‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 29 sur 217 · LETTRE A UNE FEMME QUI N'A PAS TRENTE ANS · texte numérisé non relu

LETTRE A UNE FEMME QUI N'A PAS TRENTE ANS

Je VOUS croyais plus de raison, madame, et je ne m'attendais guère à vous voir, vous qui êtes si loin d'être une femme de trente ans, le véritable âge de la femme, comme chacun sait, vous écrier à nous étourdir : «La fin du Lys dans la vallée!» J'ai beau vous dire : « Il y a arrêt; arrêt solennel, qui a tranché pour nous cette fleur littéraire si lente à pousser ! » vous ne voulez rien entendre, et vous répétez de plus belle : « La fin du Lys dans la vallée! »Mais au moins, obstinée que vous êtes ! puisqu'il en est ainsi, et puisque vous n'en voulez pas démordre, achetez la fin du Lys dans la vallée. Elle compose à peu près un petit volume assez mal imprimé, et qui ne vous coûtera que quinze francs ; mais vous êtes entêtée et volontaire comme un joli enfant de vingt ans, vous me répondez : «Me prenez-vous pour madame de Rothschild? Quinze francs la fin du Lys dans la vallée! Avec quinze francs j'aurai une belle ceinture, ou je ferai la fortune d'un pauvre homme; quinze francs la fin du Lys dans la vallée, quand vous m'avez donné le commencement pour quinze sous ! Non, non! pas de transaction possible. Vous m'avez promis le Lys danslavallée.ieveux le Lysdans la vallée, en entier, depuis l'oignon jusqu'à la feuille. Arrangez-vous comme il vous plaira; que m'importent les juges et leurs arrêts? quinze francs la fin du Lys dans la vallée! Mais la Bévue y pcnse-t-elle, monsieur! »

Hélas ! madame, ce n'est pas la Bévue, c'est M.#e Balzac qui n'y pense guère. Si la Revue n'avait pas tenu si fort à ses engagements, croyez-vous qu'elle eût jamais fait un procès pour obtenir la fin de cette œuvre qui lui était vendue, et qui ne lui a pas été livrée? Cependant, vous le voulez à toute force, il faut vous satisfaire. Vous aurez, bon gré, mal gré, la fin du Lys dans la vallée, non pas écrite par M. lie' Balzac, mais écrite par moi, indigne; non pas par droit de quittance, mais par droit de critique ; non pas traînée par les mille détours d'une narration flottante, vagabonde, fiévreuse et milliflue, mais poussée à son but par l'inexorable analyse ; seulement, nous aurons soin de conserver assez de néologismcs et de néghgences dans la narration que nous allons vous faire, pour que vous reconnaissiez que M.*i# Balzac a passé par là.

S'il vous en souvient bien, nous avons laissé le Lys dans la vallée à l'instant môme où notre héros Félix quittait Clochcgourde pour Paris, emportant une lettre pleine de conseils, dans laquelle madame de Mortsauf (le Lys) lui recommandait, entre autres nouveautés, d'éviter le jeu et les jeunes femmes. « Cultivez les femmes influentes ; les femmes influentes sont les vieilles femmes; elles vous prôneront et vous rendront désirable. Fuyez les jeunes femmes. La femme de cinquante ans fera tout pour vous; la femme de vingt ans rien ! Baillez les jeunes femmes. Les jeunes femmes sont égoïstes, petites, sans amitié vraie ; elles n'aiment qu'elles : elles vous sacrifieront à un succès. Elles vous dévoreront, sans scrupule, votre temps... » Je m'arrête, je ne vous en dis pas plus long, je crauidrâis trop votre désespoir de jeune lemmc.

M. Félix s'en va donc à Paris, où il arrive, à peu près dans le même temps que Louis XVIII quittait sa capitale d'un jour; le 20 mars était proche. Félix suit le roi jusqu'à Gand; de Gand, chargé d'une mission importante, il va à Saumur, de Saumur à Chinon, de Chinon à Nueil, à Clochegourde. « Est-ce possible ! s'écria madame de Mortsauf le visage stupéfié, et clouée sur son fauteuil! » — a Madame de Mortsauf disait des poésies suggérées par la solitude, sans savoir qu'il y eût le moindre vestige d'amour, ni de poésie orientalement suave, comme une rose du Frangistan. » Si vous savez, madame, ce que c'est qu'une rose du Frangistan, ayez la bonté de me le dire. — « A huit heures, après le dîner, la cloche sonna deux coups, tous les hôtes de la maison vinrent, Madeleine récita une émouvante prière. Quand Félix fut couché, il fut travaillé par des idées folles produites par une tourbillonnante agitation des sens. Le lendemain, il fallut partir; madame de Mortsauf appuya sa tête alanguie sur l'épaule de Félix, et Félix retourna à Paris. »

Cette fois, Louis XVIII était pour tout de bon sur son trône. Félix fut nommé maître des requêtes et secrétaire du roi; il sentit les nutations d'une vieille expérience; dans cette belle position, Félix fit la connaissance de personnes influentes; il connut, entre autres personnes influentes, les deux exécrables filles du père Goriot; mais, au milieu de toutes ces, belles connaissances, notre jeune homme resta si chaste, que le roi l'appelait souvent mademoiselle Félix de Vandenesse, de sa belle voix d'argent.

Remarquez la galanterie de M. Félix de Vandenesse ! Il ne donne qu'une voix d'argent au roi lui-même, pendant qu'il gratifie madame de Mortsauf d'une voix d'or!

Six mois après, le roi donne un congé à Félix, et ce jour-là il lui dit de sa voix d'argent : « Amusez-vous bien à Clochegourde, monsieur Caton ! »

Félix vola comme une Jiirondelle en Touraine. Il paraît que les hirondelles volent plus vite en Touraine qu'à Paris. Cette fois, il était très-heureux, non-seulement d'être un peu moins niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homme élégant. En effet, « il était en chasseur; il portait une veste verte à boutons blancs rougis, un pantalon à raies, des guêtres de cuir et des souliers. Bien plus, les halliers l'avaient si mal arrangé, que M. de Mortsauf fut obligé de lui prêter du linge! » Que dites-vous de cet appareil, madame, et de cette élégance? Boutons blancs rougis, diable! pantalon à raies, la peste! guêtres de cuir, voyez-vous! et des souliers! des souliers! et avec ces souliers, avec ces guêtres, ce pantalon à raies, cette veste verte et ces fameux boutons blancs rougis, pas même une chemise de rechange ! M. Félix est obligé d'emprunter une chemise à M. de Mortsauf. Voilà donc l'appareil, par excellence, d'un jeune homme élégant!

N'importe ! malgré ses guêtres, ou plutôt à cause de ses guêtres, M. Félix de Vandenesse fut reçu à merveille par madame de Mortsauf, qui ne reconnut pas la chemise de son mari. Les façons de la fortune (M. de Vandenesse veut dire ; la façon), ma croissance achevée, une physionomie jeune qui recevait un lustre inex' plicable de la placidité d'une âme magnétiquement unie à l'âme pure qui, de Clochegourde, rayonnait sur moi; » toutes ces choses le rendaient méconnaissable. D'ailleurs, n'est-il pas l'espoir inavoué ào. cette femme adorable? Aussi quand ollo

vit le jeune homme, là où elle n'avait vu qu'un enfant (un autre aurait écrit : quand elle vit jeune homme celui qu'elle avait vu enfant; mais la phrase pour ôtre plus correcte aurait été beaucoup moins belle) ; elle abaissa son regard vers la terre, par un mouvement d'une tragique lenteur, (baissa vers la terre! mouvement et lenteur!).

Après le dernier bonjour, Félix do Vandenesse se promène avec madame de Mortsauf dans cette vallée dont elle est le lys. Tout à coup, en apprenant que le roi appelait Félix mademoiselle de Vandenesse, madame de Mortsauf, cette femme réservée, qui ne lui donnait que le revers de sa main et non la paume, saisit la main de Félix et la baisa en y laissant tomber une larme de joie. Félix fut bien étonné de cette subite transposition des rôles, et j'imagine que vous êtes bien étonnée, vous aussi.

Mais ne voyez-vous pas, madame, vous cœur insensible de vingt ans, mauvais cœur, que cet abaissement était de la grandeur où l'amour se trahissait dans une région interdite aux sensi Cet orage de choses célestes tomba sur le cœur de Félix et l'écrasa!

Malheureusement, M. de Mortsauf vmf les interrompre, le mal-appris ! Vous vous rappelez que déjà, dans la première partie de cette histoire, M. de Mortsauf n'était pas le plus aimable des hommes ; sa triste humeur n'a fait que croître et embellir pendant que M. Félix est devenu Vhomme élégant que vous savez. Voici le nouveau portrait de M. de Mortsauf : Il se cabra, les sourcils et les rides de son front jouèrent (sous entendu : aux barres), ses yeux jaunes éclatèrent, son nez ensanglanté se colora davantage. (Colorez donc un nez ensanglanté!) Pauvre époux! voilà pourtant ce qu'il est devenu, pendant que son rival a appris à porter une veste verte, des guêtres, des boutons rouges-blancs, un pantalon à raies et des souliers! M. de Mortsauf était donc insupportable. — Nous l'ennuyâmes à lui conter des riens, dit M. Félix.

Mais je serai plus humain que M. *ê» Balzac, je vous ferai grâce des lancinantes fantaisies de ce triste malade ; chez lui, le moi physique s'était emparé du moi moral (le moi physique avait fait là une jolie pêche !). « 11 se vêtait et se dévêtait à tout iTjoment, et, par une de ces hallucinations particulières aux égoïstes, il maniait le fléau, abattait, brisait autour de lui comme un fou enragé. »

(( Je compris alors, ajoute Félix, d'où provenaient ces lignes comme marquées avec le' fil d'un rasoir sur le front de la comtesse ! »

Et, à ce propos, vous allez me traiter de brutal, mais je vous avouerai que je ne trouve pas M. de Mortsauf si déraisonnable. M. de Mortsauf est de très-mauvaise humeur, il est vrai ; mais il faut bien reconnaître qu'il a ses petites raisons. Sa femme est belle, il est jeune encore, et madame de Mortsauf ne veut pas permettre à son mari de troubler sa chaste solitude. Voilà en effet toute l'énigme, madame, et toute l'histoire du Lys dans la vallée. Avouez que madame de Mortsauf a tort de ne pas apprivoiser son mari, comme c'est son devoir.

M. Félix n'en juge pas comme moi. « J'écoutais, dit-il cette horrible clameur en silence, tenant la main moite de cette femme dans ma main plus moite encore. » Sur Tentrefaite revient le malencontreux Mortsauf; il appelle sa femme, sa fv^nme

s'enfuit dans le fourrô avec Félix; le mari court après eux, si bien qu'il gagne à ce métier une espèce de fluxion de poitrine. Félix va chercher h Tours M. le docteur Origet. Origet arrive sans lancette ; Félix retourne à Azay, par un temps affreux, chercher la lancette de M. Deslandes. On saigne le malade, on l'entoure de soins, on ne le quitte ni jour ni nuit, ce qui fait naître les réflexions suivantes dans l'esprit de Félix : « Pour qui contemple en grand la nature, tout y tend à l'homogénéité par l'assimilation. » Ces deux mois de la maladie de M. de Mortsauf furent les plus heureux de la vie de Félix. « Henriette et moi, dit-il, nous nous trouvâmes apprivoisés, mariés à demi. » Mariés à la bonne heure ; quant à être apprivoisés, il me semble que l'un et l'autre étaient assez privés comme cela. C'est ainsi que leur amour résista au laisser voir de toutes les heures.

Tout d'un coup arrive une lettre du roi qui rappelle Félix. « La comtesse eut des gestes d'apathie et des regards sans lueur, — Je me penchai lentement vers son front; elle ne se baissa pas pour éviter mes lèvres; je les appuyai saintement, sans volupté chatouilleuse. » M. Félix n'était pas travaillé par des idées folles ce jour-là.

Cependant cette passion de mademoiselle Félix de Vandenesse, qui recommençait le moyen âge et rappelait la chevalerie, cette passion d'un jeune homme qui adorait une belle femme, sans public, se répandit au cœur du faubourg Saint- Germain. Vandenesse trouva donc le monde parfait pour lui. Ce fut, parmi les plus belles femmes de cette époque, à qui se ferait aimer de ce jeune homme, avec ou sans public. Félix plut surtout à une de ces illustres ladies, qui sont à demi souveraines (souveraines de qui? et de quoi ?). « Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais, cette orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint-George, qu'ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont pas présentés? Les fortifications d'acier poli élevées autour d'une femme anglaise, engagée dans son ménage par des fils d'or, mais oii sa mangeoire et son abreuvoir, où ses bâtons et sa pâture, sont des merveilles, lui prêtent d'irrésistibles attraits! » Eh bien, cette ladij, presque souveraine, h l'aspect de Félix de Vandenesse, elle f'^anchit la Manche de la morale, elle traversa à la nage le froid canal de Saint-George de sa personnalité anglaise, elle quitta sa cage, sa mangeoire, son abreuvoir, son bâton, et autres merveilles ; elle franchit d'un saut ces fortifications d'acier poli, qui préparent si bien Vhypocrisie de la femme mariée; à la place de sa, pâture de chaque jour, elle alla demander à Félix de Vandenesse le poivre et le piment pour la pâture de son cœur. » (Notez bien, madame, que toutes ces citations sont prises, mot à mot, dans le livre de M.^i^Balzac. Et voilà pourtant à quelles fins la Revue a plaide avec lui !)

Que vous dirai-jc? Lady Arabclle, marquise Dudlcy, une fois sortie de sa fortification d'acier poli, ne mit plus de frein h sa passion, aiguisée par la résistance. « V atonie l'avait conduite à l'adoration du romanesque et du difficile! » — A la fin, après la plus belle défense, la marquise Dudley prouva à quelques saloiis que pour elle le difficile n'était pas l'impossible : Félix succomba; il ne fut plus mademoiselle Félix de Vandenesse. « Je vous ferai remarquer, nous dit-il ingénument, qu'un homme a moins de ressources pour résister à une femme, que vous n'en avez pour

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échapper à nos poursuites. Nos mœurs interdisent à notre sexe les brutalités de répression, qui, chez vous (les femmes), sont des amorces pour un amant. — Je sais que l3i prudence de fatuité masculine ridiculise notre réserve; nous vous laissons le privilège de la modestie, parce que vous avez le privilège des faveurs ! — Quel style ! quel langage! Où êtes-vous, Cathos et Madelon?

« Je serai, disait lady Arabelle à M. de Vandenesse, votre amie toujours, votre maîtresse quand vous voudrez ! » VoiLà, certes, ce qui s'appelle être sortie de son rempart d'acier poli!

Que si vous tenez à savoir comment était faite cette nouvelle femme, écarquillez vos yeux, comme disait tout à l'heure M. ^ite^ Balzac en parlant des paysans de madame de Mortsauf.

« Cette femme de lait, si brisée, si brisable, couronnée de cheveux de couleur fauve, dont l'éclat semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. Aucun cheval ne résiste à son poignet nerveux. Elle a un pied de biche, un pied sec et musculeux, sous une grâce d'enveloppe indescriptible; elle tire les daims et les cerfs sans arrêter son cheval. Son corps ignore la sueur, il aspire le feu dans l'atmosphère et vit da,ns l'eau, sous peine de ne pas vivre. »

Oh ! oh ! devinez l'énigme !

1" Je suis un corps ignorant la sueur ;

2<* J'aspire tous les feux du soleil en fureur;

3" Je vis dans l'eau, de peur de ne pas vivre ;

Ce qui veut dire, je crois, que cette dame de feu prenait souvent des bains à domicile. Mais je vous assure, madame, qu'il faut terriblement suer, pour comprendre cela.

Poursuivons le portrait de cette intéressante lady :

« Sa passion est tout africaine, son désir va comme le tourbillon du désert (ceci ressemble beaucoup à la tourbillonnante agitation des sens de M. Félix), le désert dont ses yeux expriment l'ardente immensité, où l'excès arrive à la grandeur, oii la volupté nue charme l'œil par le calme de sa force. » Quelles oppositions avec Clochegourde ! « L'une, madame do Mortsauf, attirant à elle les moindres parcelles humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son âme (autrement dit : aspirant le feu), enveloppant ses fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci vive et svelte; celle-là lente et grasse. » (Grasse! ah ! de grâce, monsieurBalzac, servez-vous d'une autre expression pour définir madame de Mortsauf. Quel est l'amant qui a jamais dit à sa maîtresse : « Je t'aime parce que tu es grasse! »)

Mais le portrait ne s'arrête pas là. Vous savez depuis longtemps que l'Angleterre est la divinisation de la matière. « Lady Arabelle possédait au plus haut degré cette science do l'existence qui bonifie les moindres parcelles de la matérialité, qui fait que votre pantoufle est la plus exquise pantoufle du monde, qui double en cèdre et parfume les commodes; qui verse à l'heure dite un thé suave, savamment déplié (déplier le thé!); qmbannit la poussière, cloue des tapis depuis la dernière marche jusque dans les derniers replis de la maison, brosse les murs des caves; qui fait de la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, au sein do laquelle l'âme expire sous la jouissance qui produit l'affreuse monotonie du bien-

être, donne une vie sans opposition, dénuée de spontanéité, et qui, pour tout dire, vous machinise! »

Ouf! je ne sais pas si vous êtes comme moi; mais, quand j'ai lu de pareilles phrases, il me semble que, moi aussi, je suis machinise ; je n'y vois plus, ou, ce qui revient au même, il me semble que je vois trente-six chandelles mal allumées. Avez-vous jamais rencontré quelque part plus de mots creux et plus horriblement accouplés? Et tout cela pour vous dire que, dans la maison de cette dame, M. Félix de Vandenesse avait trouvé les meubles les mieux faits, les tapis les plus doux, et le thé le plus excellent qu'il eût pris de sa vie ; en un mot, qu'il était tombé en même temps dans le confort anglais et dans les bras de cette Anglaise! Il n'était pas besoin de tant se tortiller l'imagination pour nous vanter les délices de cette opulente maison. Vous vous souvenez d'ailleurs, madame, que déjà, dans sa première jeunesse, M. Félix de Vandenesse célébrait avec la plus vive émotion les célèbres rillettes et rillons deTours, et, comme l'eau lui venait à la bouche quand il voyait ses camarades se pourlécher en vantant les rillons, ces résidus de porc sautés dans sa graisse, pendant que, lui, il n'avait dans son panier que des fromages d'Olivet ou des fruits secs. Vous vous rappelez encore, plus tard, quand le jeune homme fut au collège, quelles luttes furibondes M. Félix eut à soutenir contre les blandices de la buvette. Déjeuner avec une tasse de café au lait était un goût aristocratique. Eh bien, les juges de M. Félix « ne lui ont pas tenu assez compte, à propos de ces blandices, des héroïques aspirations de son âme vers le stoïcisme, des rages contenues pendant sa longue résistance ». Soyons-lui plus favorables, madame, et en faveur des célèbres rillons et rillettes qu'il n'a pas mangés, et du café aristocratique qu'il a bu à crédit chez le concierge de sa pension, pardonnonslui ses transports incroyables pour le thé savamment déplié et versé à l'heure dite, de sa lady Arabelle.

Je poursuis notre récit. M. Félix ne put pas résister bien longtemps à une femme qui bonifiait ainsi les moindres parcelles de la matérialité, qui brossait ainsi le mur des caves, et qui faisait de si bon thé. Que voulez-vous I « l'homme est composé de matière et d'esprit; V animalité, ou, si vous aimez mieux, la matérialité vient aboutir en lui, et Vange commence à lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future, que nous pressentons, et les souvenirs de nos instincts antérieurs, dont nous ne sommes pas entièrement détachés (les célèbres rillons et rillettes!), un amour charnel {lady Arabelle), un amour divin (madame de Mortsauf). Tel homme les résout en un seul (et c'est ce qu'il a de mieux à faire) ; tel autre s'abstient; celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction de ses appétits antérieurs; celui-là l'idéalise en une seule femme, dans laquelle se résume V univers; les uns flottent, indécis, entre les voluptés de la matière et celles de l'esprit; les autres spiritualisent la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner! » Mais pardon, madame, il y a là trois à quatre pages de cet esprit, ou plutôt de ces obscénités mal digérées; et je ne dois pas oublier que vous n'avez que vingt ans.

Ainsi, « lady Aral)nllo satisfaisait les instincts, les organes, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile [subtile! cela lui plaît à dire) dont nous

sommes faits; clic était la maîtresse du corps; madame de Mortssiui était Vépouse de Vâme. » Ajoutez qu'en lady Arabelle la bête était sublime!

Pendant que M. Félix de Vandenesse buvait ainsi Y alcool de l'amour dans une coupe curieusement ciselée, que devenait le Lys dans la vallée? « Des orages, de plus en plus troubles et chargés de gravier, déracinaient, par leurs vagues âpres, les espérances le plus profondément plantées dans son cœur. » Horriblement inquiet, M. de Vandenesse déclara à la maîtresse de son corps qu'il voulait aller en Touraine, pour savoir des nouvelles de la maîtresse de son cœur. « Arabelle ne s'y opposa point; mais elle parla naturellement de m' accompagner. » Il part, il arrive à Glochegourde. Madame de Mortsauf entendit « les bonds prodigieux de l'hirondelle du désert; et, quand je l'arrêtai net au coin de la terrasse, elle me dit : « Ah ! vous voilà ! » Ces mots me foudroyèrent. » Voilà comment M. Félix fut arrêté net par madame de Mortsauf.

Vous rappelez-vous, madame, le retour de J.-J. Rousseau auprès de madame de Warens, quand elle lui dit sans s'émouvoir : « Ah ! te voilà, petit ! » C'est la môme scène, c'est le même mot; vous dirai-je plus? c'est la même pensée; mais quelle différence, grand Dieu !

Gomment donc n'avez-vous pas vu que toute cette histoire du Lys dans la vallée, ce senties premières pages des Confessions gaspillées, transformées, refaites, à l'aide d'une madame de Warens qui ne se livre pas, et d'un petit Jean-Jacques Rousseau, devenu vicomte et Parisien?

Mais ne comparons pas les Confessions, ce chef-d'œuvre, au Lys dans la vallée, cette œuvre informe, Jean-Jacques Rousseau et M. Ralzac !

« L'ouragan de l'infidélité, semblable à ces crues do la Loire qui ensablent à jamais une terre, avait passé dans l'àme de madame de Mortsauf, en faisant un désert là où verdoyaient d'opulentes prairies. Là où elle n'avait vu qu'un enfant. » M. Balzac fait toujours la même phrase sous le même noyer.

« Je fis entrer mon cheval par la petite porte : il se coucha à mon ordre (c'était un cheval savant), et la comtesse s'écria : « Le bel animal ! »

Voyez-vous cet amant, qui n'a rien de plus pressé que de montrer à sa maîtresse les petits talents de son cheval !

Ce qui fait faire à notre héros la réflexion suivante : « Dans cette épouvantable vallée, où doivent tenir des millions de peuples devenus poussière, je serai moins aplati que je ne le fus devant cette forme blanche (madame de Mortsauf), montant comme monte dans les rues d'une ville quelque inllexible inondation. — Didon chrétienne. » (Avouez que Didon et inondation ne vont guère ensemble au premier abord ; mais, en y réfléchissant, on trouve que M. Balzac est très-conséquent avec lui-môme. Rappelez-vous en effet que madame de Mortsauf attire à elle les moindres parcelles humides; et voilà pourquoi M. Balzac la compare à une inondation.)

Alors M. de Mortsauf, voyant que sa femme s'enfuit loin dp Félix, s'empare de lui, et se met à lui raconter sa maladie : « Los sécrétions s'altèrent, la digestion se fait capricieuse, la désorganisation arrive à son comble, comme si quelque poison se mêlait au bol alimentaire; la muqueuse s'épaissit; Vindnralion de la vulve du pylore s'opère, et il s'y forme un sqiurre dont il faut mourir. » Telle est la con-

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versation du bonhomme. En vérité, madame de Mortsauf se venge cruellement des infidélités corporelles de M. Félix.

Hélas ! madame de Mortsauf était bien changée encore cette fois. Les légers coups de rasoir, qui d'abord sillonnaient son front, étaient devenus coups de bêche. « La fatale teinte jaune-paille ressemblait au reflet des lueurs divines dont les peintres illuminent la figure des saints. — Ses yeux étaient dénués de l'eau limpide où jadis nageait son regard (ce n'était pas faute de pomper l'humidité cependant), ses tempes bleuâtres semblaient ardentes et concaves; ses yeux s'étaient enfoncés sous leurs arcades attendries, et le tour avait bruni; elle était mortifiée, comme le fruit sur lequel les meurtrissures commencent à paraître, et qu'un ver intérieur fait prématurément blondir. »

Le domestique de M. Félix arrive ; « il m'avait apporté quelques affaires, que je voulus placer dans ma chambre. »

Affaires est ici pour quelques effets.

« Pour la comtesse, le monde se renversa; entendant en elle-même les cris de la chair révoltée, elle demeura stupide en face de sa vie manquée.

« — Oh ! reprit-elle, j'ai cru trop en vous ! J'ai cru que vous ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre, et... que possède M. de Mortsauf, ajouta-t-ellc en donnant à sa voix le mordant de l'épigramme. »

Pauvre femme ! elle a voulu à tout prix ne pas troubler sa chaste solitude, h la bonne heure; mais, en ce cas, pourquoi donc exiger tant dé fidélité de son amant? Elle aurait dû se rappeler le proverbe aussi célèbre que les célèbres rillons et rillettes : Qui trop embrasse, mal étreint.

Le soir, ils s'en vont, elle et lui, se promener en voiture, et la pauvre femme parle beaucoup. <( Quand l'être intérieur se ramasse et se rapetisse pour occuper la place que l'on offre aux embrassements, peut-être est-ce le pire des crimes? »

Ils arrivèrent ainsi jusqu'aux landes où lady Arabelle attendait son amant Félix avec ce petit mot : My dear.

« — C'est lui, madame, répondit la comtesse. » L'Anglaise reconnut sa rivale et fut glorieusement anglaise. Elle nous enveloppa d'un regard plein de son mépris anglais, et disparut dans la bruyère avec la rapidité d'une flèche. »

Et du même pas madame de Mortsauf envoya souper Félix chez lady Arabelle.

Mais quand elle tint son amant, que de sarcasmes lady Arabelle lança contre sa rivale! « La plaisanterie française, dit l'auteur, est une dentelle dont les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent; la plaisanterie anglaise est un acide qui corrode si bien les êtres sur lesquels il tombe, qu'il en fait des squelettes lavés et brossés. » (C'est pousser un peu loin la manie de la brosse. Ainsi cette Anglaise brosse sa cave et brosse les squelettes!) Voilà ce que pense le héros de cette histoire, tout en mangeant d'excellentes sandwichs qui ne sont pas beurrées de vertu.

« Mais comment vous décrire les accompagnements de ces jolies paroles? C'étaient des folies comparables aux fantaisies les plus exorbitantes de nos rêves ; tantôt des créations semblables à celles de nos bouquets (les créations des bouquets !) ; la grâce unie à la force, la tendresse et ses molles lenteurs opposées aux irruptions volcaniques de la fougue; tantôt les gradations les plus savantes de la musique

appliquées au concert de nos voluptés; puis des jeux pareils à ceux des serpents entrelacés. Elle voulait anéantir sous les foudroiements de son amour impétueux les impressions laissées dans mon cœur par l'âme chaste et recueillie d'Henriette ! » Mais, encore une fois, en voilà assez comme cela.

Après cette nuit si volcaniqiiement foudroyante et musicale, M. Félix quitte la maîtresse de son corps pour aller déjeuner chez la maîtresse de son âme.

« Au moment où j'abordais madame de Mortsauf, j'exerçais auprès d'elle ce flairer qui fait ressentir aux cœurs encore jeunes et généreux, la portée de ces actions indifférentes aux yeux de la masse. » Eh ! je vous prie, comment le flairer de ce monsieur ne lui a-t-il pas appris que c'est une triste conduite, d'avoir h la fois et ostensiblement deux femmes : l'une pour la nuit, l'autre pour le jour; celle-ci pour l'âme, celle-là pour les sens ; l'une pour son thé et ses sandwichs, l'autre pour ses roses et ses lys? C'est bien la peine d'avoir tant de flair.

11 est vrai que ce monsieur l'avoue plus tard. « Je sentis amèrement la faute d'apporter sous ce toit inconnu aux caresses un visage où les ailes diaprées du plaisir avaient semé leur poussière. » — Et, plus bas, pour s'excuser encore plus : (( Qui aurait pu résister à l'esprit déflorateur de Louis XVIII? »

Il quitta donc encore une fois madame de Mortsauf, et il revint à Paris avec lady Arabelle. Elle 'et lui, ils se plongèrent dans les douceurs d'un mariage morganatique; et alors il se mit à étudier lady Dudley. Or, voici quelques-uns des résultats de son observation :

« L'Anglaise plie son amour au monde; elle ouvre et ferme son cœur avec la facilité d'une mécanique anglaise. Passionnée comme une Italienne quand aucun œil ne la voit, elle devient froidement digne quand un étranger intervient. — Qui exagère la pudeur doit exagérer l'amour. Les Anglaises sont ainsi. Le protestantisme tue l'amour, car il doute, il examine et tue les croyances. »

Voici encore quelques traits épars du caractère de lady Arabelle :

H J'étais palpitant d'amour quand elle reprenait sa pudeur de convention. — Elle me maniait comme une pâte. »

Bien plus, cet admirable confort anglais qui lui avait tourné la tête, cette science de V animalité qui lui a fourni une page ou deux de ce merveilleux pathos que vous savez, ces caves brossées, ces tapis dans les recoins de la maison, ce thé déplié et servi à l'heure dite, M. Félix vient de découvrir que cette finesse mécanique venait des gens de lady Arabelle ; qu'elle l'achetait et qu'elle ne la faisait pas ! C'était une firnime qui payait ses laquais et qui choisissait les meilleurs. De ce jour, le thé ne parut plus aussi bien déplié à M. Félix ; la tendresse de lady Arabelle, le tuf sur lequel il perdait ses semailles, lui devint insupportable. Voilà pourtant où conduisent les mariages morganatiques et le laisser-voir de toutes les heures et de tous les jours !

Mais, au moment même où il apercevait ainsi « le lit pierreux du terrain (de la vie) sous ses eaux diminuées, il entendit le roi qui demandait au duc de Lononcourt des nouvelles de madame de Mortsauf. « Hélas! sire, ma pauvre fille se meurt, » répondit le duc. « Le roi daignera-t-il m'accordcr un congé? » dis-je les larmes aux yeux. « Courez, milord, » me répondit-il!

Voyez, madame, que d'esprit mi donne au roi Louis XVIII dans ce livre. D'abord il appelle M. Félix : «mademoisellcVandenesse » et «M. Caton», tant que M.Félix est iimoccnt; puis il l'appelle milord quand mademoiselle de Vandenesse est devenue le mari morganatique d'une lady anglaise. Et nous avions cru jusqu'à ce jour que Louis XVIII était un homme d'esprit!

Et il repartit pour Clochegourde. Ainsi, de compte fait, c'est la cinquième fois que M. Félix va à Clochegourde, d'abord en habit brun, quand il eut mange le quartier de pomme que vous savez; en second lieu en ambassadeur, quand il fut envoyé de Gand en Vendée; après quoi, en élégant à boutons blancs-rouges, en veste verte et en souliers ; puis à cheval sur une hirondelle du désert ; puis enfin la cinquième et dernière fois, en chaise de poste, comme un vrai milord. On peut dire que tout ce roman se passe par monts et par val : c'est un va-et-vient continuel, dans lequel il n'y a rien de changé que les habits du héros.

Cette fois, madame deMortsauf se meurt; elle meurt d'amour et dHinanition, la pauvre femme! « Cette affection est produite par l'inertie d'un organe dont le jeu est aussi nécessaire à, la vie que celui du cœur. » Ainsi parle M. Origet.

Le premier homme qu'il rencontre à Clochegourde, c'est l'abbé Biroteau, l'abbé Biroteau, de Tours. Je ne sais pas si c'est le même homme si stupide qui s'est laissé chasser de sa maison et voler sa bibliothèque et son lit par un fripon de vicaire général ; mais, si c'est le même Biroteau, avouez avec moi que madame do Mortsauf a fait choix d'un singulier confesseur. Le bonhomme ne doit pas entendre grand'chose à ces subtilités de cœur qui auraient embarrassé sainte Thérèse elle-même. A l'arrivée de Félix, Henriette pare sa mort « sous les tlots de dentelle dont elle était enveloppée ; sa figure amaigrie, qui avait la pâleur verdâtre des fleurs du magnolia quand elles s'entr^ouvrent, apparaissait, comme sur la toile jaune d'un portrait, les premiers contours d'une tête chérie dessinée à la craie. — Son front exprimait Vaudace agressive du désir et des menaces réprimées. Malgré les tons de cire de sa face allongée, des feux intérieurs s'en échappaient par une ardeur vaguement semblable au fluide qui flambe au-dessus des champs par une chaude journée. Ses tempes creuses, ses joues rentrées, montraient les formes intérieures du visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches ressemblait vaguement au ricanement de la mort. »

Ainsi faite par la mort, madame de Mortsauf, cette femme jusque-là si chaste, se met à jouer une scène d'amour et de délire qui fait peur et dégoûte. Elle s'écrie : « A peine ai-je trente-cinq ans, je veux connaître le bonheur par lequel tant de femmes se perdent ! — Non pas sans toi, reprit-elle en efllcurant mes oreilles de ses lèvres chaudes, pour y jeter ces deux paroles comme deux soupirs. »

Et M. Féhx, épouvanté, et il a raison d'avoir peur, s'écrie : « En est-il ainsi de tous les mourants? dépouillent-ils tous les déguisements sociaux, de môme que l'enfant ne les a pas encore revêtus? n

Cette scène déplorable ne finit pas. « J'ai soif, Félix, s'écrie la mourante, j'ai soif de toi. Ils me parlent de paradis! non, l'enfer! mais le bonheur! » Et plus bas : «( Mourir sans connaître l'amour ! l'amour, dont les extases enlèvent nos âmes jusque dans les cieux ; car le ciel ne descend pas vers nous : ce sont nos sens

qui nous conduisent au ciel ! » Et songez qu'elle disait toutes ces choses avec le ricanement de la mort. "^

A la fin, son délire s'apaise; elle meurt. On la porte au cimetière du village; et, le lendemain de ce jour funèbre, par un calme midi d'automne, Félix de Vandenesse ouvrit une lettre que lui laissait madame de Mortsauf, dont voici quelques passages : « Je meurs. Ne vous ai-je pas dit que j'étais jalouse, mais jalouse à mourir? — J'étais mère, il est vrai, mais l'amour ne m'a point environnée de ses plaisirs permis. — Vous souvenez-vous aujourd'hui de vos baisers? ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné mon âme, l'ardeur de votre sang a réveillé Vardeur du mien. Quand je me suis levée si fière, j'ignorais une sensation pour laquelle je ne sais de mot dans aucune langue, car les enfants n'ont pas encore trouvé des paroles pour exprimer le mariage de la lumière et de leurs yeux, ni le baiser de la vie sur leurs lèvres. — J'étais émue de la tête aux pieds par votre aspect, et je me demandais involontairement : Que doivent être les plaisirs? — J'ai parfois désiré de vous quelque violence. — Votre nom, prononcé par mes enfants, m'emplissait le cœur d'un sang plus chaud, tant j'aimais les bouillonnements de cette sensation. — Je me disais que je n'avais que vingt-huit ans, et que vous en aviez presque vingtdeux, et je me livrais à de faux espoirs. »

«... Quant à Madeleine, elle se mariera. Puissiez-vous un jour lui plaire; elle est toute moi-même, et de plus elle est forte. » Ce que lisant, Félix ajoute : Je tombai dans un abîme de réflexions.

Or, madame, après la lecture de cette lettre, qui est tendre, bien que boursouflée ; après cette rnort de madame de Mortsauf, qui est une mort douloureuse, malgré les ridicules exagérations sentimentales dont l'auteur a cru l'embellir, que pensez-vous que fasse M. Félix? D'abord, il a voulu se faire trappiste. « 11 est des personnes que nous ensevelissons dans la terre, mais il en est de plus particulièrement chéries qui ont eu notre cœur pour linceul, dont chaque jour le souvenir se môle à nos palpitations. » Il ne se fait donc pas trappiste, car déjà il se dit tout bas : « Pauvre Henriette ! qui voulait me donner Clochegourde et sa famille ! »

Oui, madame, toute jeune femme, c'est-à-dire toute femme sans cœur que vous êtes, voilà ce que vous n'allez pas croire ! A peine a-t-il lu cette dernière lettre de madame de Mortsauf, que M. Félix retourne à Clochegourde, « Dans ce grand naufrage, j'apercevais une*île où. ïq pouvais aborder. » Cette île, c'était Clochegourde. Une belle maison qui rapportait 18,000 livres, et la maîtresse de cette belle maison, Madeleine, « était une brune jeune fille à la taille de peuplier. La santé avait mis sur ses joues le velouté de la pèche, et le long de son cou. le soyeux duvet où, comme chez sa mère, se jouait la lumière. » Il prit donc sur-le-champ la résolution d'aller vivre à Clochegourde auprès de Madeleine. Et, en effet, le voilà qui dit à Madeleine, Madeleine toute couverte du deuil de sa mère! « Chère Madelehie, j"? vous aime trop, malgré l'aversion que vous me témoignez, pour expliquer à M. de Mortsunî un plan qu'il embrasserait avec ardeur ! » Et Madeleine indignée, Madeleine qui sait que cet homme a tué sa mère, Madeleine qui voit cet homme demander sa main, quand la main de sa mère est à peine refroidie, Madeleine répond à cet homme : « Monsieur! j 'aimerais mieux me jeter dans l'Indre que de me lier

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avec vous ! » Très-bien répondu, Madeleine, à ce fou manqué qui a quitté votre mère pour obéir à ses sens, et qui, votre mère éteinte à peine, ne trouve rien de mieux que de venir vous demander votre main et Clochegourde.

M. Félix de Vandenesse, ainsi chassé par Madeleiac, retourne à Paris, non sans jeter un œil de regret sur Clochegourde et Madeleine, sur Madeleine et Clochegourde. Cette fois pourtant, après cet afifront cruel, après avoir perdu cette seconde femme et Clochegourde, c'était bien le cas de se faire trappiste. Eh bien ! encore une fois, vous ne devineriez jamais où se rend M. de Vandenesse, au sortir de Clochegourde! Il va vous le dire lui-même, car, pour moi, je n'oserais. « Domino par une impérieuse tristesse, je ne songeais plus au but de mon voyage, lady Dudlcy était si bien loin de ma pensée, que ^'entrais dans sa cour sans le savoir! — J'avais chez elle des habitudes conjugales (et morganatiques!)»

Oui, madame, après avoir enlevé la mère, après avoir été chassé par la fille, M. Félix de Vandenesse retourne machinalement chez lady Dudley, la femme qui a fait mourir à petit feu ce pauvre Lys !

Mais voilà bien une autre aventure ! Entré dans cette maison où il croyait retrouver tout simplement ses habitudes conjugales, M. Félix de Vandenesse (et pour comble de mystification, il était en casquette de voyage) tombe au milieu de cinq personnes; « lady Dudley pompeusement habillée; lord Dudley, l'un des hommes d'État les plus considérables de l'Angleterre, gourmé, plein de morgue, froid ; il sourit en entendant son nom (vous avouerez cependant qu'il n'y avait pas là de quoi sourire), puis les deux enfants ! » Ainsi, fatalité ! pendant que M. Félix perdait deux femmes à Clochegourde, il en perdait une autre à Paris, et quelle autre? cette femme de feu, qui avait \d, fantasmagorie d'Armide. Lui absent, lady Arabelle avait repassé, du bon côté cette fois, la Manche et le froid canal Saint- George; elle s'était enfermée de nouveau, sauf à faire, plus tard, d'autres sorties, dans son rempart d'acier poli, et dans sa cage où elle avait retrouvé sa mangeoire, son abreuvoir, son bâton, et du haut de son bâton l'ingrate et oublieuse perruche ne savait même plus dire à M. de Vandenesse : As-tu déjeuné, Félix?

Mais, madame, une quatrième et dernière péripétie de ce touchant roman, une péripétie à laquelle vous êtes loin de vous attendre, et moi aussi, je vous jure ; la voici : mon Dieu, qu'elle est étrange et bizarre ! Vous vous rappelez que le Lys dans la vallée est une histoire manuscrite adressée par M. Félix de Vandenesse à une belle dame, madame la comtesse Natalie de Manerville. M. Félix de Vandenesse, qui aime madame de Manerville en quatrième et dernier ressort, espère se faire aimer d'elle en lui racontant toutes les traversées de ses amours. Il n'épargne pas les belles phrases pour entortiller Natalie dans le filet de sa passion ; « ce qui courroucerait une femme vulgaire sera pour vous un nouveau sujet de m'aimcr! — Les femmes d'élite ont un rôle sublime à jouer, celui de la sœur de dharité qui panse les blessures, celui de la mère qui pardonne à l'enfant. »

A quoi madame la comtesse de Manerville, qui est une femme beaucoup plus jeune et de beaucoup plus d'esprit qu'on n'aurait cru, fort peu touchée d'être une femme d^'élite, et ne voulant être ni la sœur de charité, ni la mère de ce pauvre jeune homme, lui répond bel et bien dans un style emphatique et boursoudé r

a Défaites-vous d'une détestable habitude, n'imitez pas les veuves qui parlent toujours de leur premier mari. — Après avoir lu votre récit, il m'a aemblé que vous aviez considérablement ennuyé lady Dudlcy (je suis tout à fait de votre avis) en lui parlant des perfections de madame de Mortsauf, et fait beaucoup de mal à la comtesse en Vaccablant des ressources (le mot est joli !) de l'amour anglais. Vous avez manqué de tact envers moi (pourquoi pas de flair ?) ; vous m'avez donné à entendre que je ne vous aimais ni comme Henriette, ni comme Arabellc. J'avoue mes imperfections. — Savez-vous pour qui je suis prise de pitié? pour la quatrième femme que vous aimerez. — Je renonce à la gloire laborieuse de vous aimer, il faudrait trop de qualités catholiques et anglicanes, etc., etc. — Vous êtes parfois ennuyé et ennuyeux. (Parfois ! madame de Manerville est honnête.) Être à la fois madame de Mortsauf et lady Dudley, mon cher comte! votre programme est inexécutable. » Bref, il est impossible de se moquer d'un homme avec plus de justice et de bon sens que ne fait madame de Manerville.

M. Félix de Vandenesse reste donc veuf de quatre femmes plus belles les unes que les autres. Où est la moralité de l'histoire, le savez-vous?

Mais, moi, je ne me suis chargé que de vous raconter la fin des pâtiments de M. de Vandenesse ; si le cœur vous en dit, plaignez-le et surtout plaignez-moi, moi qui, pour vous plaire, ai consenti à transcrire, ainsi et mot à mot, plus de nonsens, plus de niaiseries, plus de fadeurs sans esprit, plus de prétentieuses extravagances et plus de fautes de français, que je n'en ai entendu dire et rêver en toute ma vie.

PiCKERSGHILL JdNIOU.

XXXII. Les Célibataires, I. Pierrette^ daté de novembre 1839. Dédié à mademoiselle Anna de Hanska (aujourd'hui la comtesse Georges Mniszech), dédicace datée d'abord des Jardies, novembre 1839. Imprimé pour la première fois dans le Siècle du ili au 27 janvier 18A0, avec sa dédicace sous le titre d'Envoi, ce roman, annoncé longtemps sous le titre de Pierrette Lorrain, reparut la même année, accompagné de Pierre Grassou, en deux volumes in-8°, chez Souverain, avec une préface datée des Jardies, juin ISZiO (voir tome XXII, page 539). Ces deux versions étaient divisées ainsi :

1. Pierrette Lorrain (en volume, le | 5. Histoire des cousines pauvres chez

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