité de personne : les événements se succèdent au hasard, sans se lier, sans se produire. Goëlz n'est pas un drame mais une biographie dramatique. Aussi n'a-t-il jamais pu soutenir avec succès l'épreuve de la représentation, quelques efforts qu'ait fait le poète, à diverses époques de sa vie, pour lui faire prendre possession de la scène ^.
En février 1774, Merck, un ami de Goethe, écrit à sa femme : « Tout réussit à Gœthe : je prévois qu'un roman qu'il va faire paraître à Pâques sera aussi bien accueilli que son drame ». La prévision de Merck s'accomplit avec éclat : le roman annoncé fut Werther,
Cette œuvre, bien plus encore que Goëlz^ était l'expression de la vie intime de l'auteur. Lui-même déclarait plus tard dans ses entretiens avec Eckermann, qu'il l'avait « nourrie, comme le pélican, avec le sang de son cœur. » Sesenheim et sa douce alsacienne Frédérique Brion se fondirent avec Wetzlar, avec Garbenheim, avec Charlotte
1. La plupart de nos critiques sont empruntées à rexcellecit Uvce 4^ M. tteUner : GeachidUe der deutec/ien Lit«r<UuAr iia OLcKVu.tx.Vttv \qSn^ hunderi, 2879,
Buff, pour produire la peinture la plus fraîche, la plus passionnée de Tamour. Le suicide d'un attaché de légation ï Wetzlar, Charles Wilhelm Jérusalem fournit le dénouement. Amoureux de la femme d'un de ses amis. Jérusalem, tombé dans le désespoir, s'était brûlé la cervelle. Cette mort, qui émut toute la jeunesse allemande, devait frapper le poète d'une façon particulière. Il l'avait apprise par une lettre de Kestner; c'était Kestner qui, sans soupçonner le fatal projet, avait prêté à Jérusalem les pistolets instruments du suicide ; le mariage de Kestner avec Charlotte Buff venait alors de s'accomplir Goethe devait rêver au moins une pareille mort. Combinant sa .propre histoire avec celle du malheureux Jérusalem, il écrivit les Souffrances du jeune Werther*.
Toutefois il ne faut pas prendre à la lettre la métaphore tragique du « pélican », ni considérer ce roman comme l'expression pure et simple des sentiments réels de l'auteur. Ici se montre clairement le procédé général de Goethe, dans toutes ses œuvres poétiques, celui qu'il a avoué luimême dans ses Mémoires en les intitulant Fiction et vérité. Il y a en lui deux hommes; l'un, c'est le Goethe réel, sent la passion, mais il la maîtrise, la domine, lui impose le joug du bon sens, du devoir ou même des distractions frivoles; l'autre, c'est le poète, se livre par l'imagination au développement idéal de toutes ses émotions dans un personnage et dans des circonstances fictives. C'est ainsi que la poésie est pour lui un soulagement, une délivrance. C'est une fuite do l'âme dans un monde imaginaire. Ici, deux ans après avoir quitté Wetzlar et Charlotte Buff, Goethe résigné et consolé, réveilla fictivement ses émotions et leur donna, dans son rêve, libre carrière, se fit Werther
h Die Leiden des jungen Werther^ Leipzig, 1774, in-8*. — Premiére traduction française par de ^«^\L<&\i<iQftl \ Lft% %outfTQAvce« 4u ^ Werther^ Erlang. ms, \nr%«.
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pendant quelques saisons, sans l'être véritablement. Ce n'était qu'une forme de la vie, la forme la plus exaltée et la plus fougueusement expansive dont il avait saisi en luimême le germe.
La plus belle partie du roman de Werther est la plus simple et la moins romanesque : c'est la peinture de « cette vie d'exaltation, de tendresse, d'intelligence passionnée parle sentiment, d'amour naissant et confus, d'amitié encore inviolable, que Gœthe avait menée dans la famille de M. Buff, vie d'idylle et de paradis terrestre, impossible. à prolonger sans péril, mais délicieuse une fois à saisir. Cette saison morale toute poétique et divine, ces quatre mois célestes et fugitifs, qui suffisent à illuminer tout un passé, voilà ce que Pauteur a peint admirablement dans son Werther^ ce qui en fait l'âme, et ce qui reste vrai pour nous encore, à travers toutes les vicissitudes de la mode et des genres ^. »
<c On Ta très justement remarqué, et les lettres de Gœtbe écrites dans le cours de cette inspiration nous le confirment ; ce n'est pas le désespoir, c'est plutôt l'ivresse bouillonnante et la joie qui président à la conception de Werther ; c'est le génie de la force et de la jeunesse, l'aspiration, douloureuse sans doute, mais ardente avant tout et conquérante, vers l'inconnu et vers l'infini. Tout ce qui est sorti de cette source élevée et débordante y est sincère, et a jailli de l'imagination et delà pensée de Gœtbe. Voilà le vrai du livre et son cachet immortel ; le reste, désespoir final, coup de pistolet et suicide, y a été ajouté par lui pour le roman et pour la circonstance. C'est ce qui ressemble le moins à Gœthe et qui se rapporte à l'aventure de ce pauvre Jérusalem, le côté faux, commun, exalte... Aujourd'hui, pour le jugement définitif du livre et le rang