CINQUIEME LEÇON
Suite des Considérations sur la Nature
des Animaux .
Les rapports naturels ordonnés entre les sexes, et les autres considérations sur l’organisation des animaux, rappellent la longue et fameuse querelle entre les philosophes sur l’existence des causes finales. Comme en prouvant que la structure générale des êtres animés est formée pour un but manifeste , on établit par des argumens irréfragables l’action d’une puissance souverainement sage et intelligente dans le monde ; il n’est rien qu’on n’ait employé dans un grand nombre d’écrits pour renverser cette fatale conclusion. La dispute serait bientôt terminée si l’on voulait s’en rapporter uniquement aux faits naturels; mais cette méthode si claire et si simple ne conviendrait ni aux esprits qui ne veulent voir sur la terre que l’aveugle puissance du hasard , ni à ces caractères inquiets et litigieux , qui préfèrent de douteux débats ou des procès, à la paisible jouissance de la vérité et du bon droit dans les sciences, comme à celle du bon goût dans les lettres et les arts. La raison la plus spécieuse contre les causes finales est celle du grand
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Bacon, qui les compare à des vierges consacrées au Seigneur , mais vouées à une éternelle stérilité. Un seul fait suffira pour anéantir ce reproche de ne rien produire dans les sciences. N’est-ce pas en examinant les diverses humeurs de l’œil qui corrigent si bien les réfractions de la lumière , que le célèbre géomètre Euler a découvert l’art de faire des lunettes achromatiques ? Combien d’autres inventions qui ne sont dues qu’à l’imitation des procédés de la nature?
Toutefois l’abus de vouloir tout expliquer à la faveur des causes finales les plus imaginaires, serait pour la suprême sagesse une sorte d’outrage pareil à celui que commettent envers leurs gouvernemens ces amis maladroits dans leur zèle, qui justifient avec chaleur tous les actes de l’administration par des motifs quelle n’avouerait pas.
Mous ne cherchons donc point ici à prouver avec Leibnitz et Pope , que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ; mais la doctrine désolante et tout opposée que Voltaire assaisonne, dans son romande Candide, de tant de sel, d’agrément, de plaisanteries, n’est pas moins outrée. Elle désenchanterait la vie, et ne ferait de ce monde qu’un enfer' plein d’horreur, d’exécration et de désespoir, si par malheur nous étions nés sous l’affreux empire du mal avec tout ce qui respire. Non, la bonne nature n’a pas déshérité l’homme de ses soins non plus qüe les , animaux, et nous ne devons pas l’accuser des infortunes qui dérivent uniquement des injustices de la société. Cependant
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cette nature n’a pas prétendu tout ordonner pour l’unique bonheur de notre espèce; en nous plaçant entre le bien et le mal, elle nous a donné un libre arbitre pour nous exercera leur choix ou à la vertu; elle a fait luire à nos yeux le céleste flambeau de la raison, pour nous conduire dans cette laborieuse milice de la vie. C’est afin que nous ayons le mérite de bien agir par nous-mêmes , et de nous honorer, de nous agrandir aux regards de notre propre conscience , indépendamment des avantages de la fortune et de la vaine renommée des hommes.
Mais ces graves considérations qui résultent de la philosophie naturelle , forment une branche distincte de l’objet spécial de notre cours. Il suffit d’avoir montré leur point de contact entr’eux. A moi n’appartient pas l’honneur de vous faire un sermon sur la prédestination, sujet qui tant de fois exerça les plus doctes et les plus rigides Jansénistes. Outre que je suis loin de m’en croire le talent, je craindrais d’y trouver malheureusement trop de moyens d’ennuyer, sans m’ériger encore en moraliste.
Rapprochons , Messieurs , les caractères que nous avons assigués à l’animal et qui le séparent du végétal; savoir, ses facultés de sentir, d’apercevoir du plaisir et de la douleur, de se mouvoir, de prendre intérieurement ses nourritures par une bouche, un canal central, et d’avoir des sens. Rappelons-nous encore que les animaux les plus parfaits ont une tête, réservoir principal de leur sensi-
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bilité , de leur vie active extérieure , un corps composé de deux moitiés symétriques, accolées l’une à l’autre, et des sexes séparés en deux individus dif— férens, tandis que les animaux imparfaits , se rapprochant des plantes, manquent d’un centre unique de vie et de sensibilité , n’ont ni une tête , ni une forme symétrique ou double ; ils imitent par leur figure circulaire et rayonnante, la structure des fleurs et des autres parties végétales, et surtout par la réunion de leurs sexes dans le même individu. Nous avons vu décroître en eux la faculté précieuse de sentir, à mesure que les fonctions végétatives augmentent. Ces fonctions sont la puissance de se multiplier et celle de se nourrir ou d’assimiler les corps extérieurs en sa propre substance. Ainsi les zoophytes, qui existent tout entiers en chacune de leurs parties, se reproduisent par bouture ou par germes comme les végétaux; ainsi les vers, les coquillages, dont toute la vie consiste à manger et engendrer , manifestent peu de sensibilité animale, ont la plupart leurs sexes réunis plus ou moins parfaitement. A mesure que les êtres présententplus de sensibilité, d’instinct, d’intelligence, des sens extérieurs plus développés , leurs fonctions se centralisent , se nouent en un point qui est la tète ; leurs sexes , au contraire , s’écartent , et sont éloignés l’un de l’autre par la nature , ainsi qu on sépare les personnes de différens sexes devenues pubères.
Nous avons vu comment toutes les facultés s épanouissent par ce moyen. Enlin, chez les animaux
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les plus parfaits , les facultés de cette vie du sentiment et du mouvement acquièrent le plus haut degré de développement et d’activité, en-mèmetemps que les fonctions purement végétatives diminuent et se restreignent dans de plus étroites limites.
Mais plus un animal jouit de la sensibilité , plus il use et consume sa vie par le jeu même de ses organes. Toutes les impressions, les sensations , tous les mouvemens l’affaiblissent, la fatiguent; plus on sent avec vivacité , ou plus on se meut rapidement, et plus tôt aussi l’on épuise les facultés de sentir , de se mouvoir. Il faut donc un repos , une intermission, un temps de réparation pour ces facultés, principalement chez les êtres qui dépensent beaucoup leur vie à sentir et se mouvoir. Ce repos est le sommeil, pendant lequel les forces sensitives et motrices se restaurent et se renouvellent.
Les animaux à forme double ou symétrique ayant donc un plus grand nombre de sens , et une plus vive sensibilité, comme l’homme, les quadrupèdes , les oiseaux , etc. , dissipant davantage leur vie par des actions extérieures , ont par cette cause besoin de cette intermission réparatrice; ils dorment plus ou moins profondément.
En effet, puisque les sens, les organes des mouvemens extérieurs se fatiguent pendant la veille ; ce sont eux aussi qui ressentent le besoin de dormir. Mais le cœur , les poumons , les parties intérieures qui servent à la nutrition, à l’assimilation , côntinuent d’agir pendant le sommeil ; ils ne povjr-
raient pas cesser ou s’endormir, sans que l’animal périt : ils sont infatigables.
Vous reconnaîtrez aisément , Messieurs , dans cette insigne différence, que l’homme et les animaux les plus parfaits , jouissent de deux modes d’existence , tandis que la plante , et les animaux imparfaits qui s’en rapprochent, n’ont qu’une seule manière propre de vivre ; ils végètent.
La plante n’existe que pour se nourrir s’accroître , se reproduire et périr ; aussi ses organes de nutrition , de respiration ( puisqu’elle respire à sa manière ) , ses facultés d’assimilation agissent continuellement pendant sa vie, quoiqu’avec plus ou moins d’énergie, selon les degrés de chaleur ou de froid. De même, il y a dans tout animal des organes intérieurs de nutrition , de 'respiration , des puissances assimilatrices ou réparatrices , dont l’action n’est jamais interrompue. Ces facultés, communes à la plante et à l’animal , composent la vie végétative , la trame première ou essentielle , le fondement nécessaire de toute existence parmi les corps organisés en général; aussi ne dorment-elles point, ne participent-elles point à la faculté de sentir , et elles exercent leurs fonctions sans relâche.
Mais la vie animale , celle qui consiste dans les propriétés de sentir, de se mouvoir volontairement, est superposée à cette vie végétative ou fondamentale ; elle s’en distingue en ce que s’épuisant par ses actes extérieurs , elle a besoin de repos , de sommeil , pour renouveler ses forces par le moyen do cette vie végétative,
Prenons pour exemple l’enfant naissant : sa vie intérieure est la plus active, parce qu’il faut accroître ce jeune être ; aussi l’enfant dort beaucoup et se nourrit continuellement : il vit tout au-dedans ; ses sens , ses membres , toutes ses parties extérieures ne sont presque pas encore développées; ce n’est qu’un animal commençant et ébauché. Quand nous dormons , nous n’existons que d’une vie toute végétale ; plus le sommeil est profond , plus cette vie intérieure répare nos sens et s’exerce parfaitement d’elle-même sans le moindre concours du sentiment. Notre volonté n’a nulleaction sur cette vie et sur ses organes ; ainsi nous ne faisons point battre notre cœur ou digérer notre estomac , comme nous remuons notre bras. U y a donc, en nous, quelque fonction insensible , indépendante de nous , qui n’appartient point à l’animalité proprement dite , puisque l’animalité consiste dans le sentiment et le mouvement de sa volonté.
Mais comment discerner dans notre corps , par exemple, la limite de l’animal et du végétal, puisque ces deux natures s’y rencontrent? Cela est facile, car nous avons déjà vu que la nature animale est placée à l’extérieur , et la végétale dans l’intérieur; la première a ces organes doubles ou symétriques dont nous avons parlé , et la seconde , une conformation irrégulière, simple, arrondie ou cylindrique , en général , comme dans la plante. Ainsi le canal intestinal ou nutritif, les viscères qui l’accompagnent, sontlaplupart irréguliers, de forme cylindrique chez les animaux , tandis que nos or-
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gahes extérieurs des sens ou des membres sont ou doubles , ou formés de deux moitiés régulières ; tels sont la tête, les yeux, les oreilles, le nez , la bouche, les bras et les jambes. Or, tous ces membres, toutes ces parties symétriques extérieures, purement animales, s’engourdissant par le sommeil, parce qu’elles se fatiguent , nous pourrions donc en être privés sans mourir , dans la paralysie , par exemple ; mais le canal intestinal , les viscères intérieurs continuent sans interruption leur activité avec le cœur , les poumons , ou tout l’appareil circulatoire, respiratoire et les autres fonctions nutritives de la vie, parce qu’elles sont absolument indispensables à l’existence.
Ce n’est pas sans nécessité que nous appelons votre attention , Messieurs , sur ces deux ordres d’existence ; toute la constitution des animaux repose sur cette base. En effet , plus un être sera symétrique , doué d’organes de sentiment et de mouvement extérieurs parfaitement développés , plus il sera intelligent, mobile, sensible; plus il sera élevé près de l’homme , et ennobli dans l’immense série des animaux. C’est pour cela que l’homme est placé à la tête ou au sommet de ce règne ; mais à mesure que cette enveloppe d’animalité , que ces nerfs, ces sens, ces membres, ces muscles seront moinsparfaits, moinsbien formés, l’animal se dégradera, il descendra plus bas dans l’échelle de la vie, ainsi que nous l’avons exposé. Voilà pourquoi les espèces dans lesquelles nous ne remarquons presque plus d’organes symétriques , mais qui se rap-
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prochent de la figure circulaire des plantes , végètent plus qu’ils ne vivent, ou plutôt leur existence est dans un engourdissement et un sommeil perpétuels. Enfin la plante , privée de tout organe de sentiment, de mouvement par volonté, est réduite aux fonctions générales de nutrition, d’accroissement et de reproduction, qui s’exercent spontanément dans le sommeil comme dans la veille.
Toutefois, comme c’est aussi par les organes de reproduction que toutes les créatures s’élèvent dans l'échelle de la perfection , s’il reste quelque trace de sensibilité chez le végétal, ou un commencement d’animalité , c’est dans ses parties sexuelles ; de là viennent , Messieurs , ces merveilleux mouvemens que manifestent les étamines ou les petits filets de plusieurs fleurs, comme celles de la pariétaire, du ciste des champs , etc. , à l’époque de la fécondation. H y a même des fleurs qui développent en cet instant une chaleur singulière, très-sensible au thermomètre. Telles sont ces fleurs de plusieurs arum ou gouet , formées en cornet, ou semblables à une oreille d’animal ; un de ces gouets qui croît en Italie et un autre à l’ile de Bourbon, éprouvent dans leurs organes de fructification jusqu’à 3o ou 36° de chaleur au thermomètre, lorsqu’ils sont en pleine floraison. Ainsi l’amour imprime la vie et la chaleur à tous les êtres.
Voyez encore combien la loi des formes symétriques semble développer des facultés animales jusque dans les plantes qui ont quelques-unes de ces formes. Le feuillage de la sensitive, et de toutes
les autres plantes qui manifestent de l’irritabilité dans leurs feuilles , est disposé très-symétriquement aux deux côtés d’un rameau. Les plantes de la famille des papilionacées ayant , en général , leurs feuilles ainsi disposées , se ferment chaque soir ; et Linné en a conclu que ces végétaux éprouvaient une sorte de sommeil comme les animaux.
Il suffit de toutes ces considérations pour établit avec plus d’exactitude qu’on ne l’avait encore fait , ce nous semble, que l’animalité consiste surtout, dans le sentiment et le mouvement volontaires, que ces facultés résident dans des organes symétriques, placés à l’extérieur des corps vivans , et éprouvant le sommeil , tandis que l’intérieur du corps recèle les organes non-symétriques , destinés à la vie végétative , à celle qui répare l’individu , et qui est dépourvue par elle-même de la faculté de sentir , mais qui n’éprouve point d’interruption par le sommeil.
Parmi les animaux les plus composés , les plus sensibles , nous avons signalé ceux dont le sang est chaud , par l’effet de leur respiration étendue et rapide ; tels sont Y homme , les quadrupèdes vivipares , les cétacés , les oiseaux; et nous avons remarqué dans tous , l’intérêt vif qu’ils prennent à leur progéniture. Tous sont aussi doués de cinq sens. Les animaux à sang froid, tels que les reptiles et les poissons , jouissent pareillement des cinq sens , mais ils sont déjà bien moins sensibles, bien moins intelligens que les précédens ; ils ont une vie de stupeur ; ils abandonnent leur progéniture ; aussi
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la providence de la nature les a rendus plus féconds. Cependant tous ont encore un cerveau , un .squelette intérieur articulé , et paraissent se rapprocher, par plusieurs autres facultés , des animaux d’une nature supérieure.
Après ces classes , l’on entre dans des familles d’animaux formés sur un plan très-différent et moins régulier ; tels sont les mollusques et les animaux des coquillages. L’on place ensuite les crustacés , tels que les écrevisses et crabes ; puis vient la riche et étonnante classe des insectes ; enfin les vers articulés ; puis les zoopliytes ou polypes terminent cette longue série des animaux.
Une considération qui mérite detre encore présentée , est celle de la nature même de la chair dans tous ces êtres. En effet , la chair est d’autant moins nourrissante , moins substantielle , moins viande , qu’on descend davantage l’échelle de dégradation des créatures. Par exemple , la chair des quadrupèdes, comme on sait , nourrit plus abondamment, plus complètement , à quantité et poids égaux , que celle des oiseaux ; l’une et l’autre de ces classes à sang chaud , sont du gras , et l’aliment le plus substantiel que reconnaissent les lois de l’hygiène et les rites des religions dansleurscarêmes ou jeûnes. Mais la chair des reptiles et des poissons est considérée avec raison comme du maigre ; car elle nourrit beaucoup moins que la précédente sous le même volume. C’est parce que ces animaux ont le sang froid et une vie imparfaite , qui n’assimile pas si puissamment leur substance. Leurs muscles sont
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effectivement moins animalisés que ceux des espèces à sang chaud. Enfin, les crustacés, les coquillages, et d'autres animaux inférieurs , surtout les zoophytes, ou animaux-plantes, ne donnentqu’une matière nutritive assez légère et une gélatine peu abondante, qui se résoud presqu’eneau par lacoction. Ils ne substantent guère plus que des alimens végétaux.
Voilà donc encore la série des êtres démontrée par le sens même du goût. Il en résulte cette conclusion très-singulière , que comme la chair des animaux est d’autant plus nutritive qu’ils sont plus élevés dans l’échelle de l’organisation , les anthropophages et les races les plus carnassières préfèrent, non sans raison , la chair humaine comme la plus substantielle , la plus savoureuse et la plus agréable de toutes; puisque notre perfection organique nous place au premier rang de toutes les créatures ; et même le cerveau , la partie la plus animalisée est surtout recherchée par les bêtes féroces : chose affreuse, avantage funeste , avoué par les cannibales , et malheureusement justifié parle goût effréné des carnivores, qui se sont une fois repus de cadâvres humains , comme les loups à la suite des armées , les hyènes et les tigres en Afrique.
Est-il besoin de montrer pareillement que la sensibilité étant mieux développée chez les animaux , à mesure qu’ils sont plus élevés dans l’échelle de l’organisation, il y a plus de cruauté à tuer ou blesser ceux qui se rapprochent davantage de l’iiommepar leur structure. Mais déjà le reptile , le Tous I. 1 1
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poisson nous inspirent moins de commisération , et nous n’en sentons plus pour l’insecte , l’huître ou le vermisseau , qui sont presque dépourvus de la faculté d’éprouver de la douleur et du plaisir.
Il était indispensable de se représenter exactement cette série des animaux , afin de classer chacun d’eux dans le rang qui lui est dévolu par la nature; c’est pourquoi l’on nous pardonnera d’avoir insisté sur cette base fondamentale de toute la zoologie. En poursuivant la division et l’examen de chacune des classes , nous nous attacherons spécialement aux mœurs , aux habitudes , à l’instinct de tous les êtres qui les composent, enfin à toutes les facultés qui en découlent ; c’est là véritablement qu’est l’animal.
Si nous ne voyions que son squelette , que sa charpente osseuse , sa structure organique , sans doute nous y trouverions encore de grands sujets d’admiration , et je pourrais vous présenter les savantes divisions anatomiques des animaux, parM. Cuvier; mais c’est le jeu vivant qu’il nous importe sur-tout d’étudier ; c’est là que la nature déploie ses ressources > et manifeste dans toute sa plénitude ses charmes et sa puissance.
Considérons donc les principes généraux de» facultés de l’animal vivant, et par exemple ce qü’est l’instinct qui le dirige , et de quels degrés d’intelligence chaque être est susceptible.
On a dit que l’homme avait la raison en partage , mais que l’animal obéissait à l’instinct. Cette assertion trop générale ne consacrerait qu’une erreur ,
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«ielle n’était pas circonscrite dans ses justes limites.
L’homme est doué d’intelligence et de raison , mais il est aussi pourvu d’un instinct conservateur, comme tous les êtres créés. Un grand nombre d’animaux n’ont absolument que l’instinct pour se conduire ; mais il est d’autres espèces capables de quelques degrés plus ou moins imparfaits d’intelligence et d’éducation.
Lorsque l’enfant vient de naître , il cherche , il suce avidement le sein maternel; s’il éprouvait, dans les entrailles de sa mère , une situation fatigante , il en prenait une autre plus commode. La faim, le besoin de respirer, tous les actes naturels , qu’on appelle machinaux, sont dirigés par un instinct , par l’intérêt de la conservation , qui est essentiel à tout être vivant. En ce sens , la racine même d’une plante qui s’étend vers un terreau fertile , et se détourne d'une terre aride , obéit à une sorte d’inetinct. Il est évident que si une mouche , ou même un poisson , un lézard . qui naissent seuls et abandonnés de leurs parents, ne pouvaientpas choisir, avant toute expérience et toute réflexion, ce qui leur convient , et rejeter ou fuir ce qui leur est nuisible , ces êtres seraient hors d’état de subsister. Or, cette direction spontanée des mouvemens organiques dans la plante comme dans l’animal, même endormi , s’opère par un instinct involontaire ou naturel inné et nécessaire. C’est, comme on dit , le jeu de la machine.
Mais ce jeu est intelligent par lui-même , pu sq^i’il opère l’organisation , qu’il développe une ma-
chine très-ingénieuse , qui est celle de l’animal otf de la plante. Ce jeu s’exécute , non-seulement pour la conservation de l’individu , mais encore pour celle des espèces. IN’est-ce pas un instinct irréfléchi qui inspire la panthère lorsqu’elle défend avec fureur , et au péril de sa vie, ses petits contre le chasseur? Pourquoi préfère-t-elle sa famille à elle-même, tandis qu’elle se montre si cruelle envers d’autres espèces vivantes qu’elle dévore sans pitié? C’est la nature , dit-on ; mais qu’est-ce que la nature ?
Ici Messieurs, il faut remonter à une cause trèsélevée, très-iinportante , à laquelle les philosophes n’ont pas toujours assez donné d’attention, et qui me paraît la source de tous les mouvemens spontanés involontaires des animaux et même des végétaux.
Pensez-vous que toute l’architecture d’une ruche, la disposition si régulière et si parfaitement compassée des alvéoles hexagones d’un gâteau de miel, ou que la toile circulaire tendue par une araignée, qui se tient au centre pour sentir le moindre ébranlement d’un des fils disposés en rayons , pensezvous que toutes les actions étonnantes des autre» insectes dont nous parlerons par la suite, soient le résultat des profondes combinaisons de leur intelligence ? Certes l’homme lui-même , malgré la supériorité de génie dont il se vante par-dessus toutes les créatures , aurait à peine inventé les moyens d’industrie employés par ces insectes ; et cependant il a bien plus de facultés pour connaître qu’ils n’en peuvent avoir, et des instrumens bien plus parlait» que les leurs , ne fût-ce que ses mains.
Mais Toici qui surpasse éncoré , s’il est possible , toutes les merveilles , c’est que l’insecte industrieux va , dès sa naissance , et sans avoir jamais rien appris de ses parens , sans même les avoir vus , eux ni leurs ouvrages , il va travailler absolument comme eux , et tout aussi bien qu’eux.
Içi , Messieurs , se présenterait une brillante occasion de terrasser l’orgueil de cette raison humaine «i fière et si impérieuse , en la ravalant au-dessous du génie de la plus vile chenille. Qui ne serait tenté d’anéantir ici nos prétentions au premier rang des êtres intelligens ? Quoi! tandis que nous étudions avec tant d’efforts les sciences ou les arts pendant toute notre jeunesse , tandis que nous rassemblons tant d’instrumenset d’objets deperfectionnement avec des calculs , des précautions infinies dans nos travaux, un misérable insecte apporte en naissant la science infuse, se met à l’ouvrage, et devient sur-le-champ le pair des plus habiles , des plus industrieux des animaux !
Il y a plus ; par un prodige bien autrement inconcevable , ce même insecte ne peut jamais faire > mal tout ce qu’il exécute pour la première fois.
Il' naît parfait bien plus réellement que ne le sont , suivant les poètes , les enfans des rois ; il ne fait rien que d’achevé dans son genre, et sûrement on ne nous accusera point de flatterie pour ces animaux. Je vois une sorte de mouche longue qui ressemble à la libellule ou demoiselle ( qui voltige à la surface des ruisseaux). Elle pond des œufs dans la terre et meurt.
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Il naît de ceux-ci des larves, qui, à peine écloses, 6ans idée, sans maître ni parens, sans indications, sans étude, vont choisir un terrain, creuser dans un sablon mobile , des trous coniques trèsréguliers, avec des précautions si ingénieuses, qu elles ont surpris la sagacité d’un Réaumur , d’un Charles Bonnet, d’un De Géer;ces vers ventrus, à six pattes articulées , armés de longues mâchoires dentelées , se cachent en embuscade au fond de leur trémie de sable, attendent la fourmi, l’insecte imprudent qui passent auprès , accablent ceux-ci de jets de sable pour les précipiter dans leur trou et pour les dévorer à l’aise. Quel étonnant génie imaginerait dès l’enfance un si infernal stratagème? Est-ce un frêle vermisseau sans cerveau, sans instruction, qui a combiné cette invention digne d’Archimède ? Cependant cette larve du fourmilion n’invente rien en effet, ne perfectionne rien ; la nature seule agit en elle , comme dans tout autre animal réduit au pur instinct, ou plutôt cet insecte ne peut pas opérer autrement; il est contraint d’agir de cette manière tout comme ses pères , tout comme feront ses descendans.
Pourquoi l’abeille ouvrière ou neutre , incapable elle-même de produire d’autres abeille* , prend-elle cependant un si ardent intérêt à nourrir, à soigner, à défendre de toutes ses forces la naissante couvée de sa reine pondeuse ? Que doivent importer ces vermisseaux à des individus neutres, qui pourraient vivre d’eux seuls , indépendans , sans toutes ces peint s, sans toutes ces précautions? ]\Ton, Messieurs,
gïmêràliuîs du règn* animal. 167 il semble' qu’un même esprit de patriotisme échauffe à l’ouvrage , intéresse au salut de l’État tous les membres de cette république économe et laborieuse. L’insecte ne travaille point individuellement pour lui, mais pour son espèce, de même que la panthère et la louve se sacrifient pour leur famille , ou pour la perpétuité de leur race. Ainsi la nature fait préférer à tous les êtres , leur espèce à leur personne ; ainsi la nature ne voit pas les individus pour eux seuls , elle veille principalement au maintien des générations ; elle y convie tous les êtres par l’attrait des plaisirs ; elle fait trouver délicieux les sacrifices de la vie même à une mère pour le salut de ses enfans. ,
L’instinct n’est donc pas, comme l’ont cru Condillac et d’autres nriétaphysiciens , le résultat de la réflexion , de la pénsée , de l’intelligence , puisque les animaux les plus dépourvus de cette réflexion, les plus dénués de cette intelligence , puisque l’enfant, puisque l’imbécille lui-même, ont de l’instinct , ou plutôt sont réduits à cette seule faculté. L’instinct brille avec d’autant plus d’éclat , dé force et d’intensité dans chaque espèce , à mesure que cet être jouit moins de l’intelligence, qu’il estmoins capable de raisonner. L’homme qui a le plus de raison , manifeste , par une cause contraire , le moins d’instinct ; il réprime par la réflexion ses mouvemens naturels et ses désirs les plus impétueux. C’est ainsi qu'il déguisera ses affections ou ses penchans , sous un calme apparent ; qu'il cachera , s’il le faut , ses craintes , sa colère , ses érrib-
l6S GÉNÉRALITÉS DO RÈGMB ANIMAL,
tions i ses appétits qui viennent du moi contervateur , et qui s’élèvent spontanément dans le cœur de tous les êtres sensibles.
Il y a plus ; l’animal le moins réfléchi est , par cela seul, le plus instinctif ; car il faut bien qu’un principe d’action veille au maintien , à la perpétuité des êtres privés d’intelligence. Le zoophyte , qui n’a point de cerveau ni de tête, ne peut avoir jamais aucune lueur d’intelligence; mais la nature y supplée par l’instinct qu’elle lui départit.
Pourrai-je éclaircir ces vérités par des exemple» familiers en médecine? Lorsqu’une fièvre brûlante nous consume , ne sentons-nous pas l’impérieux besoin de boissons rafraîchissantes, aigrelettes, tandis que l’estomac repousse avec horreur les liqueurs spiritueuses , les sucs des viandes qu’il ne pourrait pas digérer? Ce n’est point la réflexion qui agit, puisque souvent le délire domine la pensée et la remplit de chimères. Quelle est même pendant le somnambulisme , cette puissance qui aiguillonne , qui dirige tous les mouTemens automatiques ; quelle voix intérieure dicte au chien malade de se faire vomir en mâchant du gramen?
Qu’un philosophe , au contraire , prétende gouverner son corps d’après ses propres lumières, il violentera la nature , il se tuera même s’il s’obstine à contrarier l’instinct. Descartes dans sa dernière maladie ( c’était une fluxion de poitrine ) , établissant qu’il fallait soutenir au moyen d’une substance rameuse , les parois affaiblies de son estomac, et leur donner du ton, mangea quoiqu’à 'contre-cœur de &
panais, et avala de l’eau-de-vie, croyant bien atteindre son but; mais il périt étouffé quelques heures après cette ingestion intempestive dont un sens intime le dissuadait.
Pourquoi les animaux sont-ils moins souvent malades que l'homme , et se guérissent -ils plus têt? C’est qu’ils ne contredisent jamais l’instinct ; c’est qu’ils s’abandonnent doucement à cette bonne nature, dont le vrai médecin ne doit jamais être que le ministre ou l’auxiliaire , le prudent observateur , le sage interprète. Et combien de doctrines systématiques, de mouvemens inquiets, troublent, tiraillent en tous sens les efforts salutaires de cet instinct plus savant que nous , de ce guide , de ce gardien vigilant et infatigable de la vie, et dont il suffit de seconder les actes , de favoriser les penchans !
C’est avec cette Acuité interne agissant d’elle seule, sans le concours de la raison, de la volonté, que nosmodernes magnétiseurs tentent de se mettre en rapport. C’est en s’enchaînant d’une étroite sympathie , en s’identifiant , pour ainsi dire , avec ce sens intime , qu’ils prétendent exercer leur empire sur nos âmes et nos corps. Brillantes, mais fallacieuses espérances , trop facilement conçues ! Non sans doute, l’homme, soumis lui-même aux lois de l’instinct, n’en peut pas être le régulateur et le maitre. La nature se réserve seule les hauts secrets de sa puissance. CVst elle qu’il faut invoquer et suivre dans son cœur pour devenir fort et vrai. C’est à ses sources divines que nous puiserons la magnanimité, les plus nobles affections; elle seule
agrandit l’âme de sa liberté , l’enflamme de sôn énergie , lui inspire de majestueuses et sublimes pensées. Malheur à qui la dédaigne ou l’opprime ! A une existence maladive et énervée, il joindra des sentimens faux , des idées basses ou avortées ; il tarira la sève même de son génie.
Ici, Messieurs, nous apercevons la différence bien marquée entre l’intelligence et l’instinct. L’intelligence réside dans le cerveau, elle s’y éclaire par le dehors , par nos sensations , ou les portes de l’esprit, qui 6ont nos sens. L’instinct est inné dans le cœur; il émane du dedansou des organes internes de la vie. L’intelligence, la raison, nulles à notre naissance et imparfaites d’abord, se composent, s’éclaircissent peu-à-peu , puis elles se perfectionnent d’une manière indéfinie. Elles peuvent se perdre ou s’éteindre en nous par des maladies ou divers accidens; elles peuvent être troublées par desliqueurs enivrantes , ou rendues folles par des poisons narcotiques ; elles ont des intermissions d’activité et de repos , soit pendant le sommeil , soit par diverses causes d’exaltation mentale ou d’abrutissement et de stupeur. Elles dirigent enfin notre volonté, règlent nos choix par la comparaison des objets , et se déterminent avec liberté.
Rien de tout cela ne se montre dans l’instinct ; c'est une impulsion involontaire, telle qu’un désir, une passion, un besoin naturel, comme la faim , la colère , la haine ou la répugnance , etc. ; il agit par des relations inconnues , comme l’amour, entre diverses personnes. . -
«ilrtHiUTis DD RÈGNE ANIMAI,. t;l
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l’une à l’autre, et se laissent piquer Pur ce je ne sais quoi qu’on ne peut expliquer.
P. Corneille.
Rien n’instruit l’instinct; il naît tout parfait dan* nous et avec nous. Il fait partie essentielle de notre vie ; il est la source profonde de tous nos sentimens naturels, quand on ne l’a pas dépravé; jamais on ne le trouve ni plus ni moins habile et éclairé dans quelque personne que ce soit , puisqu’il ne dépend d’aucune éducation, puisqu’il agit sans le concours du cerveau et de la pensée. Dans le sommeil surtout , il répare , il fortifie notre vie ; c’est lui seul qui détermine nos mouvemens spontanés. Il ne peut pas cesser tant que l’animal existe. Nous le voyons se manifester subitement par des envies particulières dans les maladies , et assurer par ses directions la marche ou le pronostic du médecin, qui doit toifjours le consulter. Tel qu’un ami fidèle , cet instinct marque sa vive sollicitude pour la conservation de l’individu. C’est lui qui, se déployant dans nos organes extérieurs , fait étendre soudain le bras , cligner l’œil , prévenir le choc ou la chute des corps capables de blesser , avant que nous ayons le temps de réfléchir. Ainsi , tout ce qui s’opère indépendamment de notre pensée , de notre volonté , tout acte spontané de notre vie interne est dirigé par l’instinct. Au contraire , tout ce qui émane de la réflexion , de l’action libre et volontaire de nos sens , de nos membres ou des
organes symétriques est le produit de l’intelligence. Notre raison est bien moins assurée que l'instinct , puisqu’elle a besoin de consulter l’expérience , de s’instruire par l’éducation, au-lieu qu’il est savant de lui-même. Il se transmet par la génération des pères aux enfans, ainsi qu’on le voit dans le fourmilion et l’abeille; mais ni l’esprit, ni la science , aucune acquisition de l’intelligence ne se propage aux descendans ; et les fils des hommes illustres justifient souvent cette vérité , plus encore que les autres hommes.
Or , plus un animal aura le cerveau développé , ainsi que ses organes symétriques des sens et des membres ( lesquels dépendent de la vie extérieure ou de celle qui est douée du sentiment et du mouvement volontaire), plus cet animal jouira des pré- . rogatives de l’intelligence , mais moins son instinct se manifestera au-dehors : l’homme est dans ce cas. Quoique les mammifères et les oiseaux aient proportionnellement moins de cervelle et de perfeo tion organique que l’homme, ils participent cependant encore à l’intelligence jusqu’à certain point; ils se perfectionnent par l’éducation et l’étude. Un vieux renard sait bien plus de tours de matoiserie qu’un jeune; l’oiseau enseigne des chansons à ses petits, et les rossignols, par exemple, n’ont point dans tout pays les mêmes motifs de chants. Le chien, le loup, s’instruisent à la chasse; les castors ne fabriquent point partout également bien leurs cabanes aquatiques; l’on a vu divers individus plus intelligeus que d’autres, et, en quelque sorte»
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des castors de génie : nous pourrons démontrer, par la suite, ces faits d’une manière plus détaillée. Enfin, les reptiles, les poissons, n’ayant qu’un cerveau fort petit, sont encore moins susceptibles d’éducation que les races précédentes; ils s’apprivoisent plus rarement, mais manifestent cependant encore quelque faible lueur d’intelligence.
Plus nous descendons l’échelle des animaux, plus les facultés spirituelles s’épanouissent et disparaissent même entièrement : l’instinct s’élève alors , il agrandit tous ses actes comme pour subvenir à l’absence de l’intelligence. Qu’y a-t-il de plus admirable que celui des insectes? Cependant on ne saurait dire que ces animaux aient aucun entendement acquis ou de l’esprit; à peine peut-on les apprivoiser : seulement, on les enhardit par une longue sécurité, mais sans leur rien apprendre réellement; ils n’ont point assez de cervelle et de réflexion pour entrer en communication de pensée avec l’homme. Ces puces et ces hannetons, que l’on a tenté d’apprivoiser et d’enchaîner à un char, exécutent machinalement ce qu’on les a contraints de faire; mais peut-on dire que ce soit avec intelligence, à la manière du chien ou du perroquet?
L’homme et plusieurs animaux sont donc mus par deux principes d’action ; ils sont donc doubles : et ne sentons-nous pas souvent en nous cette contrariété des deux natures? Combien de fois notre raison ne nous montre-t-elle pas à quels désordres nos passions et nos désirs nous entraînent? L’animal manque de ce frein de la raison; mais son
instinct, plus pur et moins déréglé que le nôtre , l’entraîne rarement à des excès. Si la nature nous avait, comme lui, rendus incapables d’abuser de nos facultés , nous n’aurions pas été libres; il fallait donc que nous puissions volontairement bien ou mal faire, afin d’avoir le mérite de bien agir et de nous vaincre nous-mêmes.
Nous reconnaîtrons encore , dans cette disposition , que l’insecte , et tout animal réduit au pur instinct, dans ses actions qui npus semblent les plus merveilleuses, n’est qu’un instrument de la nature, un industrieux automate condamné à remplir telle fonction dans l’Univers sans pouvoir s’en dispenser. En voici des preuves récemment acquises : M. Huber fils a bien étudié la chenille d’une sorte de teigne, qui se fabrique un berceau ou un hamac sur une feuille d’arbre , qu’elle replie au moyen de cordages de soie. Si l’on met sur ce berceau, déjà préparé par une chenille, une autre chenille semblable, celle-ci devrait donc, en s’emparant de ce travail, s’exempter de la peine d’en former un autre tout pareil. Point du tout; elle détruit l’ouvrage de sa devancière, pour refaire absolument la même: chose ; elle doit se débarrasser de la matière soyeuse contenue dans son réservoir. On n’a pas pu l’obliger à changer de méthode, à varier son ouvrage , en lui suscitant des obstacles. Tout paraît donc machinal en ces petits animaux , de même qu’un métier à bas fabrique les mailles par le jeu de ses pièces et de ses ressorts.
Yous direz peut-être, Messieurs, que cette ma-
Bière de voir désenchante la nature , ôte la surprise et l’admiration qu’on se plaît à mettre dans l’étude de ses créatures , puisqu’on les ravale à l’état de purs automates; mais nous trouverons au contraire, par ce moyen , de plus nobles motifs de nous élever vers la sublime sagesse du Créateur. Nous ne verrons dans l’insecte, comme dans l’horloge, que la main industrieuse du Suprême Artisan, par qui s’opèrent de si magnifiques et de si ingénieuses merveilles. L’insecte, sous la poussière, devenant a nos yeux le ministre des opérations de la nature, ce sera elle-même que nous contemplerons dans ses moindres travaux ; elle se montrera dans tout son appareil, animant les êtres par son souffle divin, embellissant la terre, remplissant les airs et les eaux , suscitant toutes choses , nous environnant d’éternels prodiges, en nous inspirant le désir de les connaître avec la faculté de les admirer. Quel plus digne emploi pourrions-nous faire de la pensée, et de la réflexion qui nous fut accordée pardessus toutes les créatures? Quels objets plus attrayans et plus voisins de nous que ces légions de quadrupèdes peuplant les continens; tantôt esclaves laborieux dans nos cités et cultivateurs de nos campagnes ; tantôt hardis compagnons à la guerre, à la chasse; tantôt notre proie et l’ornement de nos festins? Quelle plus éclatante et plus vive nation que celle des oiseaux ; ces agiles habitans des airs, charmant de leurs doux concerts les solitudes des bois, ici musiciens domestiques, là s’embellissant d’un riche plumage, ou se multipliant utilemeut
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dans les basses-cours. Ailleurs nous verrons les froids reptiles nous présenter des formes singulières et d'étranges habitudes; des crapauds accouchant leurs femelles , et portant une nichée de petits sur leurs dos; des caméléons et des lézards iguanes changeant de couleur ; des serpens qui épouvantent et qui charment de leurs seuls regards l’oiseau timide; l’immense tribu des poissons couverte d’éclatantes cuirasses d écaillés , nacrées, ciselées, et rehaussées d’or et d’argent, se jouer au milieu des tempêtes , se plonger au sein des profondes mers , y établir ses migrations, en faire la scène sanglante de ses conquêtes ou l’heureux théâtre de ses amours. Là , nous verrons la torpille et le gymnote lançant leur foudre électrique; le requin féroce, l’horrible baudroie , le timide poisson volant , et mille autres espèces non moins singulières.
En descendant parmi les animaux non-vertébrés, nous trouverons de nouveaux spectacles chez les mollusques et les coquillages : des poulpes se dérobant à leurs ennemis dans un nuage d’encre versée dans les eaux; des nautiles déployant audessus des ondes une voile argentée , et la galère, dont l'attouchement brûle comme des charbons ardens, avec ses collerettes de pourpre et d’azur. Nous observerons les étranges amours des coquillages hermaphrodites ; les pliolades se nourrissant dans les roches mêmes qu’elles percent; le jambonneau filant une soie précieuse , le buccin colorant de sa pourpre les plus riches tissus , et des conques donnant leurs perles éclatantes aux diadèmes des rois.
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Que n’aurons-nous pas à dire des insectes , de leurs étonnantes métamorphoses et de leurs mœurs si extraordinaires, quand même on aurait rassasié, s’il était possible, sa -vue de l’éclat éblouissant et de la variété innombrable des papillons , et de tant d’autres espèces non moins magnifiques dans leurs parures naturelles? * . ; :
Enfin , cette classe si bizarre et si surprenante des animaux-plantes , privés naturellement de tète* tantôt s’élevant en tiges calcaires ou cornées , représentant quelquefois un cerveau de pierre» , tantôt des espèces de tuyaux d’orgues , tantôt formant une fleur vivante, diaphane, et variée des couleurs changeantes de l’arc-en-ciel ; tantôt se divisant en bourgeons, se fendant pour se multiplier; tantôt mourant et renaissant tour-à*tour ; tantôt! passant sa vie à pirouetter sans cesse; tantôt, comme un Protée, prenant toutes sortes de formes; tantôt ré* pandant à la surface des iriers et sous la proue d’un vaisseau:, des traînées de flammes ; phosphoriques pendant- la nuit. Tous ces spectacles merveilleux attireront nos regards. Heureux si je puis vous tracer, Messieurs, des 'esquisses qûi ne soient pas indignes! du sublime modèle qui fait Tobjet de nos «tudes l ci ;•* r ... ; * ;
Nous diviserons ainsiles animaux dans les classes suivantes, d’après leurs facultés de sensibilité, d’intelligence et d’instinct; premièrement, en animaux Sensibles; capables d’instruction, ayant le sang chaud, cinq sens, un squelette et des membres. Ces espèces prennent soin de leur progéniture. Ce Tome I. ia
sont les vivipares à mamelles, ou les quadrupèdes, les cétacés, et les oiseaux.
Secondement , en animaux moins sensibles , ayant le sang froid, mais très-irritables encore, et pourvus de cinq sens , avec un squelette articulé dans l'intérieur de leur corps, pondant des œufs et abandonnant leur progéniture : tels sont les reptiles (ou quadrupèdes ovipares, serpens), et les pois- . sons à écailles et à nageoires.
Troisièmement, en animaux articulés, privés de squelette intérieur, et de quelques sens pour la plupart, mais ayant encore des sexes séparés, une conformation symétrique, et surtout un instinct très- développé. Ce sont d’abord les crustacés ( écrevisses et crabes qui vivent tous dans l’eau ) , ensuite les insectes proprement dits, qui ont la peau dure ou une sorte de cuirasse articulée, avec auinoins six pattes chez toutes les espèces, et, en beaucoup de familles , deux ou quatre ailes.
Quatrièmement, en animaux mollasses et toujours humides , soit nus , soit cachés dans des coquilles pierreuses, à une, ou deux, ou plusieurs valves , ayant , la plupart , leurs sexes réunis danfc le même individu, une conformation bizarre et rarement symétrique. Ces races singulières , douées d’une grande faculté de se contracter, mais privées de membres articulés, manquent aussi de plusieurs sens, et manifestent peu d’instinct.
Tels sont les mollusques et les coquillages, soit roulés en volute ou spirale, soit à deux valves, comme les moules et pétoncles , soit à plusieurs pièces ,
comme les glands de mer. La famille des vers se rapproche, à plusieurs égards, de cette classe.
Cinquièmement, enfin, les animaux sans sexes, d’une forme circulaire et rayonnante comme les végétaux, présentant, au-lieu de chair, une sorte de gelée plus ou moins transparente , qui se remue et se resserre, qui se nourrit par une ouverture au centre de l’individu , se multipliant par des bourgeons ou par division : tous sont aquatiques.
Ce sont les aoophytes, dont les uns vivent dans une coque pierreuse, comme les oursins et les étoiles de mer; d’autres nus s’épanouissent comme des fleurs ; d’autres composent des tiges pierreuses ou d’une sorte de matière cornée, en forme d’arbres, ou un feutre spongieux, ou des masses calcaires; d’autres enfin, d’une extrême petitesse, nagent par millions dans les liqueurs ou les eaux corrompues : ce sont les animalcules infusoires, qu’on n’aperçoit bien qu’au microscope.
Telle est la division la plus facile et la plus simple du règne animal, de ce règne devenu le premier anneau de la chaîne des créatures, le lien de leur mutuelle correspondance. Par lui l’aspect de la terre n’est plus indifférent aux regards de l’homme; un peuple immense d’animaux se rattache à nous par la sensibilité, par divers degrés d’intelligence. La vie insensible, immobile des végétaux, leur éternel silence, les éloigne de notre nature ; ils ne rendent pas affection pour affection ; ils s’enveloppent tout entiers dans leur existence , et se suffisent à eux seuls. Ce sont ces besoins mutuels , c’est l’abandon
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réciproque de soi dans un autre soi-même, c’est cette communauté, cette identification des sentimens qui fait le bonheur. Sentir est un besoin ; nous vivons plus au-dehors qu’au-dedans de nousmêmes ; nous répandons nos affections sur tout ce qui nous environne ; nous prêtons de la sensibilité aux êtres inanimés ; nous demandons à tout l'Uni- v vers une réciprocité d’amour. L’homme a besoin de ces illusions pour vivre heureux; il anime par l’imagination l’arbre qui le protège de ses rameaux; il prête une voix tendre au zéphir, et suppose une oreille attentive à l’écho des montagnes : c’est ainsi que lame humaine s’étend dans l’Univers pour en aspirer de toutes parts le bonheur , et pour agrandir la sphère de son existence;
NOTES ET CLASSIFICATIONS De la cinquième Leçon.
Nous donnons ici notre division du règne animal, en trois grandes tribus, telle que nous l’avons établie le premier, eh i8o3, dès la première édition du nouveau Dictionnaire d’ Histoire Naturelle. Le savant professeur de Lamarck a pareillement divisé ensuite, en trois principales coupes, le règne animal, d’après la même considération du système nerveux, et enfin, en 1812, le célèbre M. Cuvier, suivant le même principe, l’examen du système nerveux, comme base de l’animalité, a partagé le règne animal en quatre «nbranchemens.