‹ Histoire des marais et des maladies causées par les émanations des eaux stagnantesChapitre 77 sur 88 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Destruction des marais.

Quid, qui ne gravidis procumbat culmus Aristis Jjuxuriem , segetum tenera depascit in herbd Cum primum sulcos cequam sata , quisque paludis Collectum kumorem bibula deducit arenâ Prœsertim incertis si mensibus amnis abundans Erit et obducto latè tenet omnia limo Vndè cavœ lepido sudant kumore lacunce !

( Virgile , Géorg. l'w. I. )

Tantôt pour empêcher qu'un frêle chalumeau Ne languisse accablé sous son riche fardeau, Dès qu'il voit du sillon sortir ses blés superbes , Il livre à ses troupeaux le vain luxe des herbes. Tantôt son bras actif desséchant des marais, De leurs dormantes eaux délivre les guérets ; Surtout lorsque gonflant ses ondes orageuses , Un fleuve a submergé les campagnes fangeuses t Et que du noir limon dont les champs sont couverts , L'exhalaison impure empoisonne les airs.

Ç Traduction de Delille. )

5 i . Le moyen le plus sûr de préserver l'économie animale de l'action des émanations marécageuses, c'est la destruction des vapeurs délétères, c'est l'anéantissement du foyer d'infection. On a tout dit sur les avantages immenses du dessèchement des marais ; ils sont considérables , évidens. Un étang est une source de richesses ; sa conservation est à cet égard plaidée par l'intérêt, mais celle du marais n'est d'aucune utilité. Il importe beaucoup au con-

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traire à la prospérité d'un pays de les conquérir au profit de l'agriculture ; et en même temps leur destruction est commandée impérieusement par la nécessité de faire cesser l'insalubrité attachée à leur voisinage. Tous les peuples policés ont pensé ainsi; on a toujours regardé le dessèchement des eaux stagnantes comme l'un des grands services rendus à la société. Graviora quœ ex cœli , terrœ que insalubritate oriuntur mala , per nostram dlligentiam leviora fieri possunt , Varro, de re rusticâ, lib. XII.

Le gouvernement s'occupe peu du dessèchement des marais, dit Voltaire, il y perd plus qu'il ne pense. Cette négligence répand la mort sur des cantons considérables (i). Vicq-d'Azir a exprimé le même vœu. Il existe encore parmi nous , dit-il , des pays étendus et nombreux, dans lesquels les douces chaleurs du printemps, qui semblent destinées à ranimer, à vivifier la nature, loin d'être bienfaisantes, répandent au loin des germes de maladie. Le, habitans de ces plages humides, à peine échappés aux rigueurs de l'hiver, à peine réveillés de la léthargie qui l'accompagne, respirent un air chargé de vapeurs malsaines que les premiers rayons du soleil élèvent dans l'atmosphère, éprouvent les secousses des fièvres les plus opiniâtres, et ne voient qu'avec inquiétude le retour d'une saison que partout ailleurs on attend comme une source d'abondance et

Cr)Œ<ivrr!s complètes, édition de Renouant, Paris, iSiq> tome 35, page i55.

de joie. En faisant dresser un état de ces contrées malheureuses, en ordonnant qu'on en dessèche le sol et qu'on rende profitable cet excès d'humidité qui leur est si funeste, le roi pacificateur qui nous gouverne (l'infortuné Louis XVI) ferait une opération digne de sa bienfaisance et de sa justice. Ce serait en quelque sorte se signaler par une conquête au sein de ses états , que d'en éloigner des maladies aussi désastreuses. Il ajouterait à la force de son royaume sans ajouter à son étendue, et il assurerait aux habitans de ces provinces les plus grands de tous les biens, la richesse et la santé (i).

La volumineuse collection des lois ne présente rien sur le dessèchement des marais avant le règne de Henri IV. Cet excellent prince donna, en 1699, un édit qui commence la législation des eaux stagnantes j un Hollandais obtint de Henri le privilège exclusif, pendant quinze ans, de faire dessécher tous les marais du royaume. D'autres édits, arrêts ou déclarations sur ce sujet, furent rendus par le même prince, en 1607 et en ïGiij par Louis XIII, en 161 3, 1659 et 1641J par Louis XIV, en 1643 et en i644i par Louis XV, en 1764; par Louis XVI, en 1791. Le décret impérial, promulgué en 1807, est maintenant en vigueur; plusieurs décrets et ordonnances ont été rendus , de 1811 à 1817, en exécution de cette loi.

5 2 . Au temps des Volsques , un grand nombre de

(i)Œuvres complètes, Paris, i8o5, tome 1, in-8.°, page

villes ou villages couvraient le sol Pontin ; il était cultivé, fécond , et foulé par une population nombreuse et industrieuse. Alors, sans doute, les eaux rencontraient dans leurs cours des obstacles moins nombreux, moins puissans qu'aujourd'hui. On trouve dans Homère les premières notions sur l'origine de cette contrée. Qui n'a lu l'épisode d'Ulysse et de ses compagnons dans l'île de Gircé ? Cette terre , dont les malheurs font maintenant la renommée, a été chantée par Virgile. La belliqueuse Camille et Metabus , son père, régnaient à Liperno; les pays situés à l'ouest de Cisterna, d'Albano et de Velletri, sont le théâtre où les scènes des derniers livres de l'Enéide eurent lieu. On y voit encore Lavinium et l'ancienne capitale des Rutules, Ardea, la ville principale du royaume de Turnus ; la fontaine Feronia verse encore ses eaux près de Terracine , comme dans les vers d'Horace , mais le temple de la déesse a disparu.

M. de Prony pense que les marais Pontins ont été formés primitivement par atterrissement et par décomposition des végétaux. On a retiré, en 181 1, de trous creusés à dix -sept mètres au-dessous du niveau actuel de la mer, des sables marins, des coquillages, et des débris de plantes marines assez bien conservées. L'ensemble des phénomènes qui ont concouru à la formation des marais Pontins , présente à l'esprit, d'une part, des fleuves et torrens tombant dans le golfe antique que couvraient les îles de Circé , Zanona, Ponza , etc. , entre le cap d'Astura et la pointe de Terracine, et y jetant la chair des mon-

tagnes dont ils déchiraient les flancs ; d'un autre côté, la mer formant sur la limite de ce nouvel appendice du continent, deux bandes de dunes , l'une, qui est la plus ancienne, composée d'un double rang; l'autre , beaucoup plus récente , qui a fini par fermer la dernière communication de la mer, au large, avec le golfe intérieur, entre le mont Gircéo et Terracine. C'est au travers de cette dernière bande que se trouve la seule issue des eaux Pontines à la mer. Beaucoup de causes ont forcé les eaux à séjourner ; M. de Prony cite au rang des principales la prodigieuse activité de la végétation des plantes aquatiques, et la combustion du sol dans certaines parties de son étendue.

Les anciens Romains ont exécuté des travaux immenses pour dessécher le sol des alentours de leur ville. De grandes masses d'eaux stagnantes existaient entre les monts Aventin , Palatin et la colline Tarpéïenne; elles exhalaient avec abondance des vapeurs infectes pendant l'été. Tarquin l'ancien ordonna leur dessèchement, et fit ouvrir des canaux qui les conduisaient au Tibre. Ces conduits souterrains se ramifiaient sous le sol dans toute l'étendue de la ville; construits en voûte , ils étaient d'une hauteur et d'une largeur si considérables, qu'on pouvait y conduire des barques ou y faire passer des chariots chargés de foin. Pline appelle ces canaux et ces égoûts operum omnium dictu maximum, suffosismontibus , atque urbe pensili , subterque navigata. On y avait pratiqué dans la direction des rues , à certains intervalles, des ouvertures pour y jeter les im<°

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mondices et toutes les eaux fangeuses de la ville (i).

Le consul Scaurus fit dessécher des marais près du Pô, qui cependant plus tard incommodèrent Ànnibal, lorsqu'il traversa ce fleuve pour envahir l'Etrurie. Marcus Curius Dentatus ordonna l'anéantissement des eaux stagnantes aux environs de Rieti. Rome fut assaillie par des maladies épidémiques meurtrières depuis les premiers temps de la république jusqu'à celui où de grands travaux eurent assaini ses alentours. D'anciens Romains racontent que le voisinage des marais obligea souvent les armées de décamper. Elles parvinrent à dessécher les eaux, et séjournèrent dès-lors impunément sur le lieu que le sol des marécages occupait.

Trois cents ans avant 1ère vulgaire, Appius Claudius fît construire au milieu des marais Pontins une route magnifique , des ponts , des chaussées , des canaux. La voie Appienne ( regina vicirum, Stat. Sylv. 1 1-2) était pavée avec le caillou le plus dur, et si solidement, que plusieurs fragmens de son étendue subsistent encore aujourd'hui depuis deux mille ans: deux chars pouvaient y passer de front. On employa pour la bâtir des pierres de grandeurs différentes , mais unies avec beaucoup d'art. Il y avait de chaque côté de la route un rang de pierres appelé margines*

(1) Adam (L.-L.-D.), Antiquités romaines, Paris, 1818, in-8.°, tome 2, page 479. — Orlandi. — M. Parent du Cbâtelpt vient de publier un Essai sur les cloaques ou e'goûts de la ville de Paris-, 1 vol. in-8.°, Paris, 1824. Cet ouvrage fait très bien connaître les rapports de ces conduits avec l'bygiènc publique.

un peu plus éievé que le pavé, et destiné aux piétons. Rome fut si malsaine depuis les premiers temps de son existence jusqu'à l'année 4^9 de sa fondation, qu'on ne trouve pas moins de quinze pestes dans l'histoire de ses premiers siècles, écrite par Tite- Live. Elle se plaignit long-temps du dangereux voisinage des marais. Si le dessèchement des eaux stagnantes n'était pas complet encore au temps du grand empire , du moins l'existence de quelques marécages aux portes de la capitale du monde avait perdu une partie de ses inconvéniens. Beaucoup de terrains fangeux étaient en culture, des canaux construits avec une solidité admirable, et soigneusement entretenus, maintenaient la salubrité de la ville. Cornélius Céthégus continua les desséchemens ; cependant les eaux stagnantes reparurent. César avait le projet de les faire disparaître , et de donner une issue au lac Fucin, lorsqu'une mort inopinée anéantit ses grandes pensées. Lorsque Octave, vainqueur d'Antoine , eut réduit l'Egypte en province romaine, il fit nettoyer par ses soldats tous les canaux destinés à recevoir les inondations du Nil , et que le temps avait encombrés d'un limon croupissant (1). Auguste fit dessécher plusieurs terrains fangeux ; il rétablit, la voie Appienne presque entièrement détruite, mais qui déjà avait été rétablie par les soins desGracques et de Jules-César. De beaux travaux en ce genre ont honoré le règne de Trajan ; cet empereur la fit paver

(1) Caï Suetonii tranquille Duodecim Cœsares. Œuyres de La Harpe, Paris, 1820, iu-8.°, tome 6, page 224»

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à grands frais; restaurée par Vespasien, embellie

par Domitien, elle fixa constamment l'attention des

empereurs.

Les marais Pontins furent maintenus dans un état de dessèchement à peu près complet pendant trois cents années et davantage , depuis Auguste jusqu'à Gratien. Les Romains de ce temps possédaient des connaissances profondes en agriculture ; ils savaient imposer des limites aux fleuves, et nettoyer les canaux de la vase , ainsi que des amas de joncs , de roseaux, de végétaux de toute espèce qui , croissant abondamment au sein des eaux stagnantes , s'opposent à leur écoulement dans la mer : leur volonté était forte; ils veillèrent avec une attention soutenue à l'entretien de leurs monumens publics , et se garantirent de cette incurie , de cette apathie déplorable, qui fit renaître sous leurs successeurs dégénérés l'hydre terrible dont ils avaient abattu les têtes. De quelque difficulté que soit accompagnée l'opération du dessèchement des marais , surveiller sans relâche les travaux qui ont conduit à ce but important, est une tâche plus difficile encore.

Le colosse qui pesait sur l'univers, ébranlé par les barbares, succomba sous leurs coups; la puissance romaine tomba, et avec elle périrent les grands monumens d'utilité publique qu'elle avait élevés. Une dévastation effroyable signala les invasions d'Alaric, de Totila, des Goths; d'immenses marais surgirent de toutes parts. Le Tibre se déborda impunément ; aucune issue ne fut offerte aux eaux pluviales, celles des aqueducs, s'échappant parmi des

raines , inondèrent de vastes plaines. La campagne de Rome redevint ce qu'elle avait été au temps de ses fondateurs, un marécage immense.

Cependant les factions qui bouleversaient la ville déchue ne permettaient pas de mettre un terme aux envahi ssemens des eaux; des maladies meurtrières ravagèrent la cité des Césars. Sous le roi goth Théodoric, quatre cents ans après Trajan, et vers l'année 480 de notre ère , le patrice Cœcilius Décius donna un libre cours aux eaux qui environnaient les alentours de Rome. La renaissance de ces immenses marais fut l'un des nombreux désastres qui accompagnèrent l'expulsion des Goths de l'Italie j enfin, la domination des papes s'établit.

Plusieurs pontifes recommencèrent les travaux des empereurs . Bonif ace VIII , Martin V , Clément VII , Pie V, Clément XI, tentèrent, mais sans succès, le dessèchement des marais Pontins : Sixte -Quint et Léon X ne furent pas plus heureux.

Pie VI visita lui-même cette terre de désolation ; il y venait tous les ans encourager et diriger les travaux. On lui a reproché bien injustement d'avoir dissipé les trésors de l'état dans un projet chimérique ; une souscription procura des fonds volontaires qui soulagèrent le fisc. Douze mille arpens de terre, rendus à la culture des grains et à la nourriture des troupeaux , furent vendus au duc Braschi , neveu du pape, par la chambre apostolique. La voie Appienne, ce chef-d'œuvre de l'industrie des Romains , fut dégagée de l'encombrement inutile qui la surchargeait , et ne faisait qu'augmenter la sta-

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gnation des eaux : c'est aujourd'hui un chemin droit et uni qui conduit rapidement à Terracine , et qui dispense de faire un détour long et incommode pour regagner la route de Naples. Ou creusa, en outre, un vaste canal qui facilita davantage l'écoulement des eaux vers le lac Fogliano, et qui devait par la suite augmenter les mouvemeiis du commerce. Une ville tout entière , dont les plans étaient déjà adoptés , aurait embelli et couronné ces superbes ouvrages (i). Les projets de Pie VI reposaient sur des vues systématiques très spécieuses, très séduisantes, bonnes à beaucoup d'égards , mais qui trop généralisées , suivant M. de Prony , ont eu des résultats funestes; des parties d'une haute importance avaient été négligées : neuf millions furent perdus. Les conservateurs de Rome , pour éterniser la mémoire des grands travaux entrepris par Pie VI, firent graver sur un marbre , et placer au capitole l'inscription

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