‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 53 sur 107 · On y rencontre des pensées comme celles-ci · texte numérisé non relu

On y rencontre des pensées comme celles-ci

Ah I n'écris point, ma plume, an nom trop plein de charmes. ^

Hélas 1 il est écrit I... Effacez-le, mes larmes I

Write it not^ my hand. The nome appearg Already wriUen. Waah it out, my tearêt

VEftSIPICATION ET POÉSIE. ' 147

nieuse du poète s'agrandit tout à coup : elle passa, ainsi qu'il le dit lui-même, des sons aux choses, de la fantaisie^ au cœur*. Son style lui-même y gagna une qualité nourvelle : sa phrase, ordinairement nette, vive, sémillante, emprisonnée dans un court distique, dont la fin ressemble au dernier vers d'une épigramme et fait jaillir une étincelle du choc de chaque rime, prit alors de temps en temps de l'ampleur, de l'aisance, et arriva parfois à l'heureuse har-monie de la période.

La première des quatre épîtres nous semble la plusbelle. Le poète n'est pas encore embarrassé dans les détails minutieux d'un système contestable ; la grandeur et la sagesse de Dieu, Timmensité sublime de son œuvre, la petitesse de l'homme, tous ces lieux communs qui sont d'admirables vérités, et qui inspirent toujours d'admirables pages à quiconque les sent et ne les copie pas, font de la première épltre sur l'homme l'un des plus beaux morceaux de poésie philosophique qu'on ait jamais écrits, et le digne prélude des épîtrôs morales de Voltaire ou même des chants religieux de Lamartine.

Pope fit école par son style et non par sa pensée philosophique. Celle-ci n'avait été chez lui qu'accidentelle et passagère : la véritable originalité de ce poète, c'était sa forme. Il avait donné à la poésie anglaise la seule qualité qui lui manquât encore après Shakspeare, Milton et Dryden, une correction continue, une élégance nette et précise, un distique ou l'antithèse finale est presque toujours une saillie du bon sens, et dont la rime, arrêtant brusquement l'attention sur un trait d'esprit, semble, en quelque sorte, faire partie du sens. Après lui, tout le monde voulut écrire ainsi : on s'inquiéta peu de la variété, on croyait avoir trouvé la perfection ; et cette perfection, une

l, That urged by thee, I turaM the tuneful art

From sounds to tbings, from fancy to the heart.

Eêêoy on Man^ IV« t9U

fois créée par l'inventeur, n'était pas une chose fort difficile : c'était un art presque mécanique , que tout homme d'esprit pouvait apprendie. Les poètes pullulèrent : de 1730 a 1780 on n'en compte pas moins de soixante-dix. La France, on le pressent, avait peu à gagner avec ces habiles tisseurs de paroles anglaises. Ils ne lui présentaient que ce qu'elle avait déjà écrit ou pouvait bientôt écrire elle-même.

Cependant, quelques indices précurseurs d'une prochaine rénovation commençaient à se montrer dans la littérature anglaise. Le public se fatiguait d'une monotone et stérile lélégance : il avait plus de poésie dans le cœur que ses poètes n'en savaient exprimer. Aussi accueillait-il avec faveur quiconque semblait sortir d'une piste étroite trop longtemps foulée. Deux poètes conquirent à ce prix une célébrité qui passa le détroit et produisirent en France une profonde impression, Young et Thomson.

Le succès de Young (1681-1765) est tout entier dans le sujet qu'il a choisi. A cette élégante poésie anglaise, qui ne semblait faite que pour amuser les loisirs des salons, il apprit à redire les vérités terribles dont Bossuet avait fait retentir la chaire française. Le néant de la vie, les espérances et les terreurs de Téternité, les douloureuses séparations par lesquelles la mort nous arrache ce que nous avons de plus cher, devinrent la matière de ses Pensées nocturnes (Night thoughts). C'est à l'âge de soixante ans, à la fin d'une carrière distinguée mais non illustre, que, replié sur lui-même par la perte' successive de sa femme, de sa fille et de son gendre, il se livra aux tristes méditations qui devaient l'immortaliser. L'Angleterre puritaine, accoutumée à n'entendre ces vérités que dans le langage froidement raisonné de ses prédicateurs, les vit ivec admiration revêtues de toute la magnificence d'un beau langage. Le noble vers blanc d'Young tranchait heureuse-

ment sur les rimes sautillantes des Popistes. La France, rassasiée aussi de poésie légère et ingénieuse, les accueil-* lit comme une piquante nouveauté dans la traduction timide et efiacée de Letoumeur. Elle sembla dire, avec l'aimable héroïne d'une de nos comédies :

Tout ce qui me fait peur m'amuse infiniment*

Les Pensées nocturnes avaient le grand mérite d'éveiller un sentiment éternellement poétique dans Fâme des lecteurs. Ceux-ci firent honneur à Young de la poésie qu'ils sentaient en eux-mêmes, et qu'il avait eu le bonheur de provoquer. Lui-même ne semble pénétré qu'à demi des émotions qu'il exprime. Toujours verbeux, quelquefois emphatique et bizarre, il gâte, par des traits de faux esprit, les plus heureuses inspirations : sa poésie n'a pas la simplicité majestueuse de la douleur.

Thomson (1700-1748) a bien plus de cœur et de vraie passion dans un sujet moins pathétique. Gomme Young, il rappelle le lecteur aux sources vives de la poésie : il chante cette éternelle épopée que la nature renouvelle chaque année, en parcourant ses diverses Saisons, Thomson ouvre la carrière, si souvent et si ennuyeusement parcourue depuis, de la poésie descriptive : il est le père de notre Delille et de son interminable école. Mais au lieu de se perdre, comme ses imitateurs, dans les minuties du paysage, il exprime l'émotion profonde que l'ensemble du tableau produit dans son âme. Les couleurs qu'il emploie ont toute la fraîcheur de la vie : c'est la nature elle-même qu'il évoque autour de nous, et cette nature n'a rien de mort, rien de passif. On sent sous tous ses phénomènes une grande âme sympathique à la nôtre et qui nous parle son sublime langage, avec ses sombres frimas , ses doux printemps si pleins d'espoir, ses énergiques étés, ses mélancoliques automnes. Le poète met son cœur dans son

sujet, il écrit comme il sent, et humanise tout ce qu'il touche.

Ce n'est pas que sa poésie soit irréprochable. La même candeur de caractère, la même chaleur d'âme qui vivifie ses descriptions, l'entraîne dans de nombreux défauts : il est affecté par nonchalance, par excès de candeur. Il accepte une expression usée, une image vulgaire, pour éviter la peine d'en créer une nouvelle, et parce qu'il la croit aussi bonne que celle qu'il pourrait inventer. Chez lui, l'art est aussi peu déguisé que la nature : l'un est aussi franchement coquet et paré que l'autre est sympathique et touchante.

Un autre poète descriptif bien moins célèbre, et dont nous ne parlerions point, sans les immenses obligations que lui eut aussiDelille, est le docteur Darwin (1731-1802), auteur du Jardin botanique ^ de la Zoonomie^ etc., poète matérialiste , qui peint tout pour les yeux, et semble croire que l'âme n'a point d'autre plaisir que la vue des formes, des couleurs et du mouvement. Pour animer sa nature insensible, il emprunte à Pope et aux Rosecroix leurs sylphes et leurs gnomes, compare les plantes à des anges, et appelle la truffe « l'impératrice souterraine ».

Darwin signalait par son exemple à la poésie descriptive de notre pays le double écueil où elle devait périr, la froideur anatomique et l'affectation maniérée.

Young et Thomson, avec Darwin à sa suite, faisaient à la naturjB morale et extérieure un appel assez faible, mais significatif. Ils indiquaient une des sources où leurs succès- ; seurs allaient bientôt puiser de fécondes émotions. L'histoire, la tradition du passé, les chants populaires, cette autre inspiration de la poésie du dix-neuvième siècle, commençaient dans diverses tentatives à pressentir le goût du public et y rencontraient une faveur capable d'encourager de plus puissants essais. Déjà en 1710, Télégant et (classique Addison osait, dans deux numéros de son Spec-*

tator (70 et 74), admirer une ancienne ballade, celle sur la Chasse de Chevy; il en raj^prochait quelques strophes de certains passages analogues et excellents de VÉnéide. Il rappelait que Philippe Sidney « ne pouvait entendre cette vieille ballade chantée par un mendiant aveugle, sans que son cœur fût agité comme par le son de la trompette ». Addison lui-même déclarait « impossible qu'une chose fût universellement goûtée et approuvée par la multitude, même par la lie de la nation, sans posséder en elle quelque mérite capable de plaire à Tâme de rhomme en général. » Enfin il concluait son examen, qui passa alors pour un jeu d'esprit paradoxal, en affirmant que sa vieille chanson populaire « était pleine de sentiments naturels et poétiques, exprimés avec la simplicité majestueuse que nous admirons dans les plus grands poètes de l'antiquité ».

La ballade de Chevy'Chase ne resta pas isolée dans la faveur publique : en 1765, le docteur Thomas Percy publia un recueil considérable intitulé Restes de Vandenne poésie anglaise. Cet ouvrage contenait une grande variété d'anciennes ballades du même genre, composées par des chanteurs inconnus, reflets naïfs des pensées et des sentiments populaires. Les incidents romantiques qu'elles rappeLent, le pathétique puissant qui les anime, les formes simples de leur langage et de leur versification, produisirent au milieu d'une société blasée par des raffinements d'élégance une impression de surprise et de détente. Cette publication doit être signalée comme une des influences les plus actives dans le retour du public au goût des œuvres naturelles et dépouillées d'affectation. Un autre recueil du même genre fut publié en 1777 par le libraire Evans ; enfin, en 1800, Walter Scott donna une précieuse collection de traditions poétiques, sous le titre de Chants populaires des frontières de f JEcosse.

Ainsi dans la seconde moitié du dix-huitième siècle le public indiquait clairement par la facilité de sa fateur ce qu'il souhaitait, ce qu'il aimerait dans ses poètes futurs. Il ne pouvait dire plus nettement aux gens de lettres : ce Abandonnez vos élégances factices et vos classiques dédains; soyez naturels dans vos pensées, simples dans vos expressions; ouvrez vos pages à toute chose vraie, soit présente, soit passée. Que la vie tout entière se ranime sous vos mains. » L'opinion pressentait ce qui allait naître : elle éprouvait, pour ainsi dire, une faim de poésie avant d'avoir une poésie pour Fassouvir.

Un phénomène littéraire assez bizarre mit ce fait moral dans tout son relief : des impostures littéraires, des publications frauduleuses qui semblaient ressusciter les hommes d'autrefois avec leurs nobles sentiments et leur simple langage, surprirent la foi des lecteurs et usurpèrent l'admiration.

Vers Tan 1760, « on apprit tout à coup que dans les montagnes d'Ecosse se conservaient les chants d'un vieux barde qui avait vécu au deuxième ou au quatrième siècle de notre ère. Ces chants paraissent incultes et sauvages; ils semblent ne respirer que des sentiments naturels et primitifs, le fanatisme de la guerre, l'amour des combats, une sorte d'héroïsme rude et naïf; ils ne retracent que des images simples, l'océan, les bruyères, les pins des montagnes, les sifflements de la brise de mer. Ces choses si simples et si monotones deviennent une nouveauté, une variété piquante et originale pour un siècle rassasié de raisonnement et de philosophie, et là commence la grande fortune des poésies d'Ossian. On sait quelle a été leur influence parmi nous*. »

Or ces chants sauvages et primitifs n'étaient rien de plus

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