Taine, ouvrage cité, livre 11, chapitre ly
grand cycle conçu de prime abord et réalisé avec méthode : le succès d*un drame historique suggérait la tentative d'un autre drame analogue. Les spectateurs demandaient la suite d'un sujet qui leur avait plu, ou les antécédents d'une action intéressante. L'unité d'ensemble de cette œuvre multiple est le fait des événements..
On en peut dire autant de la construction particulière de chaque pièce. Le plan général, les événements, les péripéties, les catastrophes finales sont donùées par l'histoire: le poète se contente de découper les chroniques de Holinshed et de Hall en scènes et en tableaux. La réalité historique domine la fantaisie du poète et la circonscrit dans un cercle dont elle n'ose s'écarter. Sbakspeare n'est pas toujours exact, il est souvent mal informé; mais il tient toujours compte de ce qu'il sait, et, dans les limites de son savoir, il est aussi scrupuleux qu'un historien. Cette docilité, qui pourrait gêner un poète moins fécond, devient pour Shakspeare une excitation salutaire^ N'ayant rien à inventer dans le domaine des faits, il se livre tout entier à son admirable faculté de concevoir et de créer des caractères : il explique les événements par les hommes, les faits par les passions, il cherche dans les sentiments de ses personnages la cause de leurs actions, et nous montre l'homme principe plus encore que victime de sa destinée.
C'était une tâche difficile que de renfermer dans l'enceinte étroite d'un théâtre fort mal monté le spectacle de ces grands événements qui agitèrent deux royaumes, changèrent plusieurs dynasties et dévorèrent de nombreuses armées. Le spectateur, quelque indulgent qu'il soit, ne peut s'empêcher de sourire lorsque, dans le Roi Jean^ par exemple, on lui montre la ville d'Angers bloquée par sept ou huit comparses, les deux rois et les bourgeois dialoguant du haut et du bas des murailles^ la princesse Blanche de Castille assistant à leur entrevue, et fiancée au pied du mur sur la proposition improvisée d'un des bourgeois
assiégés. Toutes les grandes scènes de l'histoire se uetrécissent ainsi par les nécessités d'une mesquine et rapide,, représentation. On s'est moqué de Vunité de temps et de lieu des classiques : la concentration (J^ temps et de l'espace n'est guère moins choquante dans le drame libre de Shakspeare.
Personne, au reste, mieux que le poète lui-même ne sen \ et n'avoue l'insuffisance de ses moyens.
Oh! que n*avons-npu8, s'écrie*t-il dans le préambule de Henri Vy une muse qui sur des ailes de flamme s'élève aux régions les plus brillantes de rinvention ; un royaume pour théâtre, des princes pour acteurs et des monarques pour spectateurs de cette scène imposante 1 Vous verriez alors le belliqueux Henri paraître sous ses traits véritables, avec la fière msgesté du dieu Mars, traînant à sa suite, comme des chiens en laisse, la Famine, la Guerre et l'Incendie, impatients de s'élancer sur leur proie. Mais pardonnez, spectateurs indulgents, pardonnez à l'humble et faible génie qui n'a pas craint de produire sur une scène si étroite un si vaste sujet. Cette arène, propre tout au plus à des combats de coqs, peut-elle contenir les vastes plaines de la France? Pouvons-nous entasser dans cette enceinte circulaire tous ces casques qui aux champs d'Âzincourt ont resplendi dans l'air épouvanté ? Excusez-nous ; si un simple chififre n'occupant sur le papier qu'un bien faible espace, peut représenter un million, permettez que pour figurer de si grandes choses, nous agissions comme des chiffres sur votre puissance d'imagination. Supposez que dans cette enceinte sont maintenant renfermées deux puissantes monarchies, qui lèvent leurs tètes altières séparées par une mer étroite et périlleuse. Que votre pensée supplée à notre impuissance; de chacun de nos guerriers faites-en mille et créez des armées imaginaires. Quand nous parlons de chevaux, figurez-vous que vous les voyez marquer sur le sol ^empreinte de leurs sabots ; car c'est votre imagination qui doit parer nos rois, les transporter d'un lieu à un autre, franchir les limites du temps, resserrer dans les limites d'une heure les événements de plusieurs années.
On ne pouvait convenir d'une manière plus franche que les sujets choisis par le poète se refusaient absolument à un cadre dramatique. Aussi introduit-il quelquefois sur la scène un personnage étrange, qu'il appelle le chœur, et qui a pour mission de raconter en style poétique les événements que la représentation n'a pu montrer. Ici la forme dramatique elle-même a disparu : nous sommes en
pleine épopée. Le morceau précédemment cité est une des allocutions de ce chœur et peut nous donner une idée de toutes les autres.
Par une étrange compensation, Shakspeare essaye, même dans le dialogue, de suppléer à Tinsuffisance du spectacle p^r la pompe exagérée des paroles. Il se fait le décorateur emphatique de ses royaux personnages : pour atteindre à leur dignité, dont il sent le besoin, il se boursoufle jusqu'à Tenflure ou s'entortille dans les sinuosités les plus recherchées du bel esprit. Une veuve désolée, lady Percy, prétend qu'elle n'aura jamais « assez de vie pour abreuver de ses larmes le cyprès de la tombe, afin qu'il grandisse et qu'il élève jusqu'aux cieux le souvenir de son glorieux époux ». L'archevêque de Cantorbéry, causant avec son collègue l'évêque d'Êly, énumère les qualités imprévues qui se révèlent dans le nouveau roi Henri V ; il prétend que, dans toute questioti politique quelconque, ce prince « dénouera le nœud gordien aussi aisément que sa jarretière. Si bien que lorsqu'il parle, l'air, libertin emprisonné, reste tranquille, tandis que l'admiration muette s'embusque dans les oreilles des hommes, prête à dérober le doux miel de ses paroles. »
Quand ce belliqueux monarque est mort, les ducs de Bedford et de Gloster expriment leurs regrets et leur admiration par les paroles suivantes qui ouvrent la tragédie de Henri VI .
Bbdfokd. — Que le ciel soit tendu de noir, que le jour fasse place à la nuit. Comètes, qui annoncez les révolutions des empires, brandissez dans les cieux vos tresses cristallines, et fouettez-en les méchantes et rebelles étoiles, qui ont consenti à la mort de Henri...
Gloster. — L'Angleterre n'avait jamais eu un roi avant lui. Il possédait des vertus dignes du commandement. Son épée élincelante éblouissait les bommes de ses rayons; et ses bras s'étendaient plus largement que les ailes du dragon. ..
Il est inutile de multiplier les exemples ; il est peu do
pages des drames ^historiques où le lecteur n'en rencontre plusieurs. Il semble que le poète, en faisant parler de nobles personnages, éprouve un besoin de grandeur qu'il ne sait comment satisfaire, et qu'il assouvit, faute de mieux, par Temphase. « Tu Tas faite riche, disait Phidias à un sculpteur qui avait émaillé d'or une statue de Vénus; tu Tas faite riche, ne pouvant la faire belle. »
Mais qu'il rencontre un personnage vraiment grand par le caractère ou par la passion, comme Henri V, comme Richard III, comme Constance, la mère d'Arthur, comme Marguerite d'Anjou, la femme de Henri VI; ou vraiment original dans son esprit et dans ses vices, comme Tyrrel (dans le Rd Jeàn)^ comme Falstaff (dans Henri /F), le génie de Shakspeare s'éveille ; il oublie ses habitudes de théâtre, son bel esprit, sa mauvaise rhétorii|ue, si goûtée de son auditoire demi-barbare; il ne pense plus qu'aux puissantes créations qui l'obsèdent : leur âme devient son âme, il sent, il souffre, il vit avec eux et en eux.
Citons pour exemple l'admirable scène des deux Talbot, dans le camp anglais près de Bordeaux. La victoire est aux Français; il ne reste plus aux Anglais qu'à fuir ou à mourir avec honneur.
Le vieux Talbot. — mon fils, je l'avais envoyé chercher pour te servir de maître dans Fart de la guerre, afin que le nom de Talbot pût revivre en loi alors que 1 âge, ayant tari la sève dans mes membres affaiblis, aurait confiné ton père dans son oisif fauteuil ; mais — ô desiinée fatale et cruelle — tu n'es venu que pour être la proie du trépas, que pour lomber dans des périls terribles et inévitables. Ainsi, mon cher enfant, monte le plus agile de mes chevaux, et je l'enseignerai le moyen d'échapper par une fuite soudaine; allons, ne diffère plus, et pars.
John Talbot. — M'appeié-je Talbot, et sui&-je votre lils? Vous voulez que je fuie!... Le monde dira : « Il n'est pas du sang de Talbot, celui qui a fui lâchement, pendant que le noble Talbot restait au combat. »
— Fuis pour venger ma morl si je suis tué.
— Four qui fuit ainsi, il n'y a plus de retour.
— Si nous restons tous deux, nous sommes sûrs de mourir.
— Eh bien! que ce soit moi qui reste, et vous, mon père, fuyez. Votre l-erte serait grando, grande doit être votre prudence. Moi, je suis io-
connu, l'Angleterre ne perd rien en moi... Mon père, je demande à genoux la mort plutôt qu'une vie conservée au prix de Tinfamie.
— Tu veux donc qu'une même tombe ensevelisse toutes les espérances de la mère:-
— Oui, plutôt que de la déshonorer.
— Au prix de ma bénédiciion, je te commande de partir.
— Je partirai pour combattre l'ennemi, non pour le fuir.
— Tu peux sauver en toi une partie de ton père.
— Je n'en sauverais qu'une portion déshonorée.
— Tu n'as pas encore acquis de gloire, tu n'en as point à perdre.
— J'ai votre nom glorieux, le flétrirai-je par la fuile?
— L'ordre de ton père te lavera de cette tache.
— Vous ne pourrez témoigner pour moi, si vous mourez. Si le trépas est tellement certain, alors fuyons tous deux.
— Que je laisse ici mes soldats combattre et mourir ! jamais pareille infamie ne souillera ma vipillesse.
— Et vous voudriez que ma jeunesse s'en rendit coupable? On ne pourra pas plus me séparer de vous que vous ne pourriez vous-même vous partager en deux. Restez, partez, faites ce qu'il vous plaira, je ferai comme vous ; c^r si mon père meurt, je ne veux pas lui survivre.
— Eh bien! viens, reçois mes adieux, mon noble fils, toi dont la vie doit s'éteindre avant la fin du jour. Viens, vivons ou mourons ensemble ; et que des champs français nos deux âmes s'envolent ensemble vers les cicux.
Que le lecteur veuille bien par la pensée revêtir ce morceau d'une versification ferme, précise, aussi mâle et austère que celle des plus beaux dialogues de Corneille, rimée ici, contre Thabitude du théâtre anglais, ce qui l'élève encore au-dessus du ton ordinaire et prête aux héroïques reparties une plus grande vigueur; alors il verra dans cette scène un digne pendant de notre vieil Horace^ avec quelque chose de plus vivant encore et de plus dramatique.
Nous ne pouvons extraire toutes les scènes admirables, tous les grands caractères, toutes les nobles créations que présentent les drames historiques. Qu'il nous suffise de signaler au lecteur français quelques passages qui appellent plus particulièrement son attention, comme, par exemple, dans le Roi Jean, la scène (acte IV, se. I) où le jeune prince Arthur, condamné à perdre les yeux brûles par un fer rouge, attendrit par ses plaintes le dur et cruel
Hubert, son gardien et son bourreau ; — la scène où meurt le duc d'York, poignardé sous les yeux et par Tordre de Marguerite d'Anjou [Henri VI, 3° partie, acte P'" scène iv). L'implacable Marguerite lui jette un mouchoir qu'elle a rougi dans le sang de Rutland, le plus jeune fils d'York, massacré par ses ordres, La douleur, l'agonie du malheureux père est portée à un tel degré qu'elle arrache des larmes même à ses meurtriers. — Indiquons encore le tableau si pathétique (Richard III , acte IV, scène I'«), où deux reines, dont l'une tombe du trône d'Angleterre, l'autre y va monter par le crime de son époux, arrivent à se plaindre mutuellement et à se séparer sans se haïr, l'une pour ceindre la couronne, l'autre pourvoir mourir ses deux fils, les enfants d'Edouard, — Rappelons enfin la grande et admirable peinture du châtiment de Richard III, de ses remords personnifiés dans les fantômes de ses victimes, qui lui apparaissent comme un cortège lugubre sous sa tente maudite, la veille du combat de Bosworth, et lui répètent tour à tour sa fatale sentence : « désespère et MEURS ! » Rappelons son courage obstiné, sa lutte suprême, digne du Satan de Milton, lorsque vaincu, abandonné, au milieu de ses prodiges de valeur*, renversé de son cheval de bataille tué sous lui, il continue de combattre, en demandant à grands cris: « Un cheval I un cheval ! mon royaume pour un cheval I * ». Voilà de ces grandes et impérissables beautés, de ces, traits de génie qui n'appartiennent à aucun système dramatique et qui assurent à leur auteur l'admiration de tous les temps.
Nous ne pouvons prendre congé des drames historiques Fans jeter au moins un coup d'œil sur l'élément comique
The King enacts more wondcrs Ihan a man...
His horse is slain, and ail on fout he lîghts.
A horse ! a horse ! My kingdom for a horse I
(Richard III, acte V, scène v, Yers 7.)
dont Shakspeare a égayé un certain nombre de ces pièces. On ne nous pardonnerait pas de passer sous silence les joyeux compagnons de la jeunesse du prince Henri, le gros chevalier FalstafF, cette masse de chair si spirituelle, ce type si accompli des bas côtés du caractère anglais, ce Sancho Pança d'outre-Manche, aussi sensuel, aussi poltron, mais bien plus ingénieux que celui de Cervantes, et, en outre, gentleman par sa naissance et par son éducation. « Tout homme, écrit M. Mézières, est à la fois un corps, une âme et un esprit. Ce qui fait Toriginalité de Falstafï c'est qu'il n'y a réellement chez lui que la partie bestiale et la partie intelligente qui subsistent. Il ne s'est jamais aperçu, et aucun de ceux qui le connaissent n'a jamais remarqué qu'il eût une âme. C'est un corps grossier servi par un esprit délié. » — « Falstaff, dit très bien M. Taine, a les passions des bêtes et l'imagination des gens d'esprit. Il a le ventre énorme, les yeux rougis, la trogne enflammée : il passe sa vie accoudé parmi les brocs de la taverne ; il ne se réveille que pour blasphémer, mentir, se vanter et voler... Et ce quî est pis, il est vieux, chevalier, homme de cour et bien élevé. Ne semble-t-il pas qu'il doive être odieux et rebutant î Point du tout; on ne peut s'empêcher de l'aimer. Au fond, comme Panurge son frère, il est « le meilleur fils du monde ». Il n'y a point de méchanceté dans son fait ; il n'a d'autre envie que de rire et de s'amuser... S'il a des vices, il les expose si naïvement qu'on est forcé de les lui pardonner... Ce gros bonhomme ventru, poltron, cynique, braillard, ivrogne, est un des favoris de Shakspeare. C'est que ses mœurs sont celles de la pure nature, et que l'esprit de Shakspeare est parent de son esprit. 30 Falstaff est un type très populaire en Angleterre, qui ne s'est point complètement naturalisé chez nous, parce qu'il exprime, avec l'exagération nécessaire au théâtre, une certaine alliance de l'esprit et des grossières jouissances du cor\)S, bien plus fréquente chez nos voisins que chez nous.
L'alliance du comique avec le sérieux est un des traits non pas constapts,maisaccidentels des drames historiques, comme des autres compositions théâtrales de Shakspeare. Le poète ne semblé pas avoir sur ce point de théorie générale : il admet la plaisanterie dans ses œuvres sérieuses, quand elle semble appelée par le développement des caractères ou des événements. Dans plusieurs drames elle est complètement absente (Richard II); dans d'autres elle tient peu de place (le Roi Jean, rôle de Falconbridge) ; dans quelques-uns elle se développe à loisir et monte presque au premier rang [Henri IV), Sur ce point comme sur tous les autres Shalîspeare obéit, non pas à une doctrine préconçue, mais à la nature des sujets qu'il traite et à rimpulsion de son génie. Dans certaines pièces il refuse nettement à la partie grossière de ses spectateurs les bouffonneries déplacées que leur goût lui demande :
Quant à ceux, dit-il dans un de ses prologues (Henri VIII), qui viennent pour assistera une pièce gaillarde et ordurière, ou pour voir un drôle en longue robe bigarrée, bordée de jaune (costume des boufTons), ceux-là seront trompés dans leur attente; car sachez, auditeurs bénévoles^ que si nous mêlions la vérité historique avec des scènes de bouffonnerie, outre que ce serait ravaler notre intelligence et démentir notrn réputation, nous nous exposerions à ce qu'il ne nous restât plus le suffrage d'un seul ami éclairé.
Quand au contraire il admet le mélange du plaisant et du sévère, il se sert du premier comme d'un contraste utile à l'essor du second. Il semble dire, de ses plaisanteries vulgaires, ce que son prince Henri dit de ses vulgaires compagnons.
Je vous connais tous, et je veux bien pour un moment me prêter à favoriser les folies de votre désœuvrement. En cela j'imiterai le soleil, qui permet quelquefois aux nuage» jaloux de dérober au monde sa splendeur, afm que, quand il lui plaît d'être encore lui-même, il puihse, aux ^cux qui le regrettent, briller avec plus de charme.
« Ne cherchons donc point, dit très bien M, Mézières,
les grandes beautés des drames historiques de Shakspeare là où elles ne sont pas, et où lui-même n'a pas voulu les mettre. Ce qui vivifie ces œuvres admirables, et ce qui leur assure une durée immortelle, ce ne sont pas les quolibets de Falstaff, mais ce sont au contraire toutes les qualités sérieuses d'un puissant esprit; c'est Fintelligence politique des événements; ce sont les aperçus profonds de Tobservateur, qui, malgré l'intervalle des temps, juge . avec pénétration les hommes et les choses; c'est l'étude poétique des caractères, la force de l'imagination qui, à l'aide de quelques traits épars dans d'arides chroniques, recompose les physionomies ; l'abondance des enseignements philosophiques que la réflexion dégage des faits en apparence les moins instructifs ; c'est enfin le patriotisme ardent qui éclate par intervalles, comme pour attester la nationalité de l'auteur et l'unité de ses inspirations *. »