Percy Bysshee Shellcy
vironnent tu flottes et nages ; tu es la joie même, Jia joie vivante dans son premier essor.
Dans la pourpre pâle du soir se baigne ton vol ; tu vas t'y fondre comme l'étoile se fond dans la clarté du grand jour ; mais quand mes yeux ont cessé de te voir, j'entends ton cri délirant.
Tu chantes comme un poète caché dans la lumière de sa pensée chante d'élan des hymnes spontanés, jusqu'à ce qu'il entraîne le monde à la sympathie pour des espérances et des craintes que personne ne soupçonnait.
Shelley est le poète du vague, de Tindécis : il aime les formes fuyantes où S0 confondent dans un mélange enivrant les couleurs, les parfums et les sons. Métaphysicien sans système et sans méthode, panthéiste d'instinct, athée par prétention, artiste par toutes les aspirations de sa nature, il fut peut-être, dit M. Graik, le plus haut génie de son époque, si toutefois Goleridge ne lui dispute cette gloire. Mort à Tâge de vingt-neuf ans, Shelley a produit pendant une si courte carrière des œuvres remarquables par la quantité, et plus encore par le mérite. Sa Reine Maby qu'il écrivit au collège à dix-huit ans, poème très inférieur aux œuvres de ce qu'on peut appeler sa maturité, était au moins une riche promesse. En moins de sept ans il publia Alastor ou V Esprit de la solitude^ la Révolte d'IsloAriy poème en douze chants ; les drames de Prométhée délivré^ les Cenci et Hellas ; le conte de Rosalinde et Hélène; Le Masque de V Anarchie; LaSensitive; Julian etMaddalo; La Sorcière de l'Atlas, Adonaïs; Le triomphe de la vie; Epipsychidion; sans compter beaucoup de poèmes plus courts et diverses traductions ou imitations des poètes anciens et modernes.
Jamais peut-être, dit M. Graik, l'âme d'un homme ne versa un torrent aussi abondant, aussi varié de riche poésie. Ajoutons qu'on ne peut reprocher à Fauteur ni précipitation ni négligence. Avec toute son abondance et sa facilité, Shelley fut un écrivain soigneux, scrupuleusement attentif à l'effet des mots et des syllabes, accoutumé
à donner la dernière touche à tout ce qu'il composait. Ses œuvres, même les dernières, présentent, il est vrai, une certaine indécision de forme, un nuage semi-obscur qui masque les contours de la pensée ; mais il ne faut pas prendre ce caractère pour un défaut de maturité : c'est* l'extase de la rêverie, trop haute pour la parole, et dans laquelle sa poétique nature trop subtile, trop sensitive, trop voluptueuse aimait à se dissoudre et à se perdre La majeure partie de l'œuvre de Shell ey a une grandeur mystique qui la rend chère à quelques adeptes et en éloigne la grande masse du public.
Walter Scott et Byron furent les deux derniers grands poètes européens de l'Angleterre. A leurs côtés déjà on tournait curieusement les yeux vers la vieille patrie saxonne, qui venait de se réveiller à la gloire littéraire : Coleridge et Shelley sont déjà des poètes allemands. C'est à l'Allemagne qu'est maintenant la parole.
En prenant ici congé de l'Angleterre, nous devons rappeler l'influence considérable que sa littérature exerça sur la France*. Notre dix-huitième siècle tout entier en reçoit l'impulsion. C'est à Londres que Voltaire, le roi futur du siècle, va chercher la liberté de penser et l'audace d'écrire ; c'est d'Angleterre qu'il rapporte la philosophie de Locke et les découvertes scientifiques de Newton. Rousseau est aussi un disciple de Locke, mais un disciple qui ajoute aux enseignements du maître la passion et la flamme. Montesquieu prend pour idéal politique la constitution anglaise; il l'explique, lui prête la logique de son esprit; et, grâce àlui, ce qui fut un accident local devient un système de gouvernement accepté plus tard par toute l'Europe. Au-dessous de ces grands écrivains, tous les hommes de lettres ont les yeux tournés vers 'la même source de
1. Nous avons cherché, dans notre Histoire de la littérature fran^ çaise (chapitre xxxviii), à donner un aperçu de cette influence de idées et des œuvres de l'Angleterre.
lumière. VEncyclopédie est fille de TAnglcterre ; elle a pour ancêtre le chancelier Bacon. Diderot et d'Alembert, Helvétius, d'Holbach, La Mettrie, sont les héritiers, les continuateurs exagérés des Locke, des Gollin, des Tindal, des Bolingbroke.
L'imagination anglaise s'acclimata en France avec plus de difficulté et de lenteur. Shakspeare fut longtemps pour nous une énigme insoluble, un attrait et une épouvante : Voltaire, tour à tour, éleva sa statue et la traîna dans la boue. Pour que nos écrivains le sentent et l'imitent, il faut arriver au dix-neuvième siècle, à Ducis, à Casimir Delavignc, puis à Alfred de Vigny, à Emile Deschamps, à toute l'école romantique.
 cette époque, d'autres grands poètes anglais s'imposeront aussi à l'admiration des nôtres. Tous nos romanciers voudront imiter Walter Scott, tous nos poètes s'inspirer de Byron et de l'école des lacs.
En attendant cette renaissance de lïmagination française, nos poètes secondaires du dix-huitième siècle imitent en quelques points la libre allure du théâtre .anglais, son mélange des genres, son réalisme. Diderot importe sa « tragédie bourgeoise », La Chaussée, sa « comédie larmoyante », Destouches, ses ternes intrigues. Le sentiment de la nature, l'amour des champs, cette chose si anglaise, qui produisit Thomson, essaye de passer le détroit e\ produit, sur notre sol encore mal préparé, la poésie descriptive, Saint-Lambert et Delille.
Une partie prosaïque et bourgeoise de l'art d'écrire nous vient de l'Angleterre affairée et pressée de vivre : la revue périodique, ce livre de chaque mois, le journal, cette revue de chaque jour, le roman de mœurs, cette révélation du foyer et de l'individu. Ces genres nouveaux et plébéiens obtiendront des deux côtés de la Manche un long et immense succès.
La France avait donc accepté, à la fin du dix-huitième
LES GRANDS POÈTES MODhRNES. 221
siècle, l'héritage de trois littératures voisines et tour à tour dominantes : de lltalie, elle avait reçu Féveil de la Renaissance, Félégance et la grâce un peu factice de la diction; de TEspagne, Téclat de Timagination avec la noblesse parfois emphatique des sentiments et du langage; de l'Angleterre, la hardiesse de la pensée et du style qui l'exprime. Elle s'était assimilé tous ces emprunts, avait fondu ensemble tous ces métaux, en marquant l'alliage du coin de son propre génie. 11 lui restait, au début de notre âge, à demander à l'Allemagne l'intelligence vraie de l'antiquité et la largeur trop souvent brumeuse de ses horizons.
LITTERATURES SEPTENTRIONALES