CHAPITRE Vin
Maturité et chefs-d'œuvre de Schiller. — Ballades, poésies lyriques,
théâtre.
En retournant à la poésie^ après ses excursions philosophiques, Schiller ressemblait à uii voyageur enrichi qui revient dans sa patrie. « Il est grand temps, écrivait-il, que je ferme, pour un temps au moins, l'échoppe de la philosophie. Mon cœur a soif d'un sujet palpable. » « L'an 1794 fut dans la vie de Schiller, dit Guillaume de Humboldt, le moment de la crise la plus extraordinaire que jamais homme ait éprouvée dans sa vie intellectuelle. Son génie poétique, inné et créateur, rompit, comme un torrent gonflé, les obstacles que lui opposait la spéculation abstraite. »
Mais, dans cette voie nouvelle, Kœrner, son ami providentiel de Leipzig, ne pouvait plus être son vrai guide; Guillaume de Humboldt lui-même et Fichte, avec lesquels il entretenait à léna une précieuse amitié, étaient plus
utiles au penseur qu'au poète. Pour qu'il marchât dans cette carrière avec sûreté et succès, il ne fallait rien moins que son alliance avec Goethe.
Nous avons vu, au chapitre V, ces deux esprits si divers, placés, comme dit Goethe lui-même, aux antipodes l'un de l'autre, se connaître, se comprendre, se devenir nécessaires. Schiller avouait, au début de ces relations, « que leurs entretiens' avaient mis en mouvement toute la masse de ses idées ». Leur alliance fut, selon l'expression bien germanique de Goethe, « l'union de l'idéal et du réel, la lutte qui peut-être ne se videra jamais entre Vobjet et le sujet »; Goethe, passionné pour la nature vivante, pour tout ce qui existe dans la création, s' élevant par la force du génie, de la forme à l'idée, de ce qu'on voit à ce qu'on rêve : Schiller parti du rêve, allant de l'idée pure à la forme réelle. C'est sur ce terrain commun de la réalité qu'ils se rencontraient tous deux, l'un montant vers l'idéal, et sûr de l'atteindre; l'autre en descendant, comme un messager céleste, et communiquant aux créatures d'origine vulgaire l'étincelle divine qu'il avait dérobée au ciel.
Après la grande bataille des Xénies^ livrée et gagnée par les deux poètes amis^, les envieux une fois domptés, les ennemis réduits au silence, l'Allemagne était attentive et les deux maîtres pouvaient se faire entendre.
Ce fut alors que Schiller composa ses plus belles œuvres. L'année 1797, « l'année des ballades », produisit sous sa main une riche moisson : Le plongeur^ Le gant y La eau-tioriy Le combat contre le dragon. L'anneau de Polycrate, Les grues d'Ibyats, etc. Ce sont, dit M. A. Régnier, dans de petits cadres, autant de touts parfaits, qui valent, on peut le dire, de longs poèmes. Unité du tableau ou du récit, accord harmonieux des parties, conduite habile et mouvement de l'action, juste tempérament de l'idéal et du