CHAPITRE XIX LES LAKISTS
Caractère général des Lakists. — Wordsworth, Coleridgc, Southey. Influence de TÂnglcterre sur la France.
Cowper, Bums et Grabbe furent des novateurs, mais des novateurs involontaires; ils eurent la divination, mais non la pleine conscience de la révolution littéraire qu'ils inauguraient. U n'en est pas ainsi des poètes qui vont nous occuper. Ceux-ci comprennent qu'une grande rénovation littéraire et morale est à faire et se fait ; ils en tracent le programme et le but; ils l'accomplissent eux-mêmes par leurs efforts et leur génie.
Ici apparait en première ligne ce qu'on appelle l'école des lakists: Wordsworth, Coleridge, Southey, Campbell, Wilson. On les désigne ainsi collectivement à cause du séjour que plusieurs d'entre eux firent au bord des lacs du nord de l'Angleterre, dahs les comtés de Westmoreland et de Cumberland. Quelque différents que soient leurs talents et leurs caractères, les lakists ont entre eux des traits communs |que nous pouvons signaler.
En politique, ils appartiennent au parti conservateur, au parti tory. Épris d'abord des espérances libérales de notre Révolution, ils se rejetèrent bientôt avec effroi dans
1. Amédée Pichot, Voyage en Angleterre et en Ecosse, tome n, page 338,
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la résistance, et devinrent, avant, pendant et après le règne de Napoléon !•', les appuis et les partisans du ministère anglais.
En poésie, ils réagirent contre Técole continentale de Dryden et de Pope, réservant toute leur admiration pour les auteurs du siècle d'Elisabeth. Depuis Milton jusqu'à Cowper, la littérature anglaise ne leur offre qu'un grand vide ; ils se retournent avec amour vers le passé de la vieille Angleterre, et en même temps vers l'inépuisable inspiration de toute vraie poésie, vers la nature, éternellement jeune et belle.
L'adoration passionnée de la nature, de cette vie immense où l'homme apparaît comme un point , est un sentiment commun à toute Técole. Dans les solitudes muettes, sur la face unie ou ridée de leurs lacs, dans le demi-jour des forêts, il leur semble que leur âme se fond avec l'âme universelle ; ils sentent une influence invisible et ineffable qui les exalte, les ravit et les purifie. C'est un mysticisme qui a quelque rapport avec le panthéisme des Grecs. Tous les phénomènes du monde sont pour eux les expressions variées d'une puissance intellectuelle ; ils attribuent non seulement une vie physique, mais encore, dans l'entraînement de leur enthousiasme fort pardonnable à des poètes, une vie morale aux plus petits, comme aux plus grands objets de la création. L'océan a une âme et des passions ; la lune, des caprices ; les vagues, les astres, les nuages obéissent à un sentiment intérieur. Eux-mêmes sentent leur personnalité indécise leur échapper et se confondre dans ce vaste ensemble de pensée et de sensation. « La cataracte retentissante, écrit l'un d'entre eux, me poursuivait comme une passion ; le rocher élevé, la montagne, la forêt épaisse et profonde, leurs couleurs sombres et leurs formes étaient alors pour moi un désir, un sentiment et un amour. »
Le poète qui écrivait ces vers, William Wordsworth,
(1770-1850) est considéré comme le clief et presque comme le pontife de Técole. Semblable au vates antique, il eut en lui quelque chose du prêtre et du prophète. Il vécut paisiblement dans une maison élégante, au bord d'un beau lac, en face de nobles montagnes, avec une fortune suffisante, au sein d'un tranquille mariage, parmi les admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé de contemplations que nul orage ne vint troubler, et de poésie que nul embarras ne vint empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il s'écoute penser; la paix est si profonde en lui et autour de lui qu'il peut apercevoir l'imperceptible : « La plus humble fleur qui s'ouvre, dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se répandre en larmes. » Il voit une grandeur, une beauté, des leçons dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus banales. Ses yeux délicats sont accoutumés aux teintes douces et uniformes : c'est un poète crépusculaire. La vie morale dans la vie vulgaire, voilà l'objet de ses préférences. Ses peintures sont des grisailles significatives *.
Cette disposition n'est pas chez Wordsworth un instinct seulement; c'est une théorie, une doctrine ; car, comme nos romantiques de 1828, le chef des lakists a écrit beaucoup de préfaces, de manifestes. C'est un inconvénient et un danger : le poète qui se fait critique et théoricien, force la note, exagère ses opinions pour leur donner du relief, et compose ensuite des poésies pour justifier ses préfaces. Les théories littéraires de Wordsworth peuvent se résumer ainsi :
« Depuis un siècle au moins notre poésie est un men songe. La forme en est aussi fausse que le fond. Pourquoi ce langage de convention qui la constitue? Ces métaphores, ces périphrases traditionnelles que les prétendus poètes se
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passent de main en main comme une friperie fanée? Tout le monde est poète, excepté le faiseur de vers. Le vrai poète n'est qu'un homme qui parle à des hommes; il doit donc employer leur langage de chaque jour, celui qui va du cœur au cœur, la langue usuelle, la langue vulgaire, sans en rien retrancher que ses négligences et ses grossièretés ; voilà pour la forme.
Le fond de la poésie ordinaire n'est pas moins vicieux. Par ses dédains littéraires et aristocratiques, elle a resserré, appauvri misérablement le domaine de l'art. La vérité, la vie a cessé d'être réputée poétique : certains sujets banals et patentés ont seuls le privilège de l'être. Il faut renverser ces étroites barrières : la vie tout entière est poétique parce qu'elle est vraie, parce qu'elle est belle. La vie commune, celle des campagnards, des artisans les plus humbles, peut être la plus poétique de toutes, parce qu'elle est Je plus rapprochée de la source de toute poésie, la nature,
Wordsworth a été trop fidèle à son système. Ses ballades lyriques sont écrites quelquefois avec une simplicité qui ressemble à une affectation de prosaïsme. Les critiques du temps n'y voulurent voir que de « médiocres chansons de nourrices ». Il est sûr que plusieurs de ses pièces sont enfantines, presque niaises : des événements plats dans un style plat, nullités sur nullités, et par principe*. Certainement un chat qui joue avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique, et figurer Thommo sage qui joue avec les feuilles tombées de la vie, mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et, bien pis, sourire. Toutes les poétiques du monde ne nous réconcilieront pas avec tant d'ennui*.
1. The poetical works of W, Wordsworth : Appendix, Préfaces, tome V, page 159 et suivantes.
2. Peter Bellj — The white doe, — The kitten and the falling leaves.