‹ Histoire des marais et des maladies causées par les émanations des eaux stagnantesChapitre 75 sur 88 · SUPPRESSION DES ETANGS · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DES ETANGS

la Dombe le genre d'industrie le plus productif, le plus en harmonie avec la situation topographique du pays; ce sol, que les eaux stagnantes occupent, donne un produit bien supérieur à celui qu'on obtiendrait de lui s'il était couvert des moissons les plus fécondes : mis en culture de trois années en trois années , il rend, sans engrais, bien plus que le terrain voisin ou contigu , et il offre au bétail des pâturages d'une abondance et d'une fertilité extraordinaires ; abandonné par les eaux, il est aride, ingrat; la nature l'a déshérité. Si on le met en culture, il faudra beaucoup d'engrais , beaucoup de travaux dispendieux; la valeur des récoltes sera presque entièrement absorbée par les frais d'exploitation. Les étangs , au contraire , exigent peu de soins , peu de surveillance ; leur produit n'est pas exposé aux chances si souvent fatales des intempéries de l'atmosphère.

On demande l'anéantissement des étangs; une loi attentatoire à la propriété l'a voulu; mais combien cette mesure aura des résultats funestes , si vous ne changez tout-à-coup la nature des eaux et la direction des vents , si vous ne faites disparaître les forêts, si vous n'exhaussez la surface presque entière d'un sol immense , si vous ne donnez aux rivières un degré d'inclinaison qui leur manque , et surtout si vous ne faites prendre aux cultivateurs une autre industrie, d'autres habitudes, d'autres mœurs ? Voilà la révolution que vous devez exécuter; elle doit être accomplie en même temps dans toutes ses parties : est-il donc en votre puissance d'opérer tant de prodiges ? 26

Ne comparez pas la campagne de Rome aux pays d'étangs de la Bresse : oui, le dessèchement des marais Pontins exige bien plus d'efforts , de temps , de dépense , et présente bien plus d'obstacles que la conversion de la Dombe en prairies; mais ces deux métamorphoses promettent-elles le même résultat? non. Tci, c'est un sol d'une fertilité admirable. Le souverain peut ordonner de grands travaux , il est certain d'être dédommagé amplement par le succès. Délivrez la campagne de Rome de ses eaux stagnantes , et elle sera la terre la plus féconde de l'univers. Est-ce l'avenir que vous présentent la Sologne et la Bresse ? avez-vous oublié quel est le sol de ces misérables contrées ? toutes les sociétés d'agriculture du monde parviendraient-elles à couvrir de moissons et de vignes productives des plaines d'une stérilité désespérante ?

Mais vos désirs sont comblés; la Bresse est desséchée; elle est privée de ces eaux qui faisaient sa prospérité, qui alimentaient ses irrigation&^ses moulins , ses usines , et dont Tévaporation entretenait dans l'atmosphère une humidité salutaire ; vous l'avez voulu, tous les étangs ont cessé d'être; un sol d'une étendue immense attend la main de l'homme , mais il est désert: où trouvercz-vous des bras , des secours? Ignorez-vous que l'exploitation de plaines si vastes exigerait douze cents nouveaux domaines, l'importation de dix-huit mille têtes de bétail, et au moins trente mille colons ?

En vain vous accusez les étangs des malheurs de la Bresse; cette contrée a une insalubrité native que

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tous les efforts du génie de l'homme ne sauraient vaincre. Il n'est pas en son pouvoir de régénérer à la fois l'air, les eaux, le sol, les lieux. Ce pays a été dévoué aux eaux stagnantes ; s'il n'avait des étangs, il serait couvert de marais, et telle a été pendant long-temps sa destinée ; n'a-t-il pas gagné considérablement à cet échange ? Vous voudriez en vain le dissimuler, les étangs sont pour lui non-seulement une source unique de richesses, mais encore une nécessité. Ne calomniez pas les hommes, c'est la nature qui l'a voulu. Supprimez les étangs, d'immenses marais surgiront de toutes parts. Que de soins, que de dépenses pour l'entretien des rivières, le curage des canaux, la construction de digues nombreuses , et la ruine complète d'une immense contrée I

L'apologie des étangs, qu'on vient de lire, repose sur ces idées fondamentales : les étangs donnent à peu de frais de plus riches produits qu'une quantité égale de terre confiée aux mêmes genres de culture; leur existence est voulue par la nature du sol et son défaut d'inclinaison j de grands inconvéniens suivraient immédiatement leur suppression générale. Cette grande question se présente dans un jour tout différent, suivant qu'on l'examine dans l'intérêt du propriétaire ou dans celui du cultivateur. Autant celui-là est fondé à se louer de cette exploitation , autant celui-ci est en droit de s'en plaindre ; les avantages sont pour l'un , les maladies et la misère pour l'autre. C'est ici la lutte de l'intérêt et de l'humanité j la victoire pouvait-elle être douteuse ?

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La Bresse était jadis heureuse et riche; de vastes forêts couvraient ses plaines, ses villes étaient habitées par une population nombreuse ; elle possédait des troupeaux immenses , des routes bien entretenues, des établissemens publics bien administrés; une frénésie inconcevable précipita l'Europe sur l'Asie; le fanatisme le plus aveugle enfanta , multiplia les croisades, les campagnes se dépeuplèrent. Des bras manquaient à l'agriculture; les propriétaires voyaient une partie de leurs champs inculte , ils établirent des étangs. Ce genre d'exploitation réussit ; de grandes villes voisines de la Bresse, ainsi que d'innombrables cbuvens , faisaient une consommation abondante de poisson; la cupidité s'éveilla, les étangs se multiplièrent. Leur influence sur la population avait été d'abord peu sensible, elle devint très grande lorsque les eaux stagnantes étendirent leurs conque tes sous l'influence d'une coutume absurde , qui fil des propriétaires d'étangs une classe privilégiée. Lîj coutume de Villars décida du sort de la Bresse.

On a calomnié beaucoup le sol de cette contrée non , la nature ne l'a point traitée en marâtre ; s; qualité, excellente en plusieurs lieux, promet d'à boudantes moissons aux mains habiles. Perfection nez l'agricuture , ouvrez des canaux, conduisez aui rivières et aux grands étangs, l'eau des étangs d( second ordre ; ne décidez point avant de l'avoii constaté, que le sol est dépourvu de pente; établis sez des routes, des manufactures; changez le mod( d'industrie du pays, il deviendra de nouveau riche peuplé, salubre, heureux.

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Peu de produits agricoles, j'en conviens, soutiendraient un parallèle avec ceux d'un étang bien entretenu; si cette vérité n'était pas évidente, la Sologne, la Bresse, la Brenne, la plaine du Forez, seraient-elles condamnées à être d'immenses hôpitaux? Ne dissimulons pas cette vérité, elle met un grand poids dans la balance , mais n'est-ce pas aussi un fait et un fait d'une importance majeure, que l'influence désastreuse des émanations des eaux stagnantes sur l'organisme? Ces vapeurs sont -elles autre chose qu'un poison ? Pair qu'elles infectent ne dévoue-t-il pas à des maladies sans terme et à une mort précoce les malheureux qui le respirent ? L'excessive dégénération de l'homme et la dépopulation effrayante de pays jadis florissans, ne sont-elles pas des conséquences de la multiplication fatale des étangs. Si quelques propriétaires cupides se sont enrichis, le peuple des campagnes est tombé dans une misère affreuse ; l'amélioration de la fortune de quelques individus doit -elle donc être nourrie par la ruine de dix mille familles ?

Les étangs sont dans certains lieux un mal nécessaire qui en évite de plus grands. On peut les souffrir sur un sol imperméable , absolument rebelle à l'agriculture, presque plat, et dépourvu de réser~ voirs pour les eaux pluviales. Que l'on fasse disparaître tous ceux qui , par leur position , la nature vaseuse de leur fond, la qualité de leurs eaux, et le défaut de courans, sont de vrais marécages. Qu'aucun étang nouveau ne soit établi sans une permission spéciale , que cette permission soit fondée sur

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un rapport qui aura constaté la mauvaise qualité du sol et son inaptitude incurable à la culture. Un propriétaire ne devrait point avoir le droit d'élever une chaussée, s'il n'était maître de tout le terrain dévolu aux eaux , ou s'il ne représentait le consentement formel des possesseurs des fonds contigus aux siens. Il faudrait enfin affecter à ces chaussées une hauteur déterminée d'après des bases fixes , prises de la profondeur nécessaire à l'eau pour lui donner un volume assez considérable , de la pente du sol, et de l'inclinaison des terrains contigus.

M. Pacoud a proposé de mettre en étangs toute la Bresse qui peut l'être, dans le double but d'enrichir le pays et de forcer les habitans à émigrer (i). Ce médecin distingué veut qu'on favorise la tendance générale à multiplier les pièces d'eau au lieu de la restreindre. Telle est, dit-il, l'étendue et la profondeur du mal , qu'on ne peut trouver le remède que dans le mal lui-même. Selon lui, si jamais le système des grandes propriétés prévalait dans la Dombe , on verrait la richesse du pays doubler, on obtiendrait une amélioration générale. Assurément l'accomplissement de cette grande mesure vaudrait mieux que l'état actuel des choses, mais elle me paraît dangereuse et impraticable dans son exécution. On ne peut proposer la destruction des villes placées au centre, de Châtillon, de Villars, de St- Trivier, d'un grand nombre de hameaux; les entourer à perpétuité d'étangs , ne serait-ce pas achever

(i) Voyez dans la Bibliographie Farticle Pacoud.

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