‹ Histoire des œuvres de H. de Balzac (volume 2)Chapitre 67 sur 195 · Un grand littérateur · texte numérisé non relu

Un grand littérateur

Cette version était précédée d'un avant-propos de l'éditeur, que nous recueillons ici :

Si le xix' siècle a \u naître et grandir beaucoup de réputations, si beaucoup uns ont conquis dans les rangs de la littérature moderne une place élevée, due à leurs succès et à leurs talents, il faut avouer que bien peu de ces réputations, bien peu de i <■- écrivains sont destinés à franchir les limites de '■■• • iècle, et que la postérité saura réduire considérablement la liste des hommes illustres de notre époque. H en a été ainsi de tout temps, et, certes, s'il était donné à certains auteurs

d'assister au jugement que la postérité portera sur leurs œuvres, leur vanité essuierait de singuliers mécomptes.

Cependant, il est quelques écrivains que la supériorité incontestable de leurs œuvres, et la faveur intelligente et enthousiaste qui s'attache à leurs noms, ont séparés de la foule et élevés au premier rang; ceux-là appartiennent de droit à la postérité, et ils seront l'admiration do l'avenir comme ils ont été celle du présent. Les uns sont des poëtes divins, les autres des historiens éminents, ceux-là. des auteurs dramatiques, ceux-ci des romanciers. Quelque sympathie que l'on professe, romantique ou classique, que l'on appartienne à telle école ou à telle autre, aujourd'hui, que toutes ces distinctions sont jugées et que la cause de la littérature moderne a été noblement gagnée, après avoir été noblement défendue, il n'y a plus, de part et d'autre, que des écrivains, et les hommes des deux partis, que la passion n'aveugle plus, applaudissent et saluent sans s'inquiéter des couleurs du drapeau.

Parmi ces écrivains dont la renommée a dit la gloire à toutes les parties du monde connu, il en est un qui, peut-être plus que les autres, justifie la colossale réputation dont il jouit. — Cet écrivain, c'est M. de Balzac, l'auteur de la Comédie humaine !

M. de Balzac jouit d'une réputation universellement acceptée; et, certes, on sait par quels travaux il l'a achetée. 11 a dit lui-même, dans un de ses livres, quels combats il a livrés, quelles luttes il a soutenues, combien de défaites il a essuyées. Soldat courageux, infatigable, on l'a vu sur toutes les brèches, il a pris sa part de toutes les batailles, sa gloire dans tous les triomphes. Je soutenais une lutte insensée, s'écrie-t-il quelque part, je combattais la misère avec ma plume! Noble et terrible lutte, celle-là : le génie aux prises avec les misérables réalités de la vie !

Les souvenirs de cette époque de sa vie percent à chaque page dans les livres de M. de Balzac ; il se rappelle avec amertume ce qu'il a souffert : le fantôme du passé est son hôte habituel, et aujourd'hui même, aujourd'hui que, grâce à cette plume féconde avec laquelle naguère il combattait la misère, il a conquis une fortune princière et une gloire européenne, c'est avec une douloureuse mais sympathique émotion qu'il se rappelle les jours mauvais de son existence littéraire. Ce fut une rude époque, et les hommes qui ont résisté à de semblables épreuves étaient solidement trempés.

« Mon pauvre enfant, fait-il dire par un de ses personnages, Etienne Lousteau, je suis venu comme vous, plein d'illusions, avec l'amour de l'art, porté par d'invincihles élans vers la gloire; j'ai trouvé les réalités du métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère. Mon exaltation maintenant concentrée, mon effervescence première me cachaient le mécanisme du monde; il a fallu le voir, se cogner à tous ses rouages, heurter ses pivots, me graisser à ses huiles, entendre le cliquetis des chaînes ou des volants. Vous allez, comme moi , savoir que, sous toutes ces belles choses, s'agitent des hommes, des passions, des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d'horribles luttes d'œuvre à œuvre, d'homme à homme, de partis à partis, où il faut se battre systématiquement pour ne pas être abandonné par les siens. Ces combats ignobles désenchantent l'âme, dépravent le cœur et fatiguent en pure perte; car vos efforts servent souvent à faire couronner un

homme que vous haïssez, an talent secondaire présenté malgré vous comme un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les succès surpris ou mérités. \<>ilà ce qu'applaudit et voit le parterre ; les moyens toujours hideux, les comparses enluminés, les claqueurs ms de service, voilà ce que recèlent les coulisses. Vous êtes encore au parterre. Il en est temps encore, abdiquez avant de mettre un pied sur la première marche du troue que se disputent tant d'ambitions, et ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre. »

Nul auteur n'a sondé plus profondément que M. de Balzac les mille replis du cœur humain ; il a touché en se jouant à toutes les plaies de la société ; il a dit avec cette magie de style, cette finesse d'observation, ces prodiges d'imagination qui distinguent ses œuvres, toutes les joies, toutes les douleurs, et l'espoir et le doute, et la lutte et le triomphe. Lpris d'une splendide conception* dont la grandeur n'a pas un seul instant effrayé son génie, il est entré, dès les premiers pas, dans cette voie que nous lui avons vu suivre jusqu'aujourd'hui. Ses romans sont autant de jalons placés sur la route qu'il a prise, et qui témoignent suffisamment du plan qu'il s'était tracé. Maintenant que l'édifice est à peu près achevé, il est permis à tous d'en admirer l'élégance, la force et la solidité.

M. de Balzac est un écrivain qui ne peut être comparé à personne dans le présent; entre ses œuvres et celles des autres écrivains de ce temps-ci, il n'y a nulle assimilation possible; nous irons plus loin, nous dirons qu'à aucune époque littéraire, une conception aussi vaste, aussi habillement coordonnée, aussi parachevée dans presque toutes ses parties que celle de la Comédie humaine n'est sortie du cerveau d'aucun homme! Et comme la nature de cet homme était bien faite pour un tel travail, et comme son talent se trouvait bien à la hauteur de l'œuvre! M. de Balzac avait toutes les qualités requises : il était vif, ardent, spirituel, moqueur ici, grave là, léger quelquefois, profond souvent, doué d'un prodigieux esprit d'observation, plein d'une originalité piquante et neuve.

Les héros de M. de Balzac sont des types; avant de les rencontrer dan- ses livres, on les a vus dans le monde, dans la rue, dans les cercles, partout;.. C'est \otre camarade, votre ami, votre frère; ses héroïnes ont passé devant vos regards éblouis, au théâtre, dans les bals de la Chaussée-d'Antin, dans les salons du faubourg Saint-Germain. Ce ne sont point des personnages auxquels l'imagination seule prête un instant une vie factice, une forme vague et fugitive ; ce sont des hommes, ce sont des femmes en chair et en os, qui se meuvent et s'agitent dans le cadre imaginaire du roman, comme ils se meuvent et s'agitent dans le cadre officiel de la vie réelle.

Et quel est le lecteur dans l'esprit duquel ne soiem pas profondément gravées les innombrables créations de l'écrivain !.. El Lucien de Rubempré, douloureuse personnification de la poésie luttant avec le positivisme littéraire, el Gobseck, el Dauriat, et Lousteau, et Pinot, et Vautrin!., l'ois, auprès de ces natures si bien prises sur le fait, si régulièrement daguerréotypées, ces autres natures charmantes 6ur lesquelles l'auteur semble avoir répandu tout ce qu'il y avait dans son cœur de poésie touchante, et de saint enthousiasme:.. Eugénie Grandet, Coralie, Modeste Mignon, madame de Mortsauf!.. Quel homme a peint l'amour avec de

plus chastes pinceaux, ou des couleurs plus vives? J'en passe e1 des meilleures...

Aussi, comme le public attentif à toutes les nouveautés s'inquiète de l'apparition d'un livre de M. de Balzac... Un livre de cet écrivain, c'est un succès; c'est-à-dire une fortune pour l'éditeur, une joie pour le lecteur; qu'on se reporte pour un instant à quelques années, après ÎSIU, et l'on se rappellera sans peine quelle émotion, quelle avidité, quelle curiosité folle, ardente, inouïe, accueillait chaque production nouvelle de M. de Balzac... Il y avait de tout dans ces productions : du rire et des larmes, de l'action et de l'analyse, du drame et de l'observation. C'est ainsi qu'ont paru, soulevant de tous côtés un concert unanime de bravos, la plupart des livres que vous connaissez... Eugénie Grandet, le Père Goriot, la Physiologie du Mariage, le Lys dans la vallée, Modeste Mignon, le Curé de village, les Petites Misères de la Vie conjugale, les Parents pauvres, le Provincial à Paris; et jamais l'auteur ne s'est fatigué, jamais le public ne s'est blasé...

Lorsque le roman-feuilleton opéra dans la littérature moderne cette révolution que vous savez, on aurait pu croire que M. de Balzac, talent d'observation et d'analyse, se trouverait mal à l'aise entre les maigres colonnes du feuilleton, et qu'il se garderait de tenter jamais cette nouvelle voie. Après tout, il avait assez fait pour sa réputation, pour sa gloire; il n'avait pas besoin d'une publicité nouvelle ou plus étendue, son nom était connu, aimé, admiré ; le journalisme ne pouvait rien ajouter à sa couronne; il eût pu se retirer de la lice, qu'il n'eût été ni moins grand ni moins complet. Mais, comme nous le disions en commençant, M. de Balzac a été vu sur toutes les brèches, il a pris sa part dans toutes les batailles, sa gloire dans tous les triomphes; il n'a pas voulu que l'on pût lui montrer une seule voie qu'il n'eût pas tentée ; c'est sa nature, d'ailleurs, d'être hardi, aventureux, d'aller en avant toujours, cherchant sans trêve des chemins ignorés ; les journaux s'ouvrirent à l'envi devant cet hôte connu et déjà apprécié, et M. de Balzac retrouva pour cette nouvelle littérature un nouvel élan qui rappelait les jours les plus actifs de sa jeunesse littéraire, et il se remit à écrire avec cette même fécondité variée qui est un des dons les plus heureux dont la nature l'ait doué.

C'est alors que parurent : Modeste Mignon, la Lune de Miel et le Provincial à Paris.

Nous n'avons pas la prétention d'analyser une à une les productions de M. de Balzac, ni de rappeler, dans ces quelques pages, l'histoire de sa vie littéraire ; ce serait pour nous une tâche trop rude, et nous ne nous en sentons ni la force ni le talent.

Toutefois, nous voulons nous résumer en terminant et dire un dernier mot sur ce talent qui, malgré toute l'admiration dont il est entouré, ne nous semble pas occuper la place qui lui est due. L'avenir la lui fera plus élevée encore, nous n'en doutons pas ! Les hommes comme M. de Balzac ne sont réellement grands, que lorsqu'ils ne sont plus : et, à ce propos, qu'on nous permette d'ajouter que, dans toutes les nomenclatures littéraires des différents siècles qui ont donné au monde les hommes dont il s'honore à juste titre, nous ne voyons qu'un seul nom auprès duquel nous placerions volontiers M. de Balzac... Et ce nom, c'est Molière.

Qu'est-ce donc que Molière, sinon le poète qui a peint avec le plus de vérité, la

société du XVIIe siècle? qu'est-ce que M. de Balzac, sinon le moraliste, le philosophe qui a le mieux compris, le plus fidèlement peint le \iv siècle. Si M. de Balzac avait vécu sous Louis XIV, il eut fait les Femmes Savantes, Tartufe, Georges Dandin, le Misanthrope; si Molière vivait de nos jours, il écrirait la Comédie humaine.

De. quel écrivain contemporain, pourrait-on en dire autant. Quel plus bel éloge pourrait-on faire d'un auteur!.. — L'oubli aura jeté le linceul sur bien des réputations, que celle de .M. de Balzac n'aura pas été seulement entamée.

Cet ouvrage contient des fragments de trois articles de Balzac ; le premier, intitulé : un Espion à Paris : le petit père Fromenteau, bras droit des gardes du commerce, et le troisième : une Marchande à la toilette, ou Madame la Ressource en i8iï, ont paru tous deux dans le niable à Paris, deux volumes in-8° chez Hetzel 1845-1846, où ils faisaient partit; d'une série intitulée : les Comédies qu'on peut voir gratis à Paris, à laquelle appartenait aussi Gaudissart II (voir plus haut). Le deuxième a paru dans le Siècle du 19 août 1845, sous le titre de: Étude de mœurs. II. Le Luther des chapeaux. Nous allons donner les fragments de ces articles qui n'ont pas été conservés dans les Comédiens sans le savoir, en suivant l'ordre où ils se trouvent reproduits dans l'ouvrage. Nous sommes forcés, pour le sens, de laisser quelques doubles emplois.

Page 1