GUILLOTINE A CHIENS
Ceci n'est point une histoire.
— Est-ce qu'on n'a pas affiché mon ordonnance contre les chiens?
— Si, monsieur le préfet. Il y en a même un superbe exemplaire à votre porte.
— Mais on en rencontre dans tout Paris, se promenant la tête haute comme les républicains un jour d'émeute.
— C'est qu'ils n'auront pas bien lu l'ordonnance. On l'a placée trop haut.
— Il est cependant indispensable de se débarrasser de ces animaux-là ; car, à voir le caractère des Parisiens, il paraît qu'ils en mordent terriblement par jour.
— C'est bien vrai, monsieur le préfet. Faut-il alors lancer la boulette administrative, ou bien encore renouveler les massacres de la rue Guénégaud ?
— Non. Aux hommes nouveaux, des moyens neufs. J'y songerai. Revenez demain matin.
Le lendemain, c'était jeudi dernier, et voici ce qui arriva :
Parmi les innombrables voitures de toute forme et de toute espèce qui se croisent dans Paris, on en remarquait une inusitée par son aspect, charrette mystérieuse qui cheminait lentement comme un corbillard de jeune fille.
Gâte qu'il est par une nouveauté toutes les vingt-quatre heures, plus d'un citadin passait insouciant sans honorer l'équipage d'un regard.
Mais il n'en était pas de même des pauvres chiens. Tous quittaient leur miiîtrc, leur pâtée, leur devoir ou leurs affections, pour courir après la séduisante charrette, sous laquelle était attachée une jeune et fraîche chienne de chasse aux formes potelées, au poil ondoyant.
Et, ici, voyez la perfidie. Une jolie chienne peut faire tourner la tête au chien le plus vertueux. C'est ce qui arriva, la nature et M. Vivien aidant.
Vous croyez peut-être que, par ce mode de procession amoureuse, au retour de l'équipage à la préfecture, M. Vivien comptait gratifier, comme les étudiant.*, ces
pauvres victimes de quelque touchante allocution ? Non. Avant peu, la procession eût été trop longue, et il y eut une apparence d'émeute.
Or donc, à mesure qu'un chien approciiait avec cette confiance qui caractérise la race, un bipède à figure sinistre saisissait le quadrupède curieux, le lançait dans la charrette, et le chien avait vécu.
Après celui-là, un autre ; après ceux-là, d'autres, et tout cela sans bruit, sans efforts, sans cris, et cependant, chaque saut, chaque chien de moins pour la vie; — Car une toile épaisse cachait les convulsions de ces victimes de l'amour et de la police; un individu blotti dans la voiture les étranglait à leur arrivée par manière de salutation.
Comme on voit, jusque-là tout allait bien, excepté pour les chiens, quand un incident vint troubler l'exécution de cette nouvelle gentillesse d'ordre public.
Dans un moment de disette canine, où la quantité des vivants diminuait en raison de celle des morts, l'homme qui était chargé de les appréhender au corps pour les lancer dans l'éternité s'avisa d'aller prendre comme délinquant un chien paisible, qui, assis sur le seuil d'une boutique, regardait aller les passants.
Entendant faire violence à Azor, sa maîtresse court voir ce qu'on lui veut ; le mari court après sa femme, l'enfant court après son papa; les voisins arrivent, les passants s'arrêtent, on crie, on jure, on pleure, on s'informe, et bientôt la voiture renversée fait rouler sur le pavé seize cadavres de chiens !
Une pareille cruauté criait vengeance. Deux agents de police pour les seize meurtres parurent une compensation suffisante, faute de mieux, et on les chercha. Mais ils s'étaient évadés.
Alors, tous les marteaux mis à contribution, la guillotine roulante fut brisée, et un superbe feu de joie célébra ce grand crime. Malheureusement, il ne rendit la vie à aucun chien, pas même à l'infortuné Azor, que sa maîtresse emporta lamentablement dans ses bras, voulant faire empailler sans doute ce triste monument de férocité préfectorale.
30 juin 1831.