‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 44 sur 107 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La cour de Charles IL — La poésie métaphysique. lAHudibras de Butler.— La tragédie héroïque. — La comédie immorale. — Dryden.

Les événements politiques ont souvent sur la littérature une influence réelle toute contraire à leur effet apparent. La révolution puritaine de 1649, dont l'esprit inspira l'épopée sublime de Milton, parut animée d'une hostilité ardente contre toute production littéraire ; elle ferma les théâtres, mit en fuite les poètes et substitua partout aux riantes fictions de la poésie, l'aigre clameur de la controverse, avec un jargon mystique emprunté à la Bible. La restauration de 1660 sembla ramener le règne de l'élégance et des beaux-arts. « Alors, dit Dryden, revinrent les aimables muses, chœur riant, harmonieux, et tou-

jours jeune comme celui des anges* ». Les spectacles, les fêtes, les vers furent non pas seulement une mode, mais encore un besoin, et même une politique. Les partisans de Charles II cherchaient le plaisir par opposition aux rigides principes des républicains : ils s'amusaient par esprit de parti. Mais on conçoit que les goûts frivoles et dissolus d'une cour qui ne voyait dans le pouvoir que la licence, ne pouvaient faire naître une littérature bien puissante ni surtout bien nationale. Il était de bon ton de singer la France, où la famille royale avait vécu réfugiée. Le roi tâchait de se donner quelque faux air de Louis XIV, dont il enviait la splendeur et surtout l'absolutisme! Mais l'imitation fut maladroite et grossière : la cour fut corrompue sans être élégante, et la littérature se condamna à la froideur sans arriver à la régularité.

Les premiers poètes qui se pressèrent autour du trône nouvellement relevé furent, comme il était naturel, les vétérans du règne de Charles I", les poètes cavaliers^ ayant à leur tête le vieux et fidèle Cowley. Us appartenaient à l'école que Johnson a qualifiée du titre assez inexact de métaphysique. Héritiers de l'euphuïsme de Lyly, enrichis par les bizarreries de Donne et de Cleveland, ils se faisaient remarquer par la subtilité de la pensée, l'extravagance puérile des images et la rudesse disgracieuse de leurs vers. L'un <;omparait son cœur à une grenade prête à faire explosion ; l'autre appelait ses larmes le vin de l'amour. Il engageait les amants à goûter celles de leurs dames et à s'en défier si elles n'avaient pas exactement le même goût que les siennes. Celui-ci, au moment d'entreprendre un voyage, assimilait ingénieusement sa maîtresse et luimême aux deux branches d'un* compas dont l'une paraî* mmobile, mais tourne néanmoins à tous les mouvcmcp

The ofOcioas Muses came along, A gav, harmonious quire, likc 8ng:e1s eyer young.

UTT. SEPT.

de l'autre ; celui-là, par une excentricité assez digne du climat, chantait la gloire du charbon de terre, et terminait sa tirade en s'écriant : « Le soleil est la houille du ciel, et la houille est notre soleil*. » Un jeune poète qui payait alors son tribut à la mode, poussant le mauvais goût à ses dernières limites, décrivait ainsi la petite vérole: ^

Véritable ordure de la botte de Pandore. Des vésicules gonflées d'orgueil s'élevaient tout à coup telles que des boutons de rose se montrant à travers sa peau de lis (de Lord Hasting^^). Chaque petite pustule contenait une larme pour pleurer son propre ravage; car, rebelle et en guerre contre son seigneur, elle conspirait contre sa vie. Ou bien étaient-dfe là les pierres précieuses destinées à orner son corps, qui servait lui-même de cassette au trésor si riche de son âme? Il n'y avait aucun besoin qu'une comète prédit le sort de celui dont le corps pouvait bien être assimilé à une constellation ^

C'était la recherche des Précieuses ridicules, moins leur délicatesse. L'Angleterre avait son hôtel de Rambouillet après son Corneille, Louis XIII appès Louis XIV. En 1660 la poésie anglaise voguait en plein Marini.

Toutefois ces poétiques oripeaux de Tancienne cour parurent un peu vieillis à la nouvelle. Les jeunes courtisans, formés au langage et aux manières de la France, essayèrent une poésie moins tourmentée et plus gracieuse, Waller, Suckling, Denham, n'étaient pas assez savants pour écrire si mal : à l'exemple des seigneurs de la cour, des Buckingham et des Rochester, ils se jetèrent dans les vers de circonstance, dans les madrigaux, les satires; leurs vers prirent du naturel et surtout de l'harmonie. D'ailleurs le roi Charles II était un homme d'esprit : Finfluence des femmes qui donnèrent bientôt le ton à la cour, en bannit peu à peu le pédantisme, et n'y laissa que la frivolité.

Page 1