CHAPITRE PREMIER
Appréciation des circonstances qui modifient l'action des émanations marécageuses.
IL est des circonstances qui affaiblissent et neutralisent l'action des émanations marécageuses sur l'économie animale ; d'autres, au contraire, augmen-
tent leur activité, et donnent aux maladies qu'elles
produisent une intensité extraordinaire.
5 i . L'influence nuisible des eaux stagnantes , dit Halle, est supérieurement corrigée toutes les fois qu'un air très libre et très mobile en balaye aisément la surface ; elle devient , au contraire, très préjudiciable toutes les fois que le mouvement de l'air est arrêté par quelques obstacles dans la direction la plus salutaire (i).
Les principales des circonstances qui neutralisent ou affaiblissent l'action pathologique des émanations marécageuses, sont relatives, i.°à la saison pendant laquelle les vapeurs se dégagent; 2.0 à la situation du marais; 5.° à l'influence de l'habitude; 4 . ° à l'état des individus sous le rapport des aisances de la vie dont ils jouissent.
Personne n'ignore que le voisinage des marais est fort peu redoutable pendant l'hiver et le printemps, mais qu'il est infiniment à craindre pendant l'été et au commencement de l'automne. Le dégagement des émanations nuisibles cesse de se faire dès que les premières gelées ont lieu. Humidité et chaleur forte et continuelle, voilà les conditions pendant lesquelles ce dégagement est produit avec le plus d'énergie. On ne les voit réunies que pendant une saison chaude. Si le marais est situé sur un terrain élevé et bien aéré, il est moins dangereux; une endémie s'établit difficilement dans ses alentours. Tar-
(1) Histoire de la Socie'te' de médecine, tome io, page Ixxviij.
gioni Tozzeti parle d'une fièvre épidémique très meurtrière , engendrée par les émanations marécageuses, qui attaquait les moissonneurs occupés dans une vallée , et respectait les habitans d'une colline voisine. M. Halle avait observé que les émanations délétères dégagées par la rivière de Bièvre n'étaient point nuisibles dans les lieux ouverts. Les plaines marécageuses basses, humides, et voisines de masses d'arbres, réunissent toutes les conditions préjudiciables à la santé. J'ai fait connaître ailleurs l'extrême influence de l'habitude j elle ne préserve pas l'économie animale de l'action lente , profonde et durable des eaux, de l'air et des lieux ; mais elle la familiarise jusqu'à un certain point avec l'influence pathologique des émanations marécageuses, et permet aux habitans des contrées où ces vapeurs délétères sont dégagées, de conserver une sorte de santé. Ils ne sont saisis par la fièvre que lorsqu'une cause accidentelle, augmentant l'énergie d'action des émanations marécageuses ou l'irritabilité de l'un des appareils viscéraux, a rompu l'équilibre qui existait entre l'organisme et ses modificateurs. Le général anglais Monnet, qui commanda pendant sept ans à Flessingue, observa que les étrangers assez forts pour résister aux premières attaques de l'atmosphère délétère de Walcheren, avaient beaucoup moins à craindre par la suite. Ceux dont la patrie était une contrée sèche et montagneuse, étaient les plus exposés aux maladies endémiques dans cette île. Les habitans aisés des pays marécageux se défendent avec beaucoup plus d'avantage contre l'influence re-
doutable du climat , que les individus de la classe indigente. Leurs alimens sont plus sains, ils peuvent faire usage des boissons fermentées, ils ne sont pas contraints de s'exposer aussi long -temps et aussi immédiatement à l'action des vapeurs infectes; enfin ils sont bien logés , bien vêtus , et font pour la plupart un long séjour dans les villes. Les habitans des montagnes voisines de la Dombe et ceux de la Haute-Bresse , qui viennent faire les récoltes , résistent moins au climat que les indigènes.
§ 2. Ainsi les étrangers ont spécialement à craindre les effets pernicieux de l'atmosphère des contrées marécageuses. Il n'est jamais plus nuisible qu'à la chute du jour et pendant la nuit. Alors les émanations délétères tenues en suspension dans l'air se condensent et tombent sur les corps à leur portée ; leur action paraît augmentée par le sommeil , peut-être dangereux auprès des marais, uniquement parce qu'il favorise l'absorption des effluves. C'est surtout dans les contrées marécageuses des régions équatoriales, qu'il hâte le développement de fièvres du caractère le plus grave.
Il est des circonstances individuelles qui augmentent l'énergie de l'influence des émanations marécageuses. Plus un homme est faible, plus il est exposé à contracter la fièvre de marais. C'est dans cettp circonstance que l'un des appareils organiques , et surtout le gastrique, a une tendance spéciale à s'irriter. Un voyageur qui vient d'être affecté d'une maladie grave , court plus de risques qu'un autre , en séjournant dans un pays occupé par des eaux sta-
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gnantes. La disposition à contracter la fièvre de marais, est modifiée encore par l'âge, le sexe, le tempérament, l'idiosyncrasie ; personne n'ignore combien est grande l'irritabilité nerveuse et lymphatique des enfans, et que les individus bilieux ont des prédispositions spéciales aux irritations gastro-hépatiques. L'appréciation des circonstances individuelles de ce genre est l'un des premiers devoirs du médecin.
Jamais un marais n'est plus préjudiciable à la santé qu'immédiatement après la retraite ou l'évaporation de ses eaux, lorsque la fange est en contact direct avec l'atmosphère. Une grande ville environnée d'un lac où l'on jetait toutes les immondices, était exempte , au rapport de Sénac , de maladies épidémiques depuis quarante ans. Mais les eaux stagnantes ayant diminué au point que la vase était en contact avec l'air , il s'en dégagea des émanations qui enfantèrent une maladie épidémique très meurtrière. Cullen a fait une observation analogue dans son séjour aux Indes occidentales espagnoles. Les Européens qui habitaient des maisons dont le rezde-chaussée servait de magasin, jouissaient d'une bonne santé tant que ce sol était couvert de marchandises , mais dès qu'elles étaient enlevées, ils tombaient malades de dysenteries et de fièvres intermittentes, causées par des vapeurs que ce sol exhalait (i). Des marais entourés de bois touffus qui
(i) Cullen, Éléniens de médecine -pratique, nouvelle édition donnée par M. De Lens, Paris, 1819, page 148,
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interceptaient le contact des rayons solaires avec la surface de l'eau stagnante , avaient peu d'influence sur la santé des habitans ; on abattit les bois , rien alors ne s'opposa à l'action immédiate du soleil sur la masse liquide, et aussitôt une endémie pernicieuse causa les plus grands ravages. M. Cassan a été témoin de ce fait aux Antilles. Une grande quantité d'eaux pluviales qui tombe dans un Days d'étangs ou de marais, l'assainit en modérant le dégagement des émanations. Plus la masse d'eau stagnante est considérable, et moindre est le danger de son voisinage. Le débordement du Nil est préjudiciable spécialement à la santé des Egyptiens, lorsque les eaux se retirent. Cette remarque a été faite en grand dans la Bresse, dans la Sologne, dans la plaine du Forez, et dans tous les pays d'étangs.
La résistance que les flots de la mer opposent sans cesse aux eaux qui affluent dans son sein, force, après un choc réitéré, les parties les plus pesantes à se précipiter , à former des atterrissemens considérables , tandis que celles qui surnagent sont rejetées de toutes parts vers les bords des étangs. Cette lutte de la mer et des fleuves répand dans les terres les débris d'une immense quantité de substances animales. Ce phénomène, que M. Pouzin a bien décrit, explique l'insalubrité des lieux voisins de l'embouchure des rivières. Le Tibre, toujours plein de
tome i.er. — Iïosquillon, Note sur les fièvres causées par les émanations marécageuses, même ouvrage, même volume, même page.
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vase , et ne pouvant qu'à peine décharger ses eaux dans la Méditerranée , en couvre souvent les terres voisines. Targioni déplore la solitude et la misère de la belle plaine qui est autour de l'embouchure du Cécina ; elle doit, dit-il, ses malheurs aux flaques d'eaux stagnantes formées par les rivières, dont la trop grande élévation de la mer rend le dégorgement difficile. Le mouvement que l'Océan imprime aux fleuves qui lui conduisent leurs eaux, se fait sentir à de grandes distances. Beaucoup d'étangs et de marais sont causés par la résistance que la mer oppose aux fleuves.