‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 74 sur 107 · Koberstein, cité par Joret, page · texte numérisé non relu

Koberstein, cité par Joret, page

fonctions à Lessing, qui les refusa, mais consentit à seconder comme critique une entreprise qu'il ne jugeait pas à propos de diriger comme auteur. Il créa donc un journal, une espèce de feuilleton dramatique, qui s'imprima aux frais, se vendit au profit du théâtre de Hambourg, et lui survécut quelques mois, après un an de succès et de popularité pour le critique.

/ La Dramaturgie de Lessing est, au jugement de M. Mézières, le meilleur ouvrage de critique dramatique qu'ait produit le dix-huitième siècle. Ce n'est pas qu'il faille y chercher une appréciation juste et impartiale des doctrines et des œuvres : non ; la littérature allemande était alors à une époque de crise ; la Dramaturgie fut une machine de guerre ; et c'est ce qui en fait la verve, la puissance, l'originalité. L'ennemi alors c'était la France, c'était cette gloire européenne, envahissante de nos classiques, qui ne permettait pas à l'Allemagne d'être, de penser et de parler elle-même. C'est à la France que s'attaqua la Dramaturgie ; ce sont nos classiques qu'elle prétendit renverser. A l'en croire, la France n'avait pas plus que l'Allemagne alors de théâtre national, au moins de théâtre tragique : car pour notre comédie Lessing fut moins inflexible, ce La faute en est à Corneille et à Racine. Mais Corneille est le plus coupable. Racine n'a nui que par les modèles qu'il a donnés ; Corneille, par ses exemples et ses leçons. Celles-ci, adoptées de toute la nation, comme des oracles, et suivies par tous les poètes postérieurs, n'ont pu produire (je me fais fort do le montrer pièce par pièce) que ce qu'il y a au monde de plus pauvre, de plus insipide, He moins tragique. Qu'on me cite, ajoutait-il, une pièce du grand Corneille que je ne me charge de faire mieux que lui...» Malheureusement pour le public, Lessing n'a point essayé ^

1. Dans sa correspondance avec Mendelsohn, Lessing, ayant son franc

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dette aversion, pour être ridicule^ n'en est pas moins explicable. Corneille avait écrit pour une génération fière et raisonneuse, religieuse et guerrière, pour la génération des Arnaud, des Descartes, des Pascal et des Gondé ; ses œuvres avaient quelcpie chose d'étranger dans un siècle qui fut presque en tout le contraire du précédent. Chez Racine, la tragédie est l'œuvre d'une civilisation élégante et raffinée» œuvre pleine de vie et de passion aux yeux de la société brillante qui s'y trouve peinte, froide et presque morte aux yeux d'un juge dont l'esprit n'est pas façonné à ses nuances. Leasing est ce juge. Ainsi, ni Corneille n'est rhomme du siècle, ni Racine n'est l'homme de l'Allemagne *.

Pour Voltaire ce fut pis encore, parce que c'était tout le contraire. Voltaire en France régnait sur l'opinion, et l'opinion française dominait dans la haute société dlemande : pour affranchir l'Allemagne c'était donc surtout à Voltaire que Lessing devait s'attaquer. D'ailleurs la verve du critique était aiguisée ici par les rancunes de l'homme. Lessing, autrefois pauvre étudiant en médecine, avait été à Berlin sous- secrétaire aux gages de Voltaire (alors ami et chambellan du roi de Prusse), sous-secrétaire peu considéré, peu sympathique, infidèle même, s'il faut en croire son patron, au moins indiscret et négligent dans ses fonctions. Nul n'est grand homme pour son valet de chambre : comment Voltaire eût-il été grand écrivain pour son employé irrité et devenu son juge?

La haine a de bons yeux, surtout quand elle est servie par l'esprit, le patriotisme et une solide instruction. Les critiques de Lessing contre les tragédies de Voltaire, tou-

parler plus encore que dans son journal, prétend que Tauteur de PolyeucU a fait de son héros « un danseur de corde ». Ce jugement est le pendantde celui où un critique moderne, l'auteur des Profils et grimacesj appelle Racine « une vieille botte éculée », 1. L. Grousié, Lessing et le goût français en Allemagne^ page 296.

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jours dures^ sont le plus souvent fondées et ingénieuses. SémiramiSy Zaïre, Mérope^ tout le théâtre est examiné, jugé, écrasé tour à tour par de victorieuses comparaisons. Mais ce n'est pas seulement le poète tragique que Lessing attaque en lui, c'est l'écrivain, quoiqu'il en sût mal la langue ; c'est l'historien, quoiqu'il eût été mieux que personne à même d'en apprécier le mérite ; c'est le philosophe, quoiqu'il en partageât les principales opinions. Et toutes ces critiques, toutes ces attaques sont revêtues d'un style vif, net, précis, dont l'Allemagne n'avait pas jusqu'alors le secret. <c M. de Voltaire fait de temps en temps l'historien dans la poésie, le philosophe dans l'histoire, et dans la philosophie l'homme d'esprit. » On sent à ce style incisif que le critique allemand s'est frotté à celui qu'il déchire.

Les défauts de la tragédie française, telle que le dixseptième siècle l'avait léguée au dix-huitième, sont signalés dans la Drmnaturgie avec une netteté et une clairvoyance extrêmes: on peut les résumer en trois mots, qui contiennent tout ce qu'on a reproché depuis à ce genre de composition : elle n'est ni assez libre, ni assez populaire, ni assez tragique.

Les règles que la tragédie française se vante d'observer, ne sont point, comme elle le prétend, celles d'Aristote ; les règles du Stagirite sont aussi vraies, aussi infaillibles qu'un théorème d'Euclide ; mais elles ont été bien mieux suivies par Shakspeare qui les ignorait, que par Corneille qui s'efforçait de s'y asservir. Shakspeare est déjà l'idole de Lessing, comme il a été depuis le dieu de l'école romantique.

Au reste le critique de Hambourg n'avait ni tout le mérite, ni toute la responsabilité de ses hardiesses ; Diderot l'avait précédé dans cette voie ; avant Lessing, Diderot avait condamné le ton solennel de notre théâtre tragique ; avant lui il avait tenté de substituer à la tragédie le drame,

ou, comme il disait, la tragédie bourgeoise ; ayant Lessîng il en avait donné la théorie et l'exemple. L'auteur de la Dramaturgie abonde dans les doctrines de Diderot, et les soutient avec plus d'érudition, d'habileté et de style.

La fin de l'entreprise théâtrale de Hambourg et de la Dramaturgie hambourgeoise est à la fois amusante et instructive. Le répertoire des acteurs hambourgeois n'offrait aux spectateurs que des pièces allemandes déjà anciennes, dans lesquelles Lessing ne trouve guère à louer que la bonne volonté, ou des pièces, françaises traduites ou remaniées. Or Lessing prétend que le théâtre français ne peut servir qu'à montrer ce qu'il ne faut pas faire, et que les Français n'ont pas de théâtre. Pour soutenir ces bravades germaniques, il aurait fallu que les auteurs allemands s'empressassent d'apporter des chefs-d'œuvre au théâtre national. L'appel de Lessing resta sans écho ; les chefs-d'œuvre ne venant pas, on continua de montrer aux Allemands comment il ne fallait pas faire. Que devait penser le public d'un théâtre où l'on ne jouait que des pièces déclarées mauvaises par son critique officiel ?

Aussi le public se retirait : c'était profiter de l'enseignemsnt du maître. On lui représentait en allemand des pièces françaises : bonnes ou mauvaises, il aima mieux les voir jouer par des acteurs français. A Hambourg, ville de commerce, tout le monde entendait notre langue. Une troupe française étant survenue, la scène nationale fut abandonnée. Ainsi mourut le théâtre de Hambourg *.

Et pourtant la critique de Lessing, la Dramaturgie avait réussi plus que ne croyait son auteur. Le public retournait, faute de mieux, à la scène française, mais les doctrines de notre théâtre étaient ruinées en Allemagne, et devaient plus tard être modifiées même en France ; les poètes allemands se lancèrent dans une voie nouvelle:

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