INTRODUCTION AUX ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
En exprimant, dans notre introduction aux Études de mœurs, la pensée qui animait l'auteur de cette œuvre i, nous faisions pressentir qu'elle n'était encore que la base sur laquelle il se proposait d'asseoir deux autres ouvrages où se développeraient des idées graduellement plus élevées et où de nouvelles formules qui intéressent l'avenir des sociétés se dérouleraient poétiquement : les Études philosophiques forment le premier de ces deux ouvrages.
Préoccupés par les fluctuations politiques qui, dans notre époque de rénovation pénible, semblent être devenues l'état normal de la nation, et n'attachant qu'une importance secondaire aux questions d'art, le public et les journaux ignorent le secret de cette lente, mais incessante édification. Les écrivains d'aujourd'hui, qui se servent de la critique moins pour éclairer les masses et diriger la littérature que pour blesser les poètes et nier la science, pourraient encore envelopper ce long labeur de quelque obscurité, en ne faisant voir dans ces deux titres {Études de Mœurs au dix-neuvième siècle et Études philosophiques) qu'une antithèse favorable à la spéculation des éditeurs, tandis que, selon nous, ce sont deux grandes idées judicieusement exprimées. Il était temps que l'auteur pensât à incruster profondément le sens général de son œuvre dans un titre qui frappât le public; car aujourd'hui nous nous sommes habitués à prendre les gens au mot, et à leur croire la valeur qu'ils se donnent. Le critique ingénieux qui nous a devancé dans l'appréciation de cet ouvrage, et à l'originalité, à la profondeur duquel nous rendons d'ailleurs une justice entière, en a cru lui-même sur parole l'humble étiquette que M. de Balzac avait, sur le vœu d'un libraire, primitivement attachée à ses œuvres, et s'était borné à examiner en lui le talent du conteur sous toutes ses faces et avec toutes ses qualités sans doute, mais en le réduisant nécessairement à d'étroites proportions. Et cela devait être. L'auteur lui-môme avait-il embrassé d'un coup d'œil l'étendue du canevas qu'il rempHt chaque jour? Nous ne le pensons pas. Si
l . Lti publication de la quatrième livraison des Etudes de mœurs au dix-neuvième siècle, où se trouve l'introduction faite à cet ouvrage par M. Félix Davin, a été retardée par quelques changements utiles aus intérêts de Tauteur et du libraire, mais cette livraison doit être mise en vente sous peu de jours.
{NoU de l'Éditeur.)
son plan avait pu jaillir complet de sa tête, comme ces belles unités que les artistes d'autrefois mettaient toute une vie à concevoir, et que la dévorante précipitation de notre siècle ne permet presque plus d'accomplir, peut-être aurait-il laissé tomber sa plume ! Eh oui, certes, il aurait reculé devant des travaux aussi vastes, et à l'achèvement desquels la persistance de la volonté devait faillir avant la force du talent.
Aussi est-ce un phénomène curieux et digne d'observation que l'enfantement des œuvres de M. de Balzac, ainsi que les développements inattendus qui les ont fécondées et les larges superpositions dont elles se sont accrues. L'histoire de la littérature offre assurément peu d'exemples de cette élaboration progressive d'une idée qui, d'abord indécise en apparence et formulée par de simples contes, a pris tout à coup une extension qui la place enfin au cœur de la plus haute philosophie.
Maintenant que l'élévation de quelques parties importantes nous laisse entrevoir la physionomie de l'édifice, maintenant que commence à p'oMdre le sens intime de la formule générale dégagée par l'auteur de ses nombreux aperçus sur l'humanité, ne pouvons-nous pas naturellement supposer qu'un jour, en comparant les différentes pensées empreintes dans ses travaux, il a fait comme l'ouvrier qui, par hasard, quitte l'envers de sa tapisserie et vient en regarder le dessein dans son entier. Dès lors, et parce que le germe d'une haute synthèse était depuis longtemps en lui-même, il s'est mis à rêver l'effet de l'ensemble. Soudain, remplissant dans sa pensée les lacunes de sa construction couvertes de fresques, supposant ici un groupe, là une figure principale, plus loin un second plan ou des teintes de rappel, il s'est épris de ces tableaux et s'est remis à l'ouvrage avec une furie française, parce qu'il était encore dans l'âge où l'on ne doute de rien. Puis, une fois engagé, cet homme, à la constante volonté duquel ceux qui le connaissent rendent un éclatant hommage, et qu'on estimera, certes, un jour autant que son talent, cet homme a toujours marché devant lui sans se souvenir le lendemain ni des efforts ni des fatigues de la veille.
Ces travaux devaient être naturellement soumis à quelques variations de pensée, à quelques caprices d'exécution. Sous peine d'affaissement, l'auteur ne pouvait suivre, comme un ouvrier qui taille son bloc de granit, une ligne tracée au cordeau. La régularité du travail aurait tué chez lui l'inspiration, aurait lassé la verve. De là sont venus ces déplacements de sujets que certaines personnes ont pu lui reprocher, et qui n'étaient que des nécessités de position. La mode, au-devant de laquelle courent les libraires, exigeait des livres à toute force; peu leur importait le sens des œuvres qu'ils publiaient. Ainsi, tel fragment n'avait rien de philosophique et convenait aux Scènes de la Vie privée, tandis que telle scène était une Étude philosophique : la fatalité du commerce, le besoin du moment les transposait. La première livraison des Études philosophiques en offre un exemple. Adieu, publié dans le troisième volume des Scènes de la Vie privée, et dont personne n'a compris la destination dans l'œuvre générale, est certes une des plus justes et des plus fermes déductions du thème inscrit sur la Peau de chagrin. L'auteur ne s'inquiétait pas plus de ces transpositions qu'un architecte ne s'cnquicrt de la place où sont apportées dans le chantier les pierres dont il doit faire un monument. Puis
peut-être, avant de dévoiler son plan au public, voulait-il essayer ses forces; peutêtre attendait-il, pour dégager l'édifice de ses échafaudages et de son enceinte de planches, que plusieurs sculptures fussent achevées, que les principales lignes fussent dessinées, et qu'au moins le fronton s'élevât large et pur.
Mieux informé que ne l'ont été certains critiques empressés déjà d'attaquer M. de Balzac par le côté biographique, et qui l'ont point fort inexactement, nous avons eu des renseignements sur la partie la plus studieuse et la plus inconnue de sa vie, sur son moment le plus poétique. Ce fut aux jours d'une misère infligée par la volonté paternelle, alors opposée à la vocation du poète, et qui nous ont valu le beau récit deT^aphaël dans la Peau de chagrin, ce fut pondant les années 1818, 1819 et 1820 que M. de Balzac, réfugié dans un grenier près de la bibliothèque de l'Arsenal, travailla sans relâche à comparer, analyser, résumer les œuvres que les philosophes et les médecins de l'antiquité, du moyen âge et des deux siècles précédents, avaient laissc%ur le cerveau do l'homme. Cette pente de son esprit est une prédilection. Si Louis Lambert est mort, il lui reste de Vendôme un autre camarade, également adonné aux études philosophiques, M. Barchou de Penhoën, auquel nous devons déjà de beaux travaux sur Fichte, sur M. Ballanche, et qui pourrait attester au besoin combien fut précoce chez M. de Balzac le germe du système physiologique autour duquel voltige encore sa pensée, mais où viennent se rattacher par essaims les conceptions qui peuvent paraître isolées. De ces premières éludes a donc surgi une œuvre scientifique dont nous aurions volontiers développé le but, mais que les confidents de l'auteur nous ont conseillé de tenir dans l'ombre jusqu'au jour où il l'aura suffisamment méditée et où elle pourra sans danger se produire dans toute son étendue. Cette science exigeait trop de temps, trop de fortune peut-être, pour devenir l'occupation exclusive d'une jeunesse nécessairement inexpérimentée ou précaire. D'ailleurs bientôt de graves intérêts auxquels on a fait allusion, contrairement aux lois de la bienséance littéraire, condamnèrent M. de Balzac à dos travaux qu'aucun critique n'a pu encore embrasser dans leur ensemble. Quoique mystérieusement enfermées, ces occupations primitives et la pente entraînante d'un esprit métaphysique dominèrent les œuvres auxquelles s'adonna M. de Balzac par nécessité. Ses connaissances, aussi variées qu'étendues, transpirèrent et teignirent si vigoureusement ses premiers essais, que certaines personnes auxquelles l'auteur de la Physiologie du Mariage était inconnu, attribuaient ce livre à un vieux médecin ou à quelque vieillard enfin veuf! Ainsi que nous le disions, le jour où l'artiste a quitté l'envers de sa tapisserie pour voir le dessin de son fil et ce que produisaient ses couleurs, il s'est aperçu que, malgré lui peut-être, il développait le texte qu'il avait dans l'âme, qu'il déduisait les preuves de sa science cachée, qu'il faisait une œuvre analytique dont il portait la synthèse en lui-même, qu'il exprimait le drame et la poésie de son monde avant d'en mettre au jour les formules physiologiques.
Cette digression était nécessaire pour faire comprendre dans son entier le système de ces deux ouvrages et les liens qui les unissent.
Nous avons établi que les Études de Mœurs étaient une exacte représentation de tous les effets sociaux, une galerie de tableaux heureusement divisée en salles
dont chacune a sa destination. Ainsi, les Scènes de la Vie privée, compositions pleines de fraîcheur, éclatantes de coloris et de jeunesse, sont appelées quand ce livre sera complet, à figurer la vie humaine dans son réveil matinal, et croissant pour fleurir. Ce sera d'abord l'enfance vue par une seule échappée, mais vivement saisie, peinte dans ses premiers débrouillements d'intelligence; ce seront, dans une Fille d'Eve, les premières sensations de la jeune fille: puis les délicieuses timidités des grands enfants de vingt ans; enfin, la vie accusée dans ses premières malices qui trahissent déjà des caractères. Là, donc, principalement des émotions, des sensations irréfléchies; là des fautes commises moins par volonté que par inexpérience des moeurs et par ignorance du train du monde ; là, pour les femmes, le malheur vient de leurs croyances dans la sincérité des sentiments; le jeune homme est pui', les infortunes naissent de l'antagonisme méconnu que produisent les lois sociales entre les plus naturels désirs et les plus impérieux souhaits de nos instincts dans toute leur vigueur ; là le chagrin a pour principe la première et la plus excusable de nos erreurs. Dans ce livre, la vie est donc prise entre les derniers développements de la puberté qui finit et les premiers calculs d'une virilité qui commence. Cette première vue de la destinée humaine était sans encadrement possible. Aussi l'auteur s'est-il complaisamment promené partout : ici, dans le fond d'une campagne; là, en province ; plus loin, dans Paris. Au contraire, les Scènes de la Vie de province sont destinées à représenter cette phase de la Vie humaine où les passions, les calculs et les idées prennent la place des sensations, des mouvements irréfléchis, des images acceptées comme des réalités. A vingt ans, les sentiments se produisent généreux ; à trente ans, déjà tout commence à se chiffrer, l'homme devient égoïste. Un esprit de second ordre se serait contenté d'accomplir cette tâche; mais M. de Balzac, amoureux des difficultés à vaincre, a voulu lui donner un cadre; il a choisi le plus simple en apparence, le plus négligé de tous jusq'à ce jour, mais le plus harmonieux, le plus riche en demi-teintes, la vie de province. Là, dans des tableaux dont la bordure est étroite, mais dont la toile présente des sujets qui touchent aux intérêts généraux de la société, l'auteur s'est attache à nous montrer sous ses mille faces la grande transition par laquelle les hommes passent de l'émotion sans arrière-pensée, aux idées les plus politiques. La vie devient sérieuse ; les intérêts positifs contrecarrent à tout moment les passions violentes aussi bien que les espérances les plus naïves. Les désillusionnements commencent. Ici se révèlent les frottements du mécanisme social. Là le choc journalier dos intérêts moraux ou pécuniaires fait jaillir le drame et parfois le crime au sein do la famille la plus calme en apparence. L'auteur dévoile les tracasseries mesquines dont la périodicité concentre un intérêt poignant sur le moindre détail d'existence. Il nous initie aux secrets de ces petites rivalités, de ces jalousies de voisinage, de ces tracasseries de ménage dont la force, s'accroissant chaque jour, dégrade en peu de temps les hommes, et affaiblit les plus rudes volontés. La grâce des rêves s'envole. Chacun voit juste, et prise dans la vie le bonheur des matérialités, là où, dans les Scènes rfe la Vie privée, il s'abandonnait au platonisme. La femme raisonne au lieu de sentir, elle calcule sa chute là où elle se livrait. Enfin, la vie s'est rembrunie en mûrissant. Dans les Scènes de la l'ieparisieiinc, les questions p'clargisscnté
L'existence y est peinte à grands traits ; elle y arrive graduellement h l'càge qui touche à la décrépitude. Une capitale était le seul cadre possible pour ces peintures d'une époque climatérique, où les infirmités n'affligent pas moins les cœurs que le corps de l'homme. Ici les sentiments vrais sont des exceptions; ils sont brisés par le jeu des intérêts, écrasés entre les rouages de ce monde mécanique; la vertu y est calomniée, l'innocence y est vendue; les passions ont fait place à des goûts ruineux, à des vices; tout se sublimise, s'analyse, se vend et s'achète; c'est un bazar où tout est coté; les calculs se font au grand jour et sans pudeur; l'humanité n'a plus que deux formes, le trompeur et le trompé ; c'est à qui s'assujettira la civilisation, la pressurera pour lui seul; la mort des grands parents est attendue; l'honnête homme est un niais; les idées généreuses sont des moyens; la religion est jugée comme une nécessité de gouvernement; la probité devient une position; tout s'exploite, se débite; le ridicule est une annonce et un passe-port; le jeune homme a cent ans, et insulte la vieillesse. De cette société corrompue parce qu'elle est éminemment civilisée, de cette société où la misère et le luxe sont toujours en présence, comme deux athlètes dans un cirque où tous deux doivent périr, où la vie brûle, l'auteur introduira plus tard, si sa puissance de création et le temps ne lui manquent pas, dans deux autres salles de sa galerie où se dérouleront les spectacles atroces mais pompeux des masses sociales luttant entre elles ; il en peindra la vie et les intérêts incarnés dans quelques hommes chargés d'en prévoir les nécessités et de mettre aux prises les individus entre eux. Ce seront les Scènes de la Vie polilique et les Scènes de la Vie militaire, dont les titres accusent trop bien le but pour que nous ne soyons pas dispensés de l'expliquer. Enfin, il reposera la vie, là où elle se repose, à la campagne, où se retrouveront les débris des hommes brisés par la politique, par la guerre et par les orages de la vie. Tel est, en raccourci, le plan que nous avons tâché d'exprimer dans notre précédente introduction, et qu'il fallait résumer ici. Telles sont les Études de Mœurs dans leur plus simple dessin.
Quelques critiques n'ayant pas l'échelle de proportion ou n'étudiant pas les divers travaux de l'auteur d'aussi près que nous peut-être, qui avons suivi avec amour toutes les phases de son talent, ont critiqué le peu d'étendue des sujets, les appelant ici des contes, Là des nouvelles, et presque partout les amoindrissant. Mais n'en est-il pas de ces prétendues petites choses exactement comme des pierres carrées, des chapiteaux épars, des métopes à demi-couvertes de fleurs et de dragons, qui, vus au chantier, entre la scie ou le ciseau du manœuvre, semblent insignifiants et petits, et que l'architecte, dans son dessin, a destinés à orner quelque riche entablement, à faire des voussures, à courir le long des grandes croisées en ogive do sa cathédrale, de son château, de sa chapelle, de sa maison des cbamps ? Certes, l'auteur aurait pu donner les proportions du roman ordinaire à chaque détail, et l'on sait bien qu'il n'en est pas à faire ses premières preuves en ce genre. Mais les existences de cinq bénédictins, mises bout à bout, auraient-elles suffi seulement à exécuter ces six parties des Etudes de mœurs ? Et d'ailleurs, dans cette riche galerie de tableaux, dont les grandes salles s'étendent à l'infini, ne comptc-t-on pas des cadres d'une assez remarquable dimension, tels que ceux d'Eugénie Grandet, du
Médecin de campagne et celui des Chouans, qui appartiennent évidemment aux Scènes de la Vie militaire? Enfin, si l'on veut songer que, dans l'innombrable série des sujets déjà connus, il se rencontre soixante figures féminines toutes dissemblables, autant de portraits d'hommos, sans compter ces groupes secondaires où les physionomies, pour être moins distinctes, n'en sont pas moins originales, car toutes possèdent véritablement une poésie particulière qui a dû faire regretter souvent à l'auteur de ne pas l'exprimer entièrement, ne trouvera-t-on pas déjà quelque grandeur à ces ébauches éparses, à ces bases commencées, à ces masses de pierres dont le terrain est encombré ? Puis, si l'on vient à comprendre que, forcé de ne dessiner ici qu'un trait, là un profil, plus loin de mettre ce personnage en trois quarts, celui-ci dans la lumière, celui-là dans l'ombre, quelques-uns en pied, d'autres en buste, l'auteur a dû souvent éprouver mille peines à rétrécir ses conceptions dans le cadre qui leur était assigné pour l'harmonie de l'ensemble, assurément on ne lui saura pas moins de gré de ce qu'il n'a pas exécuté que de ce qu'il a fait. Nous ne parlons pas ici de la partie matérielle de ses tableaux, de tant de détails significatifs, d'intérieurs, de façades, de paysages qui, non moins que chaque caractère d'homme, que chaque figure de femme, sont des spécialités. Et n'est-ce point ici le lieu de remarquer qu'un des traits distinctifs de M. de Balzac est d'avoir, le premier, ramené le roman moderne à la vérité, à la peinture des infortunes réelles, tandis que de toutes parts on n'exploitait que des bizarreries et des exceptions, émouvantes sans doute à la manière des topiques, mais qui ne touchaient point et laissaient peu de souvenirs dans l'âme? En un mot, lorsque l'on ne s'occupait que des images, lui s'est occupé des idées. Le roman, pour arriver à une place honorable dans la littérature, doit être en effet l'histoire des mœurs, dont ne se soucient guère les historiens en toge qui se croient grands pour avoir enregistré des faits. Sous ce rapport, M. de Balzac est un historien qui restera. Qu'importe que le vrai qu'il exploite semble d'abord petit, comparé au faux grandiose de tant délivres contemporains, si l'ensemble doit faire une masse imposante! Mais cette critique, relative aux détails, nous semble injuste encore. « M. de Balzac a compris (disions-nous dans un article où nous avons tâché de lui rendre justice), qu'en dehors des grands types et des passions majeures, renouvelés sous tant de faces, il existe des types secondaires et des passions de moyen ordre, non moins dramatiques, et surtout plus neufs. Ces passions et ces types, il est allé les chercher presque tous dans la famille, autour du foyer; et fouillant sous ces enveloppes en apparence si uniformes et si calmes, il en a exhumé tout à coup des caractères tellement multiples et naturels en môme temps, que tout le monde s'est demandé comment des choses aussi familières, aussi vraies, étaient restées si longtemps inconnues. C'est que jamais aussi romancier n'était entré avant lui aussi intimement dans cet examen de détails et de petits faits, qui, interprétés et choisis avec sagacité, qui groupés avec cet art, avec cette patience admirables des vieux faiseurs de mosaïques, composent un ensemble plein d'unité, d'originalité, de fraîcheur. Ce romancier entreprend pour la société actuelle ce que Walter Scott a fait pour le moyen âge. L'un a résumé en types larges et saillants tous les caractères généraux des grandes époques historiques de l'Angleterre et de l'Ecosse : hommes et femmes
corporations et castes, partis, sectes, courtisans, bourgeois, princes, manants, il a tout fait poser devant lui, tout classé, tout mis en relief. L'œuvre de M. de Balzac, plus logiquement disposée, non moins grandiose, n'était pas moins difficile, et n'est pas moins merveilleusement exécutée. A travers toutes les physionomies pâles et effacées de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple de notre époque, il choisit ces traits fugitifs, ces nuances délicates, ces finesses imperceptibles aux yeux vulgaires ; il creuse ces habitudes, anatomise ces gestes, scrute ces regards, ces inflexions de voix et de visage qui ne disaient rien ou disaient quelque chose à tous, et sa galerie de portraits se déroule féconde, inépuisable, toujours plus complète, souvent dominée par les visages expressifs de ses femmes, conceptions délicates dont rien ne donnerait l'idée, si nous n'avions ces portraits inouïs auxquels Lawrence a donné une âme, et qui sont à eux seuls des traités de physiognomonie. »
Si l'on trouve çà et là quelques taches, une description un peu longue, une analyse un peu minutieuse, une réflexion refroidissante, un coloris trop vcrmillonnc, des préparations trop coquettes, quelques répétitions de mots, quelques périodes verbeuses qui échappent à la luxuriante nature de l'auteur, doit-on lui en faire un bien grand crime? Pour les voir disparaître, ne doit-on pas attendre l'achèvement de l'édifice? Alors, certes, le terrain se nettoiera. Quel architecte n'a ses trous de boulins à combler, son dernier grattage à faire? Alors, comme nous l'avons dit, se produira une vue complète de l'humanité, avec tous ses mouvants tableaux ; les phases de la vie individuelle et sociale, l'histoire des instincts, des sentiments, des passions, l'analyse des erreurs, des intérêts, la peinture des vices, en un mot la physiologie générale de la destinée humaine. Ainsi donc, aux Éludes de Mœurs la richesse du roman, le luxe des descriptions, les découpures bizarres, la passion à plein cœur, les fleurs à pleines mains, les phases sociales, les maisons de toutes nos villes, tous les styles et tous les genres, en un mot toutes les individualités que nous avons signalées. Cette partie du monument, la plus vaste, la plus ardente, multiple en ses combinaisons, devait occuper principalement la jeunesse de l'auteur. Pour pouvoir aborder de si diverses peintures, ne faut-il pas avoir encore quelques facultés exorbitantes, des idées qui débordent, une fécondante chaleur de cœur? Ces choses accomplies, l'auteur n'aura-t-il pas fait sur des proportions gigantesques une sorte de spéculum mundi ? Jadis Shakespeare s'est, dit-on, proposé dans ses compositions scéniques un semblable but: mais, de son temps, la société n'étaitelle pas plus tranchée, conséquemment moins compliquée ? Puis le théâtre exclut d'ailleurs les peines inouïes et les obstacles presque infranchissables que soulèvent les transitions auxquelles Boileau faisait une part si large, que l'absence do ce travail lui donnait une moins grande estime pour le beau livre de la Bruyère. Ainsi, d'abord, et en ne comparant que les communes résistances de la matière à ouvrer, l'auteur d'aujourd'hui a trouve le problème plus difficile à résoudre; puis, il le trouve agrandi et d'autant plus rude h entreprendre, qu'il compte autour de lui plus de hauts et solennels devanciers.
Telle est la laroc base sur laquelle vont s'élever les Études philosopMsiues. Aprèîs avoir accus i dans ses Etudes de mœurs au di.r'*neuvième siècle toutes lefi
plaies sociales, dépeint toutes les professions, parcouru toutes les localités, exploré tous les âges, montre l'homme et la femme dans toutes lo;irs transformations civiles ou naturelles, physiques ou morales, après nous avoir enfin dépeint les effets sociaux, ici l'auteur tend à remonter aux causes de ces effets. Dans les premières assises de cette construction sont pressées et foulées les individualités typisées; dans la seconde se dressent des types individualisés. Ce peu de mots révèle la loi littéraire au moyen de laquelle M. de Balzac a su jeter le sentiment et la vie dans ce monde écrit. Ainsi là où, dans les Éludes de mœurs, il a peint, dans le père Grandet, un avare qui semble être l'avarice tout entière ; ici, sa plume met l'avarice aux prises avec elle-même dans maître Cornélius, personnage allégorique qui a toute la saveur d'an avare habilement peint en pied. Les effets étant plus considérables que no le sont les causes, les Études philosophiques semblent devoir offrir un cercle plus rétréci que ne l'est celui des Études de mœurs. Cela est vrai. Mais, si l'œuvre paraît aller en diminuant de volume, elle gagne en intensité; pour tout dire en un mot, elle se condense.
Maintenant, pour dégager par l'analyse l'essence de cette seconde partie du grand ouvrage, il faut montrer l'àme qui la fait mouvoir, il faut marquer les reflets brillants qu'y projette la science inconnue dont la pensée conduit l'auteur malgré lui. Nous l'avouerons, cette découverte demandait chez le critique une conscience de lecture qui manque à notre critique moderne. Si nous n'avions pas plus vivement senti les beautés que les défauts de ces compositions, peut-être leur sens caché nous aurait-il échappé. Mais quelques passages rapprochés les uns des autres, quelques épigraphes étudiées avec soin, nous ont mis sur la voie. Pour nous, il est évident que M. de Balzac considère la pensée comme la cause la plus vive de la désorganisation de l'homme, conséquemment de la société. Il croit que toutes les idées, conséquemment tous les sentiments, sont des dissolvants plus ou moins actifs. Les instincts, violemment surexcités par les combinaisons factices que créent les idées sociales, peuvent, selon lui, produire en l'homme des foudroiements bnisques ou le faire tomber dans un affaissement successif et pareil à la mort; il croit que la pensée, augmentée de la force passagère que lui prête la passion, et telle que la société la fait, devient nécessairement pour l'homme un poison, un poignard. En d'autres termes et suivant l'axiome de Jean-Jacques, Vhomme qui pense est un animal dépravé. « Assurément, dit M. Ph. Ch. (Philarète Chasles), il n'est pas de donnée plus tragique. A mesure que l'homme se civilise, il se suicide. Le désordre et le ravage portés par Tintelligence dans l'homme, considéré comme individu et comme être social, telle est l'idée que M. de Balzac a jetée dans ses œuvres. Rabelais avait vu, dans un autre temps, l'étrange effet de la pensée religieuse qui, à force de pénétrer la société, achevait do la dissoudre. L'àme divinisée par le christianisme, avait tout envahi. Le spiritualisme effaçait la matière ; le symbole, l'idéalisation régnaient sans partage ; pour un symbole, l'Occident s'était rué sur l'Orient. Il dominait la poésie, qu'il réduisait à l'état de fantôme, en multipliant les personnifications allégoriques, en bannissant de son domaine les êtres vivants, la chair et le sang humains. Rabelais s'arma d'un symbole pour faire la guerre au symbole. Holà I nieaseï Gaster, voici votre règno I
Tonnes pleines d'hypocras, bons saucissons charges d'cpiccs, bombance gigantesque, culte de la dive bouteille, douce abbaye de Thélème, dont le rien-faire est la liturgie, venez ! et donnez-nous, dans une épopée immense, l'apothéose de ce corps humain que l'on foule aux pieds. L'èro do Rabelais a expiré, celle qu'il annonçait parcourt son cycle et l'accomplit. Ce ne sont plus les ravages de la pensée idéaliste, mais ceux du sensualisme analytique que le romancier philosophe peut retracer aujourd'hui. »
Certes, la phrase de Jean-Jacques, commentée par Godwin, poétisée par lord Byron, atteste combien peu serait neuve la pensée intime de M. de Balzac. Là, néanmoins, commence la grandeur de son œuvre. Les plus immenses découvertes des sciences mathématiques ou physiques ne sont jamais que la preuve cherchée, trouvée ou devinée d'un fait déjà connu. Des générations entières avaient vu les révolutions de la terre et du ciel; Newton, Kepler, Lagrange, Laplace, Arago en ont dit, en disent encore les causes, ils prouvent en un mot. Le fait physico-moral qui meut le monde social avait été mieux formulé par la sagesse des nations que Rousseau ne l'a formule lui-même. La lame use le fourreau, dit le peuple. M. de Balzac, lui, écrit Louis Lambert ! Il prouve à la manière des savants. Nous avons à dessein cité l'histoire de Louis Lambert. Là se trouve, en germe informe, cette science tenue secrète, science cruellement positive, dit-on, et qui terminerait bien des discussions philosophiques. Pour Louis Lambert, y dit-il, la Volonté, la Pensée étaient des forces vives. Soit prouvée cette proposition, voyez où elle mène? Avant de publier Louis Lambert, l'auteur avait dit dans la Peau de Chagrin : « Elle parut s'amuser beaucoup (Fœdora) en apprenant que la volonté humaine était une force matérielle semblable à la vapeur. » Étudiez l'épigraphe mise en tête de l*A dieu, extraite de César Birotteau, où l'auteur nous a peint une femme naissant tout à coup à la vie en retrouvant sa raison ; enfant par la faiblesse, femme pour sentir un bonheur complet? La vie et l'amour tombent sur elle comme la foudre, elle n'en soutient pas l'assaut, elle meurt! « Les plus hardis physiologistes, dit la terrible épigraphe, sont effrayés par les résultats physiques de ce phénomène moral qui n'est cependant qu'un foudroiement opéré à l'intérieur, et, comme tous les effets électriques, bizarre et capricieux dans ses modes. » Voyez, dans le Médecin de campagne, la discussion sur le suicide? « Aussi, dit Benassis, est-ce la pensée qui tue et non le pistolet. » Enfin, dans la nouvelle édition de Louis Lambert, "déjà imprimée pour ces Études philosophiques, et dont le libraire nous a confie les épreuves, se trouvent ces mots : « Notre cervelle est le matras où nous transportons ce que nos diverses organisations peuvent absorber de matière éthérée, base commune de plusieurs substances connues sous les noms impropres d'électricité, chaleur, lumière, fluide galvanique, magnétique, etc., et d'où elle sort sous forme de pensée. » Rapprochez ces fragments épars dans l'œuvre des belles pages où Balthazar Claes explique l'absolu chimique et dit à sa femme : «Nos sentiments sont l'effet d'un gaz qui se dégage? » n'apercevrez-vous pas les éléments d'une œuvre scientifique dont les éclairs jaillissent, malgré l'auteur? Ici nous sommes loin de l'homme qui pense est un animal dépravé. La question est indécise ! Quelle est la fin de l'homme du moment où celui qui ne désire rien, qui vit sous la forme
d'une plante, existe cent ans, tandis que l'artiste créateur doit mourir jeune? «Où est le soleil, là est la pensée; où est le froid, là est le crétinisme, là est la longévité, e?t-il dit dans Louis Lambert. Ce fait est toute une science. » Ces parolos, et beaucoup d'autres qui les étendent ou les confirment, semées dans cent pages de M. de Balzac, expliquent ses Études philosophiques.
Avant d'arriver à la société composée d'hommes, l'auteur a dû s'appliquer à décomposer l'homme, qui en est pour ainsi dire Vunité. Or, les critiques n'ont pas vu que la Peau de chagrin est un arrêt physiologique, définitif, porté par la science moderne, sur la vie humaine ; que cet ouvrage en est l'expression poétique, abstraction faite des individualités sociales. L'efiTet produit par le désir, par la passion, sur le capital des forces humaines, n'y est-il pas magnifiquement accusé? De là cette morale que peignait si énergiquement le caporal Trim, par le moulinet qu'il trace en l'air avec son bâton et dont M. de Balzac a fait une épigraphe si mal comprise par la plupart des lecteurs. Peu de personnes ont vu qu'après un tel arrêt porté sur notre organisation, il n'y avait d'autres ressources, pour la généralité des hommes, que de se laisser aller à l'allure serpentine delà vie, aux ondulations bizaiTes de la destinée. Donc, après avoir poétiquement formulé, dans la Peau de chagrin, le système de l'homme , considéré comme organisation, et en avoir dégagé cet axiome : « La vie décroît en raison directe de la puissance des désirs ou de la dissipation des idées, » l'auteur prend cet axiome comme un cicérone prend la torche pour vous introduire dans les souterrains de Rome, il vous dit : Suivezmoi ! Examinons le mécanisme dont vous avez vu les effets dans les Études de ncL'i mœurs! Alors, il fait passer sous nos yeux les sentiments humains dans ce qu'ils ont de plus expressif en comptant sur votre intelligence pour revenir par des dégradations aux crises moins fortes dont se composent les événements de la vie individuelle. Il s'élance, il montre l'idée exagérant Vinstinct, arrivant à la passion, et qui, incessamment placée sous le coup des influences sociales, devient désorganisatrice. Ainsi, dans V Adieu, l'idée du bonheur, exaltée à son plus haut degré social, foudroie l'épouse, et par épouse l'auteur entend nécessairement l'épouse et l'amante. Dans le Réquisitionnaire, c'est une mère tuée par la violence du sentiment maternel. Voilà donc la femme considérée sous ses trois faces sociales, comme amante, comme épouse, comme mère, et devenant, sous ses trois aspects, victime de Vidée. Dans el Verdugo, c'est l'idée de dynastie mettant une hache dans la main d'un fils, lui faisant commettre tous les crimes en un seul. « Là, dit encore M. Ph. Gh. (Philarète Chasles), le parricide est ordonné par une famille et au nom d'une chimère sociale, le parricide pour sauver un titre ! » Voyez comme, dans VÉlixir de longue vie, l'idée hérédité devient meurtrière à son tour, et combien est acéré le poignard qu'elle met dans la main des enfants î Suivez-moi, si vous en avez le courage ! Venons assister ensemble à ce terrible drame exécuté au bord de la mer! Le voyez-vous, ce pénitent sinistre, assis immobile au haut de son rocher? Eh bien, là encore l'idée a porté ses ravages ! la paternité, à son tour, est devenue tueuse. Ce pénitent est un père qui a noyé son fils parce qu'il soupçonnait en lui des instincts que la société réprouve, et s'est fait meurtrier pour que son fils ne le devînt pas. Idée sublime! Examinez maintenant cette autre étude, dont le titre
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ingénieux est à lui seul toute une biographie : Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, marchand parfumeur, chevalier de la Légion d'honneur et adjoint au maire du deuxième arrondissement de la ville de Paris ; le développement du décourageant axiome formulé par la Peau de chagrin marche à travers le monde en y versant des lumières sur toutes les catastrophes. César Birotteau, type parfait du négociant probe, du négociant pour qui la considération est une autre atmosphère indispensable, est tué soudainement par l'idée probité comme par un coup de pistolet ; il a soutenu le malheur goutte à goutte, il ne soutient pas la joie et la vie qui tombent sur lui comme une trombe et le brisent. Cette étude est un chapitre de plus ajouté à l'histoire d'une familîe que les pinceaux de M. de Balzac ont surtout affectionnée. Le pauvre vicaire de Saint-Gatien, qui joue un rôle dans les Études de mœurs, est représenté ici dans la personne de son frère; mais François Birotteau est une individualité, tandis que César Birotteau sera regardé comme le type de cette classe nombreuse à laquelle appartiennent plusieurs personnages semés dans l'œuvre de l'auteur, figures modestes dont la grandeur vient de la manière dont elle se détachent sur le fond commun des souffrances humaines, qu'elles semblent réveiller toutes avec les leurs. Telles sont la Fosseuse et Gondrin, dans le Médecin de campagne : la grande Nanon, madame Grandet et sa fille, dans Eugénie Grandet ; l'Enfant maudit, Juana de Mancini, le Comte Chabert, le père Goriot, Pauline de Villenoix, Louis Lambert et plusieurs autres. En effet, nul auteur n'a su mieux assigner sa part à chacune des sphères sociales. S'il transfigure le monde des millionnaires, il semble affectionner, il caresse le monde où l'on souffre; partout dans son œuvre les gens dépouillés comparaissent auprès des spoliateurs. Un jour cette justice lui sera rendue. Si VValter Scott plaide pour les habits brodés, M. de Balzac a réveiUé nos sympathies pour les infortunes courageuses, pour les chagrins domestiques. Son style n'est mordant, sa railleiùe n'est incisive que pour les riches ; pour les pauvres et les souffrants, sa palette n'a que de douces couleurs. Vient ensuite }faître Cornélius, cette forte étude historique, où l'on retrouve si nettement dessinés les traits les plus curieux de cette grande figure de Louis XI, toujours incomplètement reproduite dans les tableaux des romanciers ou dramaturges ; et là, voyez quelle inévitable logique ! c'est l'idée avarice tuant l'avare dans la personne du vieil argentier. Le Chef-d'œuvre inconnu nous montre l'art tuant l'œuvre; première initiation à la tragédie de Louis Lambert. Dans l'Auberge rouge, cette sanglante histoire d'un parvenu, la plus terrible peut-être qu'ait imaginée M. de Balzac, se trouve une analogie magnifiquement exécutée entre l'idée d'un crime et le crime même. Là, selon nous, à part les détails de cette composition, se rencontrent les plus sévères déductions du thème général. Un être débile tué par la terreur est le résultat de riiistoire intitulée l'Enfant maudit, délicieuse histoire désormais complétée par un nouveau volume que chacun pressentait. La chaude et savante étude des Proscrits contient plusieurs propositions identiques : le suicide d'un enfant que l'ambition du ciel dégoûte do la vie, le génie devenant funeste à un grand poëte, et l'i'.lée de patrie faisant crier à ce poète : « Mort aux Guelfes! » au moment où il vient de peindre los supplices infernaux destinés aux assassins. Jésus-Christ en Flandre est
la démonstration de la puissance de la foi, considérée aussi comme idée. Ici, la conclusion habituelle de M. de Balzac eût pu être facilement appliquée, car à combien de martyrs cettG idée n'a-t-elle pas été funeste? mais il a mieux aimé se reposer un instant de son affligeant système et faire luire un rayon du ciel à travers les masses de ténèbres dont il nous montre environnés. Dans ce conte, suivant l'expression du critique déjà cité, h les parias de la société, ceux qu'elle bannit de ses universités et de ses collèges, restent fidèles à leurs croyances, et conservent, avec leur pureté morale, la force de cette foi qui les sauve, tandis que les gens supérieurs, fiers de leur haute capacité, voient s'accroître leurs maux avec leur orgueil, et leurs douleurs avec leurs lumières ». Le rêve fantastique intitulé l'Église est une saisissante vision des idées religieuses se dévorant elles-mêmes, et croulant tour à tour les unes sur les autres, ruinées par l'incrédulité, qui est aussi une idée. Louis Lambert est la plus pénétrante et la plus admirable démonstration de l'axiome îondaimcntsd des, Études philosophiques. IN'est-ce pas la pensée tuant le penseur? fait cruellement vrai que M. de Balzac a suivi pas à pas dans le cerveau, et dont Manfred est la poésie, comme Faust en est le drame.
L'ordre adopté par l'éditeur pour la publication successive des Études philosophiques nous oblige à garder le silence sur VEcce Homo, terrible contre-partie de Louis Lambert. Il faut aussi que nous nous taisions sur ces titres qui annoncent de beaux livres, les puînés de Louis Lambert, sans doute : Sœur Marie-des- Anges, — Le Livre des douleurs, — Melmoth réconcilié, — Aventures d'une idée heureuse; sur Séraphita môme, quoique la Bévue de Paris en ait publié le commencement. Môme silence sur le Prophète, sur le Président Fritot, sur le Philanthrope et le Chrétien. Mais ce que nous pouvons prévoir, c'est que l'auteur n'oubliera aucun sentiment humain, aucune idée, que toute l'âme de l'homme va passer dans son redoutable creuset, comme toute la société a passé sous ses pinceaux. La Comédie du diable, si bouffonne en apparence, est devenue, dans cette édition, une âpre critique des gouvernements, une sorte de tohu-bohu des politiques, une sarcastique transition pour arriver à la conclusion de l'œuvre, à cette Histoire de la succession du marquis de Car abas, qui sera la formule allégorique de la vie collective des nations, comme la Peau de chagrin est la formule de la vie. « C'est nonseulement, dit M. Ph. Ch. (Philarète Chasles), à qui nous emprunterons ce dernier aperçu (car à lui aussi ont été faites quelques confidences sur cet ouvrage), c'est non-seulement la société dans ses masses que frappe de mort l'égoïsme, fils de l'analyse et de cette raison approfondissante qui nous ramène sans cesse à notre personnalité; c'est aussi la société dans ses éléments partiels, c'est encore le gouvernement et la politique. De degrés en degrés, l'auteur s'élèvera jusqu'à cette dernière ironie, la plus haute et la plus en harmonie avec notre temps. Dans VHistoire de la succession du marquis de Carabas , dernière œuvre qui complétera la grande vue philosophique de M. de Balzac, nous verrons la société politique en proie à la même impuissance, au môme néant qui dévore Raphaël dans la Peau de chagrin; môme intensité de désir, môme éclat extérieur, même misère réelle, même formule inévitable, éternelle, où la iYa/io»ia/t7e se trouvera pressée comme Vlndividualisme l'est dans la sienne. »
Ces hautes vues philosophiques seront complétées par plusieurs autres études en germe dans la pensée de l'auteur, mais que son inépuisable verve aura peutêtre fait éclore avant que nous ayons achevé nous-même ces pages arides où nous disséquons péniblement le génie le plus chaud, le plus vivace, le plus fécond de notre époque.
Dans notre désir de nous rendre compte à nous-même d'un ouvrage dont la portée effraye, et où la pensée se perd comme un voyageur s'égare dans le dédale des arcades d'une ville qui n'existe plus (comparaison juste pour une ville commencée qui n'existe pas encore, à la différence près des ruines aux constructions neuves), nous avions aperçu dans les Études philosophiques, telles que l'auteur nous les montre aujourd'hui, les traces d'une espérance qui vivifie ces désespérantes figures d!écorchés. Il nous semblait, si nous pouvons risquer cette image, qu'au sein de ces passions déchaînées et qui crient aussi puissamment que dans le final de Don Juan, une voix religieuse, et pleine de suavités, mystérieuse, mais consolatrice, dominait ces cris horribles et montait vers le ciel. En rassemblant dans la pensée ces cinq grandes poésies : l'Enfant maudit, les Proscrits, Louis Lambert, Jésus-Christ en Flandre etSéraphita; en leur supposant quelques anneaux quelques compositions intermédiaires, nous avons aimé à penser qu'à travers nos sentiments foudroyés par l'analyse l'auteur faisait courir un radieux rayon de foi, une mélodieuse métempsycose chrétienne qui commençait dans les douleurs terrestres et aboutissait au ciel. Nous l'avons demandé, non sans émotion, à l'auteur, et il nous a confirmé dans cette croyance par un de ces mots qui viennent de l'àme, qui révèlent un beau cœur. Donc, lorsque cet architecte aura fini d'agiter sa baguette magique, des lueurs divines éclaireront sa cathédrale, dont la destination sera double, comme l'est celle de ces beaux monuments du moyen âge en dehors desquels se pressent les passions humaines sous de fantastiques figures d'hommes ou d'animaux, tandis qu'à l'intérieur rayonnent les beautés pures de l'autel.
Faisons des vœux pour que la critique soit bienveillante à ce laborieux ouvrier, souhaitons que ni le découragement, ni la maladie, nï la misère ne lui arrachent des mains son outil créateur ; car nous l'aurons dit le premier et nous nous ferons gloire de l'avoir dit, il s'agit ici d'une des plus immenses entreprises qu'un seul homme ait osé concevoir ; il s*agit d'une œuvre qu'un poëte ingénieux nommait, devant.nous, les Mille et une Nuits de l^Occident, sans savoir, que ces morceaux, si divers, si poétiques, si vrais, pris séparément, s'enchaînaient et devaient produire le spéculum mundi dont nous parlions !
Et que sera-ce, lorsque, plus tard, la troisième partie, dont le titre est connu de quelques amis de l'auteur, quand les Études analytiques, auxquelles appartiennent évidemment la Physiologie du mariage et le Traité de la vie extérieure, dont plusieurs fragments ont été publiés, quand ces dernières conséquences d'une vaste pensée viendront couronner de leurs riches entablements ce palais littéraire, comparable aux poèmes que les Sarrasins écrivaient en marbre, et sur lequel ils gravaient l'Alcoran en caractères d'or. A ce dernier labeur, où se concentrera l'examen railleur dos principes sociaux, appartient encore un livre dont le titre {la Monographie de la vertu) a plus d'une fois excité la curiosité de ceux qui, dii
fond de leurs solitudes, applaudissent aux efforts de l'auteur, qui marquent avec orgueil les phases progressives de son talent, et s'initient par des vœux à ses fatigues et à ses veilles.
Ainsi donc, quand les Études de mœurs auront peint la société dans tous ses effets, les Etudes philosophiques en constateront les causes, et les Études analytiques en creuseront les principes. Ces trois mots sont la clef de cette œuvre étourdissante par sa profondeur, surprenante par ses détails, dont nous avons essayé de faire comprendre ici toute la portée. 6 décembre 1834.
Études analytiques.
LXXXV. Physiologie du mariage, ou Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal^ daté de Paris 182/i-1829. Dédié au lecteur. Cet ouvrage parut pour la première fois, anonyme, en décembre 1829, daté 1830, chez Charles Gosselin et Urbain Canel, deux volumes in-8°, avec l'introduction, datée du 15 décembre 1829, qui l'accompagne encore aujourd'hui, et une note errata supprimée après la deuxième édition (voir tome XXII, page 377). Il reparut, signé pour la première fois, en iS3li chez Ollivier, deux volumes in-8°, et entra, dédié pour la première fois, en I8/16, dans la première édition des Études analytiques (première édition de la Comédie humaine, tome XVI). Toutes les éditions contiennent les divisions suivantes, mais l'épigraphe que voici a été supprimée :
Le bonheur est la fin que doiveut se proposer toutes les sociétés.
L'Auteur.