Philarète Chasles, ouvrage cité, page
2. Siiakspeare a pris dès la première scène du premier acte, le soin
Hamlet dans Tordre chronologique vient après Othello. Ce sujet avait été traité deux fois déjà sur le théâtre anglais, en 1587 et en 1594. Il ne paraît pas que Shakspeare ait tiré parti pour son propre ouvrage des essais de ses prédécesseurs. Son drame, dont la dernière et définitive rédaction est de Tan 1603, révèle au plus haut degré les nouvelles dispositions philosophiques du poète. Ici l'idée tient plus de place que l'action. Cette tragédie est née presque tout entière de Tâme de Shakspeare. L'auteur y verse dans un seul rôle les idées philosophiques et ironiques dont son esprit est obsédé. Il trace avec une évidente complaisance le portrait de ce jeune homme « si irrésolu, si sombre, si malheureux, mais ^n même temps si généreux et si tendre. Shakspeare retoucha son œuvre à trois reprises différentes, et chaque fois il ajouta quelque chose aux monologues de Hamlet et aux conversations du prince avec Horatio* »
Hamlet met dans tout son jour un des traits les plus frappants du génie de Shakspeare. Ce qui distingue en général ses créations, c'est que les caractères n'y sont pas formés uniquement en vue de Tintrigue. Chez nous. Français, les personnages n'existent guère que pour la tragédie où on les place; ils sentent, ils pensent, ils expriment ce que demandent les événements qui les mettent en scène ; ils sont les hommes d'affaires de la péripétie. Chez lo poète anglais les personnages ont une existence plus large, plus indépendante ; ils pourraient vivre même en dehors de l'action. Hamlet réalise surtout cette condition. U n'a pas besoin d'être pressé par les événements pour méditer et pour souffrir. Le mal qui le consume ne vient pas des circonstances au milieu desquels il se trouve placé : quelle
malheureux de flétrir sa Desdemona, encore inconnue du spectateur, par les grossières plaisanteries que Rodrigue et lago adressent à Brabantio, en lui révélant l'union de sa fille et du Maure. 1. Mézières. Shakspeare j chapitre v.
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qu'eût été sa fortune, il aurait éprouvé le dégoût de la vie et le mépris des jouissances terrestres. Gomme le Werther de Goethe, dont il est le précurseur et peut-être le modèle, leHamlet de Shakspeare semble né non pour agir, comme le veut la nature de Thomme, mais pour penser et pour souffrir. Ce n'est pas un événement précis, particulier, qui les pousse tous deux à la mort ou au suicide, c'est la tendance maladive de leur âme, c'est la réflexion aigrie qui les fatigue et les tue, « On pourrait retrancher de leur histoire les malheurs dont ils sont victimes, sans qtie leurs sentiments fussent changés, et sans qu'ils pussent se réconcilier avec la vie. » C'était une audacieuse tentative que de jeter sur le théâtre, qui ne vit que d'action, un personnage dont le caractère propre est l'irrésolution et la lassitude de vivre. C'est la gloire de Shakspeare d'avoir fait de cette peinture un de ses chefs-d'œuvre*.
Le Roi Lear a pu être composé en 1604. C'est une des créations les plus pathétiques, sinon les plus dramatiques de son auteur. Je me souviens d'avoir entendu dire à Ph. Chasles que Shakspeare était trop poète pour la scène. Le Roi Lear est une preuve de cette assertion. Dans ce drame le pathétique va jusqu'à l'horreur. La donnée de la pièce, la légende empruntée à Holinshed et Geoffroy de Monmouth, est à la fois horrible et absurde : le poète l'a acceptée avec son indifférence ordinaire à l'égard des événements historiques ou légendaires. Puis il y a fortement établi le caractère du père infortuné, du roi découronné, du vieillard abandonné et privé de la raison. Jamais les douleurs paternelles n'ont été représentées avec plus de puissance ; jamais poète n'a évoqué plus de compassion pour la vieillesse et la dignité royale avilies, pour le cœur d'un père brisé par ses enfants. Notons ici, comme
1. Gœlhe a consacré plusieurs chapitres de son roman WiUiebn Mcisle)" à l'étude et à l'analyse de Hamiot.
un admirable contraste, le caractère du bouffon du roi, Tune des figures les plus originales du poète, qui par le badinage railleur dont il couvre les idées les plus profondes, vient heureusement tempérer Témotion douloureuse de cette lugubre histoire, et, par sa fidélité à son vieux maître malheureux et délaissé, devient un caractère touchant et digne du drame où il tient sa place.
Macbeth^ qui put être écrit en 1605, est regardé par beaucoup de critiques comme le chef-d'œuvre de Shakspeare. Cette pièce est en effet une puissante étude psychologique : c'est la peinture de tous les degrés de perversion qui mènent une âme ambitieuse de la tentation au crime et au châtiment. Ce que Racine a conçu et réalisé dans BritannicuSy où Néron, presque vertueux au début, devient graduellement scélérat et fratricide, le poète anglais, qui dispose plus largement du temps et de l'espace, Ta exécuté d'une manière plus terrible dans la personne de Macbeth. Le développement de ce caractère forme l'unité du drame et en resserre tous les événements en une chaîne indissoluble. Nous y voyons le désir du pouvoir naître et grandir dans un cœur jusqu'alors loyal. Ses espérances malsaines se personnifient dans les affreuses sorcières, qui lui prédisent qu'il sera thane de Cawdor et ensuite roi d'Ecosse. Sa femme lady Macbeth lui met à la main le poignard : le roi Duncan tombe sous ses coups; son ami Banco est assassiné, les enfants de Macduff périssent par ses ordres : Macbeth est roi. Mais le remords se dresse dans son âme sous des traits effrayants ; il ne dort plus : a Macbeth a tué le sommeil » ; le fantôme de Banco apparaît à ses yeux dans la salle du festin; Macbeth n'y peut plus trouver place : «la table est pleine (the table is full) ». La nouvelle reine ne peut plus laver la tache de sang qui rougit sa main. Elle erre la nuit dans son palais, somnambule malheureuse, comme une morte souffrante. Les prédictions menaçantes se pressent et frappent les tètes cri-
minelles ; Tordre de k nature semble bouleversé, les forêts marchent contre les meurtriers, et la mort seule vient offrir un asile à leur tourment.
Ce drame a quelque chose de rude et de gigantesque, comme les créations du vieil Eschyle; les mœurs barbares, les sombres superstitions de TÉcosse du moyen âge, le style mâle et énergique du poète, le merveilleux terrible qu'il a su évoquer, émeuvent et ébranlent Tâme du spectateur et étouffent la critique sous Tadmiration.
Le fruit le plus naturel des études de Shakspeare sur Plutarque c'est sa trilogie romaine, Coriolan^ Jules César^ Antoine et Cléopâtre. Il traite ces sujets empruntés à l'antiquité d'après le même système que ses drames tirés des chroniques d'Angleterre. Il reçoit doéilement de l'histoire le dessin de ses pièces et leurs péripéties, il accepte les faits sans les modifier et les explique en ressuscitant sous nos yeux les personnages. Mais ici Shakspeare a un flambeau qui lui manquait ailleurs. Au lieu de maigres et barbares chroniqueurs, il a pour guide un riche et intelligent compilateur. Le biographe de Cihéronée lui a raconté ses acteurs avec des détails intimes, le poète anglais, les connaît et les voit vivre. Il a moins à inventer dans leurs actes et dans leurs paroles : il n'a à créer que les âmes qui sont par-dessous, et c'est le don spécial de Shakspeare de deviner l'intention sous le fait, l'âme sous la parole ou sous l'action. Lors même qu'il connaît mal les incidents ou les mœurs, il nous présente des personnages pleins de vérité et de vie. Ce ne sont pas toujours des Romains, mais ce sont toujours des hommes,
Coriolan est hautain et méprisant pour le peuple, c'est un membre de l'aristocratie anglaise; il se résigne de mauvaise grâce à solliciter les suffrages de la multitude. Dès qu'on l'excite, il se lance à plein collier dans la colère et dans l'insulte; mais ce caractère est loin d'être tout d'une pièce. S'il est fier de son rang de patricien, il est mo-
dcste au récit de ses actions. Il ne peut souffrir qu'on vanto devant lui ses hauts faits. Sous Torgueil il y a de la bonté : la récompense qu'il sollicite après sa victoire de Gorioles, c'est la liberté d'un pauvre Vol sque qui fut jadis son hôte. Surtout il a. pour sa femme, pour son fils, pour sa mère, toutes les tendresses du cœur. Il trouve pour les exprimer des traits d'une éternelle vérité. Son obstination chancelle dès qu'il aperçoit sa femme. Il lui demande « un baiser long comme son exil, doux comme sa vengeance ». Sa vengeance même lui échappe quand elle est aux prises avec les supplications de sa mère. L'histoire imposait ce dénouement ; le mérite du poète c'est de l'avoir amené na turellement par le jeu des émotions de l'âme.
La mère de Goriolan est digne du triomphe patriotique qu'elle remporte : comme tous les personnages de notre poète, elle a sa vie et son caractère en dehors des incidents du drame. Nous l'entendons dans une scène précédente prononcer une parole digne du vieil Horace de Corneille :
Je renvoyai à une guerre cruelle, dit-elle à la femme de son flls; il en revint le front ceint de la couronne de chêne. Croyez-moi, ma fille, je n'éprouvai pas plus de joie en apprenant que j'avais donné naissance à un enfanl mâle, que le jour où je vis pour la première fois qu'il s'était montré homme.
— Cependant, s'il avait péri dans cette guerre?
— Alors j'aurais eu pour enfant sa gloire : elle m'aurait tenu lieu de postérité. Je vous le déclare en toute sincérité, si j'avais douze fils, tous égaux dans mon amour, et que chacun d'eux me fût aussi cher que l'est pour nous notre cher Marcius, j'aimerais mieux en voir onze mourir glorieusement pour leur pays, qu'un seul languir dans la nullité et l'inaction.
C'est le « Qu'il mourut » de Shakspeare.
Le Jules César est une pièce du premier ordre : le vrai héros en est Brutus. César périt victime des lois qu'a viciées son ambition. Le poète ne s'est point laissé éblouir par l'éclat du glorieux rebelle : César avec tout son génie, est à ses yeux un insurgé, un criminel. D'un autre côté,
Shakspeare ne se dissimule point ce qu'il y a de vil et d'égoïste dans la haine de la plupart de ses meurtriers. Gassius est pour lui, comme pour l'histoire, un envieux vulgaire, un patricien avide et concussionnaire. Mais Brutus que le devoir seul pousse au meurtre d'un tyran qu'il aime, Brutus qui hésite, qui souflre de la tâche cruelle que lui impose l'amour de la liberté, est un personnage dramatique digne de Hamlet. Brutus est bon pour tous, affectueux pour son esclave, attendri pour sa victime, indulgent pour Marc-Antoine, le complice et le vengeur futur de César. Brutus succombe comme succombent les héros vertueux, victime de son devoir et de son respect pour les lois de l'humanité. Mais sa défaite, que l'histoire infligeait au poète, est une de ces défaites dont parle Montaigne, ce glorieuses à l'égal des victoires ».
Le caractère de ce héros de la vieille république est admirablement résumé par Antoine, son vainqueur.
De tous ces Romains, celui-là était le plus noble. Tous les autres conspirateurs n'ont agi que par haine contre le grand César ; lui seul, en se joignant à eux, n'avait loyalement en vue que le bien public et Tintérôt général. Sa vie était pacifique, et les éléments qui le formaient étaient si harmonieusement combinés que la nature pouvait se lever hardiment et dire à l'univers : « C'était là un homme ! *»
Un autre personnage bien difficile à créer, et cpie Shakspeare a réussi à faire vivre avec une physionomie propre dans ses drames historiques, c'est le peuple. Dans Jules César le peuple joue un rôle important et tristement comique : la grande scène des funérailles de César, du disj cours de Brutus, de l'oraison funèbre prononcée par Antoine met dans tout son jour ce personnage bruyant et mobile, la populace, qui va servir de marche-pied à l'em-
1 . Sur l'expression de cette dernière pensée, voyez au chapitre précédent, page 55, notre remarque relative aux discours que Shakspeare prête à ses grands personnages
pire. Il faut voir dans Toriginal ce tableau d'une impérissable vérité où la multitude, agitée successivement par le souffle des deux partis rivaux, passe par une transition rapide de la haine contre le tyran à la fureur contre ses meurtriers. Villemain, qui a cité et commenté cet admirable passage, y a relevé avec raison un trait de génie si naturel qu'il pourrait passer inaperçu. Au début de la scène, lorsque Brutus possède encore les âmes de ses auditeurs et s'efforce de les élever à l'amour pur de la liberté, entraînée par son éloquence patriotique la plèbe vocifère :
— Vive, vive Brutus!
— Portons-le chez lui en triomphe !
— ÉlevoDS-lui une statue parmi ses ancêtres 1
Et enfin un citoyen, renchérissant sur les autres, s'écrie :
— Faisons-le César!
Ce mot exprime merveilleusement les deux traits caractéristiques des drames romains de Shakspeare, son ignorance de l'histoire et sa connaissance profonde du cœur humain.
Antoine et Ctéopâtre, qui couronne la trilogie, est une peinture vivante de la volupté orientale, avec toutes ses tendresses, ses splendeurs, ses morts volontaires, dans une reine qui ne connaît aucun frein, et dans un général qui se plaît à oublier la gloire pour les enivrements de l'amour. Au fond du tableau apparaît la grande et austère patrie, Rome avec sa puissance, ses vertus, ses matrones sévères, ses chefs ambitieux, et avant tous ce froid et calculateur Octave, qui, à la fin du drame, reste « maître de l'univers », parce qu'il est resté « maître de lui-même ».
Les tragédies romaines de Shakspeare offrent le plus
curieux exemple du don de transformation dramatique où excelle ce poète. On y voit les faits historiques se détacher successivement des pages de Plutarque, prendre un corps et une vie, comme les événements qu'on nous a racontés le font d'ordinaire dans nos rêves. Les lignes se troublent ; les traits s'altèrent; les visions de la nuit n'ont plus qu'une ressemblance lointaine avec les réalités du jour ; mais les personnages ainsi créés par la fantaisie sont plus vivants et plus frappants que ceux qu'a décrits le plus soigneux des biographes. Dans ses infidélités aux mœurs et aux coutumes de Rome, Shakspeare ressemble à un enfant ingénieux et plein d'imagination qui, en vous redisant un récit dont il est ému, ramène tout à la mesure de ses idées et donne au monde sa propre forme.
Il est une dernière partie des œuvres de Shakspeare que nous ne devons point omettre ; c'est celle qui, échappant à toute classification, n'a d'autre « sergent de bande 5>, pour parler comme Montaigne, que l'imagination la plus libre et la plus effrénée. Parmi ces pièces, les unes sont de vrais romans espagnols transportés sur la scène, des drames à la manière de Lope de Vega, par exemple : Mesure pour mesure, Cymheline, Troïle et Cressida^ Le conte d'une nuit d'hiver y Comme il vous plaira; dans lesquelles le poète se joue au milieu des événements de la vie, sans aucun égard à la vraisemblance, sans aucun souci du cours régulier des choses de ce monde vulgaire; les autres sont des rêves plus fantastiques encore, où Shakspeare crée, à l'usage de son imagination de poète, un monde nouveau peuplé de tous les caprices de la féerie septentrionale. Dans Le songe d'une nuit d^été^ dans La tempête^ l'aufem se jette sans réserve dans le monde du merveilleux. Pluck Ariel, Obéron, Titania, tous les sylphes qui soulèvent le tempêtes ou dorment dans le calice des fleurs, nous emportent sur les limites extrêmes du drame, et bercent l'i-
maginatlon dans les songes les plus hardis de la poésie lyrique.
Ces pièces appartiennent presque toutes à la troisième période, et particulièrement aux dernières années de la vie de Shakspeare. Le poète alors a conquis son indépendance à force de succès : il domine son public par tout l'éclat de sa gloire^ et lui impose les élans et même les caprices de sa pensée. Parmi ces drames de la dernière heure, La tempête, de Taveu de tous les critiques, occupe le premier rang.
Le fantastique de Shakspeare, dit M. Taine, est un tissu léger d'inventions téméraires, de passions ardentes, de raillerie mélancolique, de poésie éblouissante... Rien déplus semblable à Tesprit du poète que ces agiles génies,fîls de Tair et de la flamme, « dont le vol met un cercle autour de la terre » en une minute, qui glissent sur Técume des vagues et bondissent parmi les atomes des vents. Son Ariel vole, invisible chanteur, autour des naufragés qu'il console, découvre les pensées des traîtres, poursuit Caliban, la bête farouche, étale devant les amants des visions pompeuses, et achève tout en un éclair. Shakspeare effleure les objets d'une aile aussi prompte, par des bonds aussi brusques, avec un toucher aussi délicat.
a Quelle âme! quelle étendue d'action et quelle souveraineté d'une faculté unique ! Que de créatures diverses et quelle persistance de la même empreinte ! Les voilà toutes réunies et toutes marquées du même signe, dépourvues de volonté et de raison, gouvernées par le tempérament, l'imagination ou la passion pure, privées des facultés qui sont contraires à celles du poète, maîtrisées par le corps que se figurent ses yeux de peintre, douées des habitudes d'esprit et de sensibilité violente qu'il trouve en lui-même.
« Chez Shakspeare le drame reproduit sans choix les laideurs, les bassesses, les horreurs, les détails crus, les mœurs déréglées et féroces, la vie réelle telle qu'elle est.
quand elle se trouve affranchie des bienséances, du bon sens, de la raison et du devoir. La comédie, promenée dans une fantasmagorie de peintures, s'égare à travers le vraisemblable et Tinvraisemblable, sans autre lien que le caprice d'une imagination qui s'amuse, décousue et romanesque à plaisir, opéra sans musique, concert de sentiments mélancoliques et tendres, qui emporte l'esprit dans le monde surnaturel et figure aux yeux, par ses sylphes ailés, le génie qui l'a formée... Ne voyez-vous pas le poète debout derrière la foule de ses créatures? Elles ont toutes montré quelque chose de lui : agile, impétueux, passionné, délicat, son génie est l'imagination pure, touchée plus fortement et par de plus petits objets que la nôtre. De là ce style tout florissant d'images exubérantes, chargé de métaphores excessives, dont la bizarrerie semble de l'incohérence, dont la richesse est de la surabondance, œuvre d'un esprit qui au moindre choc produit trop et bondit trop loin*. »